‹ La Sainte EucharistieChapitre 106 sur 169 · COMMENT JESUS-CHRIST DEVIENT PRESENT DANS L EUCHARISTIE · texte numérisé non relu

COMMENT JESUS-CHRIST DEVIENT PRESENT DANS L EUCHARISTIE

leur erreur, c'est l'ignorance du changement substantiel qui s'est opéré sous ces apparences extérieures. Que l'infidèle ait la foi, que le fidèle apprenne que l'hostie qu'il a sous les yeux est consacrée, et aussitôt toute erreur cessera, quoique le témoignage de leurs sens demeure le même. Les œuvres de Dieu ne sont pas faites pour nous tromper, et la fausse opinion qu'elles occasionnent quelquefois tire son origine de notre ignorance plus ou moins coupajjle, ou de notre imperfection.

EN DEHORS DES ACCIDENTS IL NE RESTE RIEN DU PAIN ET DU VIN DANS l'eucharistie

Quelques auteurs ont dit qu'après la consécration, la matière du pain et du vin demeurait dans l'Eucliaristie ; d'autres en ont dit autant de la forme substantielle, d'autres de Yêtre du pain et du vin. Ces trois opinions sont inadmissibles.

La première de ces propositions est contraire à la foi. La matière du pain ne demeure pas dans l'Eucharistie après la consécration, car tout ce qui est proprement le pain et le vin est changé au corps et au sang de Notre-Seigneur. Cette conclusion est de foi, et le concile de Trente la donne comme telle en trois endroits différents des actes de la XIIP session. Il dit d'abord, au chapitre iv, que toute la substance du pain et du vin est changée au corps de Jésus-Christ : Sancta synodus déclarât per consecrationem. panis et vint conversionem fieri totius substantiœ panis in substantiam corporis Christi Domini nostri, et totius substantif vini in substantiam sanguinis ejiis. Ainsi, d'après le saint concile, toute la substance du pain et du vin est changée au corps et au sang de Notre-Seigneur ; il n'en reste rien. Or, dans les êtres matériels comme sont le pain et le vin, la matière fait partie delà substance ; elle est donc changée, et il n'en reste rien après la consécration.

Le saint concile définit cette vérité plus clairement encore, lorsqu'il déclare, dans le ii"* canon, qu'après cette conversion de toute la substance du pain et du vin, il ne reste que les espèces : Manentibus duntaxat speciebus panis et vini. Il est évident que les espèces ou apparences sont les accidents du pain et du vin, et que ce mot ne peut, en aucune façon, s'entendre de la matière. Il

ne reste donc rien de la matière proprement dite ; elle a été changée tout entière au corps et au sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les accidents seuls demeurent, privés du sujet qui leur était propre K

Enfin, le saint concile donne à ce changement le nom de transsubstantiation, c'est-à-dire, changement d'une substance en une autre substance. Dans les changements naturels qui s'opèrent, par exemple lorsque quelqu'un prend des aliments qui se changent en son sang et sa chair, les éléments matériels de ces aliments changent de forme, entrent dans des compositions nouvelles ; mais on peut dire qu'au fond ils ne changent pas ; aussi n'a-t-on jamais donné aux modifications qu'ils subissent le nom de transsubstatitiation. Dans la Sainte Eucharistie, il n'en est plus de même; la substance du pain et du vin devient une autre substance qui ne garde rien d'elle, le changement est complet, absolu. Il ne reste précisément que ce qui ne fait pas partie de la substance, ce qui disparaît ou se modifie dans les changements naturels, les accidents, les apparences ~.

1. Principio statuendum est fidei fundamentum, ex quo cœtera omnia definienda sunt, scilicet post consecrationem tantum manere accidentia panis sub quibus Christus continetiir. Hoc proposilo siib bis terminis jam est de fide : priora enim concilia, prœscrtim Romanum contra Bereng. coactum, et Lateran. sub Innocent. III, in can. Firmiter, de sum. Trinit. et fid. cathol., et Constant., sess. VIII et XV, et Florent, in decreto Eugenii, solum definierant, substantiam converti; postea vcro additum est totam sivbstanliam converti; sic enim Trident., sess. XIII, cap. iv, docct totam substantiam panis converti in corpus et totam substantiam vini in sanguincm Christi; non enim sine mysterio addit concilium particulam totam, ut nimirum significaret quidquid substantiiE est in pane, totum id converti ; quod magis cxplicans can. i>, dixit mysterium lioc perfici per conversionem totius substanliae panis et vini, et addit : maiientibus dunlaxat speciebus, ubi accidentia species vocat, juxta Iheologorum morem. Unde concil. Coloniense, part. VII, cap. xv, rectissime dixit : « Quid enim panis, vinique species post consecrationem sunt, nisi species sacramentales, et accidentia sine subjecto? » Et simililcr in cap, Omnia, de consecrat., distinct, ii, ex Ambros. dicitur, « post consecrationem nihil aliud manere, nisi accidentia panis et corpus Domini. » Ratio autem hujus veritatis petenda est ex institutione, voluntate et verbis Christi. (Suarez, III, quasst. i.xxv, art. 2.)

2. Tridcntinum, sess. XIII, anathema dixit eis rjni negaverint conversionem totius subslnntix panis in corpus, et totius substantiœ vini in sanguinem : manentihus duntaxat speciebxis panis et vini. Non esset autem totius substantiae, si persisteret aliquid illius, sivc substantiaî, sive materise, sive formse, sive existentiae; neque perseverarent species duntaxat, vel accidentia, siquidquam substantiam una cum illis residua foret. Ex eadem radicecolligitur, substantiam illam non modo desinere esse intra Eucharistiam, sed absolute desinere esse

COMMENT JÉSUS-CHRIST DEVIENT PRÉSENT DANS l'eUCHARISTIE. 557

Mais la matière du pain ne pourrait-elle pas demeurer sous la forme du corps de Jésus-Christ et devenir une partie de ce divin corps ? Non, elle ne le peut pas. La substance du pain tout entière cesse d'exister comme telle sous les espèces, par conséquent la matière qui en fait partie. La consécration n"a pas pour résultat de donner à la matière du pain et du vin une forme nouvelle, mais de faire qu'une substance complète succède à une autre substance complète ; la matière devient une autre matière, la forme une autre forme, et ainsi, en vertu de la conversion qui s'opère, toute la substance première disparaît pour faire place à la substance qui lui succède. Prétendre que la matière du pain et du vin demeure dans l'Eucharistie serait donc errer gravement dans la foi, et quoique Suarez ne voie en cette opinion qu'une témérité très condamnable, Scot et ses disciples, aussi bien que S. Bonaventure, S. Thomas et ceux qui les ont suivis, la regardent comme véritablement hérétique. Il faut prendre les définitions des conciles dans leur sens naturel ; et puisque, d'après ces définitions, il ne reste du pain et du vin dans l'Eucharistie, que les espèces ou apparences, la matière ne demeure pas. Mais, dit Suarez, il n'est pas de foi que la matière existe, par conséquent il ne peut pas l'être qu'elle soit changée. Il est vrai que l'existence propre de la matière n'est pas directement de foi; c'est une vérité d'un autre ordre; mais il est de foi que si la matière du pain existe, comme il est certain, avant la consécration, elle n'existe plus après; elle a suivi le sort de la substance dont elle fait partie et elle est changée avec elle au corps de Notre-Seigneur.

Quelques auteurs, d'après S. Thomas, ont avancé que la forme du pain demeure dans l'Eucharistie après la consécration ; mais il

in rerum natura, ut Theologia sacra coUigit ex S. Augustino, lib. I de Trinitate, cap. vu ; ex Cyrillo Alexandrino ; ex Gelasio, lib. de duabus naturis ; ex Leone I in Epistola decretali LXXXIII. Non ideo tamen annihilatur, ut cum Divo Thoma, quaest. Lxxv, art. 3, suadel numerosior, florenlissimaque scholasticorum manus, eo quod improprie admodum dici putent annihilalum id quod in aliud convertilur. Conversionem hanc fieri in instant! convineit S. Thomas eadem quœst., art. 7, definilurque in sess. XIII concil. Trident., cap. m, aientis mirabilem eam conversionem contingere statim pont consecrationcm. Confestim cnim, ad instar fulminis, quin et longe celerius, adest corpus Chrisli Domini, et desinit substantia panis : cum vii'tus operaliva sit inKnita, ac subinde lardilatis nescia. S])ecios atlamen ex ruina illa, aut strage improvisa superstites velut quasi subjeclum commune utriquc subslanliaî abeunti vale dicunt ; venienli reverenter piaudunt. (CiENruEGOS, Vila abscondila, di.sput. i, scct. ii, n. 40.)

ne nomme pas ces auteurs, et leurs écrits ne sont pas arrivés jusqu'à nous.

S. Thomas demande donc si, après la consécration, la forme substantielle du pain demeure dans l'Eucharistie, et il répond que la forme substantielle du pain fait partie de sa substance. La substance du pain étant changée au corps de Notre-Seigneur, la forme l'est nécessairement avec elle ^ Le saint docteur ne se contente pas de cette réponse, et démontre que cette partie du pain ne peut pas subsister sans le pain lui-même. Il en donne deux raisons. La première est que, si la forme substantielle du pain demeurait, il n'y aurait de changé au corps de Notre-Seigneur que la matière du pain, d'où il suivrait que la matière seule du corps de Jésus-Christ se trouverait sous les espèces, en vertu des paroles de la consécration, ce qui répugne à la forme du sacrement : Ceci est mon corps. La seconde raison est que, si la forme substantielle du pain demeurait, elle serait ou dans la matière, ou séparée de la matière. La première supposition est impossible, parce que la présence de la forme substantielle unie à la matière entraînerait la présence de la substance elle-même ; or il est de foi que la substance du pain n'est plus dans l'Eucharistie. Cette forme ne peut pas non plus subsister dans une autre matière que celle qui lui est propre. Enfin, si elle subsistait séparée de toute matière, elle serait, par le fait, une forme intelligible et même intelligente, car toutes les formes séparées de la matière sont telles. La troisième raison que donne S. Thomas est que la présence de cette forme substantielle ne conviendrait pas dans le saint sacrement de l'Eucharistie. Les accidents demeurent pour que l'on voie Jésus- Christ, quoique sous une autre apparence que son apparence propre. Mais à quoi servirait la présence de la forme substantielle du pain? Il faut donc conclure qu'elle disparaît avec la substance du pain, dont elle est, du reste, inséparable 2.

\. Sed conlra, forma subslantialis panis cstsubstanlia panis ; sed substantia panis convorlitur in corpus Christi, sicut dicUim osl. Ergo forma .subslantialis panis non manet. (S. Tiiom., III, q. lxxv, art. G.)

2. Rcspondeo dicendum quod quidam posuorunt quod facta consecratione non solum rémanent accidenlia panis, sed cliam forma subslantialis ejus. Sed hoc es.se non jjotest, primo quidcm, quia si forma subslantialis panis remaneret, nibil de pane convorlerelur in corpus Christi nisi sola malcria; et ita .sequerctur quod non converterelur in corpus Christi totum, sed in ejus materiam, quod répugnât formœ sacramenti, qua dicitur : Hoc est corpus meum. Secundo, quia si forma subslantialis panis remanerct, aut remaneret in mate-

COMMENT JÉSUS-CIIRIST DEVIENT PRÉSENT DANS l'eUCUARISTIE. 559

Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps à la réfutation de cette opinion que S. Thomas signale, mais qui n'a pas eu de fauteurs depuis le moyen âge.

Il est de même inutile de nous attarder à la troisième opinion indiquée plus haut, qui distingue entre l'existence du pain et le pain lui-môme, et d'après laquelle Véire du pain pourrait persévérer et subsister, après que le pain lui-même ne serait plus. Les distinctions subtiles auxquelles ont recouru plusieurs philosophes, et parmi eux Pic de la .Mirandole, pour établir la possibilité de cette persévérance de l'être après que ce qui est n'existe plus, se brisent toutes contre la définition de l'Église, d'après laquelle toute la substance du pain et touie la substancedu vin est changée au corps et au sang de Notre-Seigneur, sauf les accidents. Il n'en demeure donc rien, ni la matière, ni la forme, ni l'être ou l'existence, ou la subsistance, selon ce qu'on voudra entendre par le mot esse des métaphysiciens. Sous les apparences du pain et du vin, il n'y a que Jésus-Christ seul que nous reconnaissons, que nous adorons et que nous aimons comme notre Sauveur et notre Dieu.

Page 1