LES ACCIDENTS DU PAIN ET DU VIN DEMEURENT APRES LA CONSÉCRATION
Il est de foi qu'après la consécration les accidents du pain et du vin demeurent identiquement les mômes , et tels qu'ils étaient avant que s'opérât le grand miracle de la transsubstantiation. Wiclef niait cette vérité, il prétendait que les accidents ne pouvaient demeurer sans leur substance; et parce que leur présence était évidente, il concluait à la présence de la substance ellemême.
Suarez rapporte qu'un illustre docteur catholique, Pierre d'Ailly, erra gravement aussi sur ce point. Il enseigna que nous ne pouvions pas nous fier au rapport de nos sens, ni par conséquent savoir si les espèces sacramentelles existent ou ne sont que des illusions sans réalité; et que même il était probable qu'il n'y avait là que des apparences trompeuses.
Mais plusieurs conciles ont défini ce qu'il faut croire, et condamné les erreurs contraires 1. Pour ne citer que le concile de Trente,
\. Vide : Concil. Laler., in cap. Firmiter de summa Trinilate. — Concil. Conslnnl., sess. VIII. — Concil. Florent., Decretum Eugenii IV. — Concil.
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le 11^ canon de la XIIP session enveloppe dans le même analhème ceux qui prétendraient que la substance du pain et du vin demeure dans l'Eucharistie en même temps que le corps et le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ, et ceux qui diraient que les espèces ne demeurent pas.
Il était convenable en effet, nécessaire même, que le changement du pain et du vin au corps et au sang de Notre-Seigneur ne modifiât en rien ce qui révèle à nos sens la présence de la matière. Pour constituer un sacrement, il faut un signe extrinsèque et sensible propre à nous faire connaître la grâce invisible qui y est attachée. Il fallait donc que l'auteur de la grâce se donnât à nous sous les accidents extérieurs du pain, pour constituer cet ineffable sacrement. En outre, S. Thomas, et tous les théologiens après lui, font remarquer que Jésus-Christ devait tenir compte de l'horreur instinctive que tout homme éprouverait s'il lui fallait manger de la chair humaine et boire du sang. La conservation des accidents du pain et du vin dans l'Eucharistie faisait disparaître entièrement cet inconvénient si grave, cette difficulté presque insurmontable. Ajoutez encore que Jésus-Christ, en se voilant sous les espèces sacramentelles, met les fidèles à l'abri des insultes, des outrages et des persécutions qu'ils auraient à souffrir de la part des infidèles, si on les voyait manger et boire, en leurs propres espèces, son corps sacré et son sang précieux. En même temps, il exerce leur foi, il excite leurs désirs, il les rend plus dignes de voir un jour dans sa gloire celui qu'ils reçoivent ici-bas sous des
Trident., sess. XIII, can. 2. Hsec est commimis traditio, quos retiilit Gratianus De Consecratione, dist. ii, cap. Quia corpus. Quia passus. Forte. Sanguis. Hoc est. Utrum suh figura. Nos autem. Species. Passerini, qusest. Lxv, art. 4.
Unde Catechismus Romanus, catholicte traditionis fidissimus interpres, ut inconcussum docet systema accidentium absolulorum : « Tertium restât quod in hoc sacramento maximum atque admirabile videatur, quod quidem, jam duobus aliis explicatis a pastoribus tractari existimandum est : panis videlicet et vini .species in hoc sacramento, sine aliqua re subjecta constare. Nam quura ante demonstratum sit, corpus Domini et sanguinem verc in sacramento esse, ita ut amplius nulla subsil panis et vini substantia, quoniam ea accidentia Christi corpori et sanguini inhaerere non possunt : relinquilur ut supra omnem naturae ordinem ipsa se, nulla alia re nisa, sustentent. IIa?c perpétua et constans fuit Catholicae Ecclesiœ doctrina, quœ etiam facile eorum tesfimoniorum auctoritate confirmari poteril, quibus antea planum factum est, nullam residere in Kucharistia panis aul vini substantiam. [Culech. Concil. Tiid., p. II, cap. IV, n. 40.)
voiles impénétrables '. Enfin il était nécessaire que ces accidents demeurassent, pour que le changement du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ fût possible; le changement d'une substance en une autre exige en elfet, comme nous l'avons dit dans l'article précédent, que les accidents de la substance qui a été ciiangée persévèrent dans celle en laquelle elle a été changée.
L'opinion de Pierre d'Ailly, d'après laquelle les accidents ne seraient, après la consécration, que de vaines apparences sans réalité, de pures illusions de nos sens, est absurde en elle-même, et elle est contraire aux enseignements de la foi. Il est évident que nos sens ne peuvent pas nous tromper uniformément et toujours, sur ce qui est leur objet propre. Ils jouissent au contraire d'une sorte d'infaillibilité, et il le faut, car toute la connaissance que nous pouvons avoir nous vient par eux, et repose sur la certitude des renseignements qu'ils nous donnent. Si la connaissance qui nous vient par eux concernant leur objet propre était incertaine et sujette à l'erreur, nous ne pourrions plus être assurés de rien.
Peut-être dira-t-on que Dieu pourrait faire, s'il le voulait, que nous fussions trompés par nos sens, s'exerçant sur leur objet propre, et dans les conditions voulues pour que leur témoignage ne fût pas trompeur. Mais il n'en est rien ; rigoureusement parlant, Dieu ne le peut pas, parce que l'erreur dans laquelle nous tomberions serait causée par lui ; or. Dieu est la vérité même et il ne veut ni ne peut nous induire directement en erreur. Dieu peut empêcher que les sens connaissent, mais il ne peut pas les tromper; s'il le faisait, il ne serait plus Dieu. De plus, s'il fallait que Dieu choisît entre deux miracles, conserver les accidents malgré le changement de substance, ou les détruire et nous trom-
1. Utrum in hoc sarramenlo rcmaneanl accideniia pnnis et vini post conversionem? — Rcspondco diccndum quod sensu apparct, facla consocrationc, omnia accidcnlia panis et vini remanere. Quod quidem rational)ilit('r perdivinam providenliam fit. Prinrio quidem quia non est consuetum honiinihus, sed horribile, carnern hominis comedere et sanguinem biljere. Et ideo proponuntur nobis caro et sanguis Christi sumenda sub speciebus illorum quse frequentius in usum hominis veniunt, scilicet panis et vini. Secundo ne hoc sacramenlum ab infidelibus irrideretur si sul) spccie propria Dominum nostrum manducaremus. Tertio utdum invisiJjiliter corpus cl sanguinem Domini nostri sumimus, hoc proficiat ad merituin fidei. (S. Tikj.m., lil, quaest. lxxv, art. U.)
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per, en nous faisant croire, sur le témoignage de nos sens, qu'ils existent encore : pourquoi prétendre que Dieu aurait choisi de nous induire en erreur ?
Mais ces accidents, dont nos sens nous révèlent l'existence, sontils bien les mômes après la consécration que ceux qui existaient avant? Ne sont-ils pas seulement quelque chose qui leur succède et qui leur ressemble? Suarez nous dit que nos sens ne peuvent pas nous donner une réponse absolument certaine à cette question. Cependant rien n'autorise à douter de l'identité de ces accidents ; tout au contraire la confirme. Les yeux voient les mêmes dimensions, la même forme extérieure, la même couleur ; le goût retrouve la même saveur; l'odorat, la même odeur ; le toucher, la même résistance et les mêmes impressions. Pourquoi imaginer alors que Dieu détruise les apparences existant dans la matière éloignée du sacrement, pour en créer immédiatement d'autres qui leur seraient identiquement semblables ? Il y aurait encore là quelque chose qui blesserait la vérité du témoignage que nous rendent nos sens, et par conséquent la véracité divine. D'ailleurs il est de foi que ces accidents sont les mêmes, et Suarez ne le met pas en question, il dit seulement que nos sens pourraient ne pas suffire à nous le faire connaître, si la foi ne nous l'enseignait pas ^.
Les accidents du pain et du vin demeurent donc dans la Sainte
1. Omnino tamen sciendum remanere eadem numéro, et enfitative sensibilia accidentia, quag prœextitere in pane et vino, et non alla numéro distincta, aut specie diversa, prout IMarsilius, lib. I Phi/sic, quaest. vu, per errorem arbitratus fuit; per errorem, inquam, quia Tridentinum, ubi supra, définit aperte slupendam illam conversionem fieri, )naHenti/n(s duntnxnt speciebiis punis et vini ; si autem forent alia diversa, vel numéro distincta, nulla eo ipso manerent ex prcBcedentibus. Deinde si illa, quœ de novo producerentur, existèrent divinitus independenter a suljjecto inbiesionis, cur non eadem antiqua, sine quorum perseverantia salvari nequit conceptus convcrsionis unius substantifs in aliam, tertium utrique aliquo pacto commune postulantem, si standum sit philosophie* rationi et authoritati Patrum omnium, theologorumque irrefragabili ? Kursus ut non fallat pronomen Hoc, in consecratione, necessario adesse deljet aliquid sensibile panis, sive illius compositi quod demonstrari valeat per ipsum, quodque proplerea sit idem plane in fine prolationis, ac in ejus principio, ut sapienter arguit P. Rhodes de Eurh., disp. i, quaest. n, sect. 7. Namque si accidentia, quae aderant inilio prolationis, desinunt una cum substantia panis, nequeunt ipsa dcmonsirari in fine sensibiliter per illud pronomen ; quse aulem succedunt demonstrahilia esse non poterant, inilio prolationis. l'nde crgo cl)iberet forma consecrationis verificalivum illius Hoc ? Profecto illud discederet simul cum accidentibus abiluris. (Cienkuegos, Vita abscondila, disp. i, .sect. H.)
Eucharistie. Il faut ajouter qu'ils y demeurent séparés de leur substance propre : c'est une vérité de foi, conséquence de la transsubstantiation, et qu'il nous serait impossible de connaître si Dieu ne l'avait pas révélée. Mais quelle extension convient-il de donner à cette proposition de foi : Les accidents du pain et du vin demeurent dans l'Eucharistie, après la consécration?
On peut l'entendre, soit d'une manière indéfinie, soit d'une manière universelle. Entendue dans le premier sens, il suffit, pour qu'elle soit vraie, de la persévérance d'un certain nombre des accidents du pain et du vin, après la consécration, et principalement de ceux qui frappent particulièrement nos spns. Entendue universellement, elle signifie que tous les accidents, sans exception, demeurent. Dans le premier sens, il est certain qu'elle est de foi, car les conciles qui ont défini que les accidents demeurent, après la consécration, ne pouvaient donner un sens plus restreint à leur définition. Mais il n'en est plus de même si on veut l'entendre dans le sens universel et dire que tous les accidents demeurent ; plusieurs théologiens enseignent que, dans ce sens, la proposition ne serait pas de foi. Il est donc à propos de distinguer ce qui est certain de ce qui ne l'est pas.
Il est certain, en premier lieu, que les accidents inséparables de la substance, qui font partie de son être et ne s'en distinguent que formellement, comme des modes d'existence qu'elle affecte, disparaissent avec elle. Ces accidents sont d'un ordre à part, et ce n'est pas à eux que la définition de l'Église s'applique.
Il est certain, en second lieu, que les accidents, qui sont euxmêmes des modes des accidents que perçoivent nos sens, demeurent avec eux ; telles sont les relations d'égalité ou d'inégalité entre les hosties, de similitude ou de dissemblance. La raison en est que ces accidents sont naturellement inséparables de leurs sujets immédiats, ou qu'ils en sont séparables. S'ils sont inséparables, il n'y a pas de raison pour que Dieu opère un miracle afin de les séparer. S'ils sont séparables, la consécration n'effectuera pas cette séparation, s'ils conviennent aux accidents qui leur servent de sujets, car cette séparation n'est aucunement nécessaire pour que la transsubstantiation s'accomplisse. Qu'importe, par exemple, que telle hostie soit à droite ou à gauche de telle autre? Qu'importe aussi que Jes changements de cette sorte aient lieu après la consécration ?
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Il est certain, en troisième lieu, que tous les accidents demeurent, qui sont par eux-mêmes susceptibles de tomber sous les sens dont ils sont Tobjet propre. Ce sont ces accidents qui portent le nom d'espèces ou apparences; et supposé que les décisions des conciles ne s'étendent pas aux autres, elles atteignent nécessairement ces derniers. Si quelqu'un d'eux disparaissait en vertu des paroles de la consécration, il y aurait une preuve sensible que quelque changement s'est opéré dans la matière du sacrement ; l'existence d'un mystère accompli dans l'Eucharistie serait tangible, et cesserait d'être un objet de la foi. Mais sans recourir à ce motif, l'expérience nous fait connaître la persistance de ces accidents du pain et du vin dans la Sainte Eucharistie. D'autre part, la foi nous enseigne que les espèces du pain et du vin demeurent après la consécration. Desquelles l'Église entendrait-elle parler, si elle n'avait en vue au moins les accidents qui tombent sous nos sens, et dont nous pouvons constater la présence, après comme avant le changement qui s'opère en vertu des paroles que le prêtre prononce? Ce sont donc bien ces accidents qui reçoivent le nom crespèces, et dont la persistance dans l'Eucharistie est de foi.
Il est certain, en quatrième lieu, qu'il n'est pas de foi, mais seulement très probable, que la quantité qui demeure dans la Sainte Eucharistie est celle du pain, et non quelque chose de propre aux accidents. En effet, il n'y a dans une chose qu'une seule quantité, celle de la substance ; elle s'étend jusqu'aux accidents, qui n'en ont pas do propre. La substance du pain n'existant plus comme telle, sa quantité doit demeurer, pour servir de soutien, de lien d'union aux accidents qui disparaîtraient sans elle. Cependant si l'on prétendait que la quantité n'est autre chose que la substance elle-même, considérée dans son étendue, il faudrait dire que celle du pain disparaît avec lui, et que celle qui subsiste appartient aux qualités des accidents.
Les qualités sensibles par elles-mêmes, qui demeurent unies aux accidents ou espèces du pain et du vin, sont d'abord les quatre qualités fondamentales, la chaleur, le froid, la siccité et l'humidité; ensuite viennent l'odeur, la couleur et quelques autres propriétés connexes, comme la force du vin qui se rattache à sa saveur, mais s'en distingue, surtout par la vertu qu'elle a de réchauffer, et d'autres propriétés encore dont nous éprouvons les
effets ; c'est ainsi que le vin consacré réchauffe, réjouit, ranime les forces comme s'il était du véritable vin, et non pas le sang adorable de Notre-Seigneur.
Nous savons par rexpérience que le pain et le vin n'ont rien perdu, en vertu de leur consécration, des propriétés et des qualités sensibles qu'ils avaient d'abord, et que leur action est toujours la même. Mais en est-il de même de certaines propriétés que nous ne pouvons connaître, ou qui du moins ne sont directement accessibles ni à nos sens ni à notre expérience ? Il est certain que ces propriétés, ces qualités accidentelles, si elles existent, demeurent avec les autres accidents. Cependant, on ne peut pas affirmer que ce soit une vérité de foi. Suarez et plusieurs autres ne la regardent pas comme telle, parce que leur conservation est inutile à la fin que Jésus-Christ s'est proposée dans l'institution du sacrement. La plupart des théologiens les estiment néanmoins comme comprises dans les décrets des conciles. Le concile de Trente, en se servant du mot « espèces, » manentibus duntaxat speciebus, n'a pas prétendu limiter l'étendue de cette expression aux seuls accidents qui tombent sous les sens ; il l'entend de tous les accidents en général et sans exception.
Ici se pose une question : L'infidèle qui voit une hostie consacrée et le fidèle qui la voit aussi, mais ignore qu'elle le soit, sontils trompés par leurs sens ' ?
On peut répondre que leurs sens ne les trompent pas. L'objet direct sur lequel s'exercent les sens n'est pas la substance, ce sont les accidents. Sans doute ils s'abusent en concluant de ces accidents à la présence de la substance du pain; mais ce qui cause
1. Eateiuis accidcntia panis, et vini, praeserlim qu;e diciinlur propria, peracta consecratione, non decipiunt, eliamsi pcr se connaluralilcr désignent subslantiain panis et vini : quatenus ultra signiticalionem illam naturalem .sortiuntur aliam signi ad placitum, ab Institutore Divine illis adjunctam (qucc innolescit omnibus orthodoxis per fidem) vi cujiis significanl, et quidem sensibilitcr per verba consecrationis prœsentiam corporis et sanguinis Christi Domini, et al)sentiam omnimodam sul)stantia3 panis et vini; superante et obruente secunda significatione primain connaturalem (quam exuere nequeunt accidentia, quia est illis intrinseca ex nalura sua), uti et crealura divinitus paret Deo, etiam contra naturalem ejus exigentiam. Qua significatione ad placitum ignorata, vel ejus notitia (tamelsi illa reipsa existeret, existente etiam, ut modo, reali prsesenlia Christi sub ulraque specie, eo quod non foret nobis revelata existcntia mysterii, accidentia illa ducerent, vel sapientissimum quemque in errorem materialem. (Cienhiegos, Vita oJjscondita, disp. H, sect. VI, n. 109.)