L.V TRANSSUBSTANTIATION s"opÈRE INSTANTANÉMENT
Dans l'ordre naturel, une chose ne se transforme en une autre que successivement. Ce n'est pas en un instant que la graine devient une plante couverte de fleurs et de fruits ; la transformation s'opère avec plus ou moins de rapidité ou de lenteur, mais il lui faut du temps. Il n'en est pas ainsi dans la Sainte Eucharistie. Un seul et indivisible instant suffit pour l'accomplissement de ce changement merveilleux, qui convertit un peu de pain et un peu de vin au corps et au sang du Fils de Dieu fait homme. S. Thomas donne trois raisons de l'instantanéité de la transsubstantiation qui s'opère dans l'Eucharistie.
ria, aut a materia scparata. Primum aulem cssc non potest quia si remancrcl in materia panis, tune tota substantia panis remaneret, quod est contra pniedicta (art. â liujus quaest.). In alia aulem materia remanere non posset quia propria forma non est nisi in propria materia. Si autem manereta materia separata,jamessct forma intelli^ibilis actu, et etiain intelligens; nam omnos fornije a materia separatœ sunt talcs. Tertio esset inconveniens huic sacramcnto : nam accidentia panis in hoc sacramcnto rémanent ut sub eis vidcatur corpus Cbrisli, non autem sub ])ropria specie, sicut supra dictum est (art. ])raH*cd.). Et ideo dicendum est quod forma subslanlialis jjanis non remancl. (In., i/jid.)
La première est que la substance de Jésus-Christ, qui est le terme auquel aboutit ce changement, ne comporte pas de plus ni de moins : elle est tout entière en un lieu, ou elle n'y est aucunement.
La seconde est que la substance du pain, qui subit le changement, n'est pas un sujet graduellement préparé à ce qu'il doit devenir enfin.
La troisième est que ce changement arrive en vertu d'un acte exprès de la toute-puissance de Dieu ^.
Ne pourrait-on pas cependant dire que la conversion qui s'opère dans la Sainte Eucharistie se fait successivement, puisque la prononciation des paroles en vertu desquelles elle se fait demande un certain temps? La conversion doit durer tout le temps que le prêtre emploie à consacrer.
A cette objection spécieuse on peut répondre d'abord que la transsubstantiation peut être considérée, soit comme le terme que doit atteindre la consécration, soit comme l'action qui tend et conduit à ce terme. Si vous la considérez comme le terme qu'il faut atteindre, c'est-à-dire comme le changement lui-même d'une substance en une autre substance, elle est instantanée; si vous la considérez comme l'acte qui produit ce changement, elle demande du temps, autant de temps que le prêtre en emploie à prononcer les paroles sacramentelles. Mais cette distinction laisse à désirer. On ne peut, en aucune manière, confondre la transsubstantiation qui résulte des paroles de la consécration prononcées, avec la pronon-
1. Utrum ista conversio fîat in instanli? Videtur quod, etc. Sed contra est quod hœc conversio perfîcitur virlute infinita, cujus est subito operari.
Respondeo dicendum quod aliqua inutatio est instan tança tripliciratione:uno quidem modo ex parte formce quaî est terminus mutalionis. Si onim aliqua forma rccipiat magis et minus successive acquiritur suljjecto, sicut sanitas ; et ideo quia forma substantialis non recipit inagis et minus, inde est quod subito fit ejus introductio in materia. Aiio modo ex parte sul)jecti, quod quandoque successive pra?,pnralur ad successionem formée, et ideo aqua successive calefit; quando vero ipsnm suljjectum est in ultima dispositione ad formam, subito recipit ipsam, sicut diaphanum subito illuminatur. Tertio modo ex parte agenlis, quod est infinitae virtutis. Unde slatiin potest inateriam ad formam disponere, sicut dicitur {Marc, vu, 34), quod cum Christus dixisset : Ejj/iphrta, quod est adaperire, statim nperlx sunl aures hominis, et solututn est vinculnm liurjux ejus. — Ex his tribus rationil)us hîec conversio est instantanea, primo quidem quia substantia corporis Christi, ad quam terminatur ista conversio, non suscipit magis neque minus ; secundo quia in hac conversione non est aliquod subjcctum quod successive prœparetur ; tertio quia agitur Dei virlule infinita. (S. Tiiom., III, q. l.wv, art. 7.)
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dation même de ces paroles. La consécration est une chose : elle dure; la transsubstantiation est une autre chose : elle ne dure pas. Le pain et le vin cessent d'exister en vertu des paroles de la consécration, et instantanément, en vertu de ces mrmes paroles, le corps et le sang de Jésus-Christ tiennent leur place sous les accidents qui tout à l'heure les recouvraient. Point de temps, point de succession; la substance du pain ne se retire pas progressivement devant celle de Jésus-Christ, ou plutôt n'est pas changée peu à peu et par degrés, en la substance du Seigneur, comme la farine pétrie avec de l'eau et exposée à l'ardeur du feu, se change peu à peu en pain; il n'y a pas un terme mitoyen, quelque chose qui n'est plus la substance du pain et qui n'est pas encore celle du corps du Seigneur. Tout s'opère en un seul et indivisible instant, en vertu des paroles de la consécration et par la toute-puissance de Dieu, au moment précis que Dieu a choisi pour l'accomplissement de ce plus grand de tous les miracles.
Mais quel est ce moment choisi de Dieu pour le changement mystérieux qui s'opère dans le Très Saint Sacrement? D'après S. Thomas, la transsubstantiation a lieu au moment où le prêtre achève de prononcer les paroles de la consécration, au moment où, selon son expression, la signification des paroles sacramentelles se trouve complète. Le dernier instant, dit-il, de la prononciation des paroles, est le premier de la présence du corps de Jésus-Christ dans le sacrement. Dans tout le temps qui précède ce dernier moment, c'est la substance du pain qui est présente K D'où il résulte que si le prêtre n'achevait pas le dernier mot de la consécration, la transsubstantiation n'aurait pas lieu, et il n'y aurait toujours que du pain ou du vin sur l'autel.
1. Dicendum esl (juod hœc coiivorsio perficiliir per vcrba Christi qiiœ a saccrdote proferunlur, ila quod ulliimun inslaiis prolationis vcrborum est priniuin instans in quo est in sacramento coi'i)tis Christi. In loto aulem Icmpore praecedente est il)i substanlia panis. (S. Tiiom., iùid., ad primum.)
Dicendum quod ista conversio fit in iiltimo instanti prolalionis verborum ; tune enim completur verljorum significalio, quae est efficax in sacramentorum formis. Et idée non sequilur quod ista conversio sit successiva. (Id., ibid., ad tertium.)
LA SAINTK ELCIIAIUhTIK. — T. I. 3G
l'effet de l\ transsubstantiation est permanent
La présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans la Sainte Eucharistie, en vertu de la transsubstantiation, gêne les hérétiques ; ils ne se sentent pas à l'aise devant ce Dieu qu'ils ont trahi et dont ils refusent d'écouter la parole. Aussi s'élèvent-ils contre cette adorable présence, et si quelques luthériens, obligés de se rendre à l'évidence des preuves, la reconnaissent encore, au moins la restreignent-ils autant qu'il est possible. Pour eux Jésus-Christ n'est dans l'Eucharistie qu'au moment oii on la reçoit ; il en est de ce sacrement comme des autres qui consistent dans un acte transitoire.
Mais Notre-Seigneur a été plus généreux que ses ennemis ne veulent le reconnaître. Le sacrement de l'Eucharistie est autre chose qu'un acte transitoire qui cesse d'être dès qu'il a produit son effet. Lorsque les paroles de la consécration sont prononcées sur le pain et sur le vin, la transsubstantiation s'opère ; le pain est changé au corps de Jésus-Christ et le vin en son sang ; Jésus-Christ est sous les espèces sacramentelles, seuls vestiges qui demeurent du pain et du vin, lesquels ont cessé d'exister. Il y restera aussi longtemps que ces espèces elles-mêmes seront ce qu'elles sont, c'est-àdire ce qu'elles étaient lorsque la substance du pain et du vin leur servait de soutien.
Il est aisé de le prouver.
Lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ institua la Sainte Eucharistie, son corps adorable et son sang précieux étaient déjà sous les espèces du pain et du vin, avant qu'il les distribuât à ses apôtres, puisqu'il leur dit d'abord : Prenez et mangez; ceci est mon corps; prenez et buvez ; ceci est mon sang. Ces paroles : Ceci est mon corps ; ceci est mon sang, produisent ce qu'elles signifient, selon cet axiome de S. Augustin : Accedit verbum ad elementinn, et fit sacranientuni : « La parole se joint à la matière et « il en résulte le sacrement. » Au moment donc où Jésus achève de les prononcer, son corps et son sang existent très réellement sous les espèces du pain et du vin. Ils n'y sont pas parce que les apôtres y participent, mais les apôtres mangent ce pain et boivent [ce calice, parce qu'ils y reconnaissent et y révèrent le
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corps et le sang de leur divin Maître. Ils participent au calice successivement. Le premier qui y a goûté s'est abreuvé du sang divin, et quand il passe le calice au second, et le second au troisième , jusqu'au dernier, c'est ce précieux sang qui circule autour de la table, car Jésus-Christ n'a dit qu'une fois : Ceci est mon sang.
Tout ce que contient ce calice est son sang, et s'il n'est pas épuisé lorsqu'ils auront tous bu, ce qui restera sera encore le sang du Seigneur, comme il l'était d'abord. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, ce n'est pas l'usage que les apôtres font des saintes espèces qui opèrent la transsubstantiation. Telle est la doctrine du concile de Trente qui dit : « La Sainte Eucharistie a cela de « commun avec les autres sacrements qu'elle est le symbole d'une « chose sacrée et la forme visible d'une grâce invisible ; mais elle « a cette excellence et cette particularité, que les autres sacrements « ne possèdent la vertu d'opérer la sanctification qu'à partir du « moment où on les reçoit; tandis que l'auteur lui-même de la <r sainteté se trouve dans l'Eucharistie avant l'usage. Car les « apôtres n'avaient pas encore reçu l'Eucharistie de la main du « Seigneur, lorsqu'il leur affirmait que ce qu'il leur donnait était a son corps '. »
Pour échapper à l'évidence que portent avec elles les paroles du Seigneur, Calvin a prétendu que ces affirmations : Ceci est mon corps; ceci est mon sang, devaient s'entendre non du présent mais de l'avenir. Tout dans le texte évangélique dément cette prétention ; le présent ressort de tous les mots, de toutes les circonstances. Et d'ailleurs si Jésus-Christ n'avait voulu parler que de l'avenir, il n'aurait pas employé le mode présent, pour jeter ainsi dans l'erreur, sur un point de la plus haute gravité, tous ceux qui croiraient en lui, à commencer par ses apôtres, jusqu'aux fidèles du temps de Calvin. De plus, s'il avait parlé du futur tout en employant le présent, il n'y aurait pas eu de sacrement, car la forme n'aurait pas atteint la matière.
1. Coiiiimuie hoc ([uidL'iu est sanelissimaî Kucliai'i.slijc cuiu ca^leris sarramentis, symholum esse roi sacrae et invisiliilis graU;« formam visibilom : venim illud in ea exfcllcns et singularc rei)critiir, quocl reliqua sacramonta, tuiu; priinuiii sancliticandi viin habeiit, cum ({uis illis utitiir : at in Eucharislia ipso saiiotitatis aiictor anlo usum est. Nondiun oiiim Euoliaristiaiu do manu Domini apostoli suscoj)oi'anl, cum vere tamcn ipse aftirmarct corpus suum. osse ([Uod pi"ol)cl)al. [Cour il. Tr'tiL, soss. XI II, cap. m.)
Parmi les textes des Pères que l'on cite, pour prouver leur croyance à la présence réelle de Notre-Seigneur dans le Très Saint Sacrement de l'Eucharistie, il en est peu qui ne puissent servir en même temps de preuve à la vérité qui nous occupe en ce moment. Nous ne rappellerons ici que les pieuses pratiques de rÉglise qui furent, dès les temps anciens, la preuve évidente de la croyance à la présence permanente de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. On mettait soigneusement en réserve quelques parcelles des saintes espèces, comme on le fait encore de nos jours, pour donner la communion aux malades. Les fidèles étaient même autorisés souvent à emporter chez eux la divine Eucharistie, pour s'en communier en cas d'impossibilité de se rendre aux offices de l'Éo'lise, surtout lorsque sévissait la persécution. On rendait aux espèces consacrées un culte d'adoration qui aurait été une véritable idolâtrie, si .Jésus-Christ n'y eût été présent qu'au moment où l'on en faisait usage. Enfin tout dément les inventions sacrilèges des hérétiques, et tout, dans l'enseignement de TÉglise et la conduite des fidèles, depuis dix-huit siècles, prouve que Jésus-Christ ne fait pas que passer dans l'Eucharistie. II y demeure pour recevoir nos hommages, écouter nos prières, répandre sur nous ses bienfaits; il y demeure aussi longtemps que les espèces du pain et du vinqui le voilent à nos regards sont véritablement des espèces de pain et de vin ; sa présence ne cesse que lorsque les espèces elles-mêmes disparaissent.
Le concile de Elorence avait proclamé indirectement cette doctrine en enseignant que Jésus-Christ est tout entier sous chaque espèce, et sous cliaque partie des espèces lorsqu'elles sont séparées. Il résulte clairement de ces paroles que Jésus-Christ est dans l'Eucharistie avant l'usage. Le concile de Trente, qui avait à combattre les erreurs des nouveaux hérétiques, parla plus clairement encore, et il prononça l'anathème contre quiconque dirait que le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ne sont pas dans l'admirable sacrement de l'Eucharistie, laconsiicration étant faite, mais qu'ils y sont seulement au moment de l'usage lorsqu'on le reçoit, sans s'y trouver ni avant ni après, sans que le véritable corps du Seigneur demeure dans les hosties ou particules consacrées qui restent ou que l'on conserve après la communion i.
1. Si quis dixerit poracla consecrniiono, in adinirahili Kncliarislife sacramcMilo non e.ssc cor])US et sanguiiicin Domiiii nosiri .Icsu Clirisli, scd taiilum
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Quelle reconnaissance ne devons-nous pas au Seigneur d'avoir daigné ainsi se donner à nous, non pas seulement pour nous servir de nourriture, mais pour être notre compagnon de voyage, notre consolation, notre soutien tous les jours et à tous les moments de notre vie. Il est toujours là, dans son adorable sacrement, prêt à nous donner audience et à nous combler des plus riches faveurs.
CE qu'il FAUT PENSER DE DIVERSES PROPOSITIONS EXPRIMANT LE CHANGEMENT QUI s'oPÈRE DANS l'eUCHARISTIE
S. Thomas se pose cette question : Cette proposition est-elle fausse: Du pahi est fait le corps du Christ : Ex pane fit corpus Christi:* Les explications données par le saint Docteur pour répondre à cette question méritent d'être étudiées et retenues de tous, dit Passerini, parce qu'elles contiennent plusieurs règles sans la connaissance desquelles il est difficile de bien parler d'un si grand mystère i.
in usu, dum sumitur, non autem ante vel post, et in hostiis seu particulis consecratis, quœ post commiinionem reservanlur, vel supersunt, non remanereveruni corpus Domini : anathema sit. [Concil. Trid., sess. XIII, cap. m.)