Passerini, quœst. lxxv, art
Voici le texte de S. Thomas que nous reproduisons à cause de son importance, malgré sa longueur.
i'trum hxc sit falsa : Ex pane fit corpus Christi ? — Videtur quod, etc.
Sed contra est quod Ambrosius dicit [de Socramentis, lijj. IV, cap. v) : « Ubi accedit consecratio, de pane fit corpus Christi. »
Respondeo dicendum quod haec conversio panis in corpus Christi, quantum ad aliquid convenit cum creatione et cum transmutatione nalurali, et quantum ad aliquid dilîerl al) utraque. Est enim communis his tribus ordo terminorum ; scilicet ut post hoc sit hoc (in creatione enim est esse post non esse ; in hoc sacramenlo corpus Christi post substantiam panis ; in transmutatione nalurali, all)um post nigrum, vel ignis post aeremi, et quod praîdicli lermini non sint simul. — Convenit conversio de (|ua nunc loquimur cum creatione, quia in neutra earuin est aliquod commune subjeclum ulrique extremorum ; cujus contrarium apparet in omni ti'ansmulalione naturali. — Convenit vero hœc conversio cum transmutatione nalurali in duobus, licet non simililer. Primo quidem quia in ulrarpie unum extremorum transit in aliud, sicul panis in corpus (Ihrisli, et aer in ignem ; non autem non ens convertitur in ens. y\liler tainen hoc accidit utrobique ; nam in hoc sacramento, tota substanlia panis transit in totum corpus Christi ; sed in Iransmutalione naturali natura unius suscipit formam alterius, priori forma deposita. Secundo conveniunt in lioc quod ulrobi(iue remanel alifjuid idem, quod non accidit in creatione, differenter tamen ; nam in transmutatione naturali remanet eadem materia vel .subjeclum : in hoc autem sacramento rémanent eadem accidentia. — Et ex
î)66 LA SAINTE EUCHARISTIE. — LIVRE I. — CHAPITRE XVI.
S. Thomas fait remarquer d'abord qu'il existe trois genres de changements, la création, la transformation ou changement naturel, ei la conversion substantielle ou transsubstantiation. C'est la conversion substantielle qui s'opère dans le très saint sacrement de l'Eucharistie.
La transsubstantiation a quelque chose de commun avec chacun des deux autres genres de changements; mais elle en diffère aussi en un point.
Elle a de commun avec eux qu'elle part d'un terme pour arriver à un autre terme, et que ces deux termes ne sauraient exister
his polosl ncci])i qunliler differenlor in talibus loqui deljeamiis. Quia eniin in niiUo priBdicloruni trium oxlrema sunt siniul, ideo in niiUo eorum potest iinum exlremum de alio praedicari per vcrbum .siil)slantivmn priEsentis temporis : non eniin dicimus : Xo7i ens est ens, vel : Paiiis esl coriJit.s Clintiti, vel : Aer est iipiis, vel : Album est nigrurn. Propter ordinem vero exlromorum pnssumus uti in omnibus bac propositionc ex, quae ordinem désignât : possumus enim vere et proprie dicere quod ex non ente fit ens, et ex pane corpus Christi, et ex aère ignis, vel ex albo nigrum; Quia vero in creatione unum extremorum non transit in alterum, non possumus in creatione uti verbo conversionis, ut dicamus quod non ens converti lur in ens ; quo tanien voii)o uti possumus in hoc sacramento, sicut et in Iransmulatione nalurali. Sed quiu in hoc sacramento tola sul)slantia in totam substantiam mutatur, propter hoc baec conversio proprie transsul)slantiatio vocatur. — Rursus quia hujus conversionis non est accipere aliquod subjectum, ca qUcE vcrificaiitur in conversione naturali ratione sulijecti, non sunt concedenda in hac conversione. Et primo quidem manil'cstum est quod potcnlia ad oppositum consequitur subjectum, ratione cujus dicimus quod album ])otost esse nigrum, et aer i)oteslesse ignis ; licet baec non sit ita propria, sicut ])rima : nam subjectum al))i in (juo est potentia ad nigredinem, est tota sul)stantia albi ; non enim albodo est pars ejus, subjectum autem formae aeris est pars ejus : unde cum dicitur : Aer potest esse if/nis, verificatur ratione partis per synecdochen. Sed in liac conversione et similiter in creatione, quia nullum est subjectum, non dicitur quod unum extremum possit esse aliud, sicut quod non ens possit esse ens, vel quod panis possit esse corpus Christi; et eadcm ratione non potest proprie dici quod de non ente fiât ens, vel quod de pane fiât corpus Christi quia baec propositio (/e désignât causam consubstantialem, quœ quidem consubstantialitas extremorum in traiismutationibus naturalibus adtendilur pênes convenientiam in sulyecto. Kt simili ratione non conceditur (juod ])anis erit corpus (Christi, vel quod fiât corpus Christi, sicut non conceditur in creatione quod non ens erit ens, vel quod non ens fiât ens, quia liic mo(his loquendi verificatur in transmutationibns natnralil)us ratione subjecli : jmta cum dicimus quod (illmm fit nigrum, vel : Mhum erit nigrum. Quia tamen hoc in sacramento, facta conversione aliquid idem iiianet, scilicet accidenlia ])anis, ulsu])ra dictum est (art. fj hujus qufest.), secundurn quauidam simililudincm aliqua; harum loculionum possunt concedi, scilicet quod jxinis fil rorjrus Christi, vel de pane fit corpus C/tn's/i, ut nomine panis non intelligatur .substantia panis, sed universaliler hoc quod sub speciobus panis continetur, sub quibus prius continelur substantia panis, et postea corpus Christi. (S. Thom,, III, q. Lxxv, art. 8.)
COMMENT JÉSUS-CIIRIST DEVIENT PRÉSENT DANS l'eUCHARISTIE. 567
en même temps. Il en est ainsi dans tout ciiangement : l'un des termes ne vient qu'après Tautre, et leur existence ne peut être simultanée.
Elle a de commun avec la création, que le second terme ne tire pas son existence du premier, mais elle en diffère en ce que le premier et le second terme sont tous deux positifs, et que l'un est changé en l'autre.
Elle a de commun avec la transformation ou conversion formelle, que le premier terme est changé au second et que les deux termes conservent quelque chose qui ne change pas, aussi bien dans la transformation que dans la transsubstantiation; mais elle s'en distingue en ce point que, dans la conversion formelle, c'est le sujet qui demeure le même, tandis que ce sont les accidents du sujet qui ne changent pas dans la conversion substantielle; dans celle-ci, toute la substance est changée en une autre substance; dans celle-là, une forme succède à une autre forme, mais le sujet est toujours le même.
De ces principes posés par l'Ange de l'École ressortent deux règles générales. La première est que toutes les propositions concernant la Sainte Eucharistie, qui indiquent simplement le changement de l'un des termes en l'autre, sont propres et exactes. Ainsi nous disons en toute vérité : Du pain est fait le corps du Christ : Ex pane fit corpus Christi ; ou bien encore : Le pain est converti au corps de Jésus-Christ : Panis convertitur, panis transit in corpus Christi.
La seconde règle est que toutes les propositions qui indiqueraient que le sujet demeure le même après le changement sont inexactes, impropres, et réclament une explication. Ainsi, l'on ne peut pas dire rigoureusement : Le corps du Christ est fait du pain; le pain a été fait ou deviendra le corps du Christ; le pain est, a été ou sera le corps du Christ : De pane fit corpus Christi; panis fit cor/nis Christi, panis faciuni est, vel fet corpus Christi; de pane factuni est corpus Christi; panis est corpus Christi; panis fuit, vel erit corpus Christi.
Pour mieux comprendre cette doctrine assez difficile, il faut remarquer qu'il y a trois sortes de propositions susceptibles de soulever quelque doute, dans le sujet qui nous occupe.
Les premières sont celles où l'on trouve, avec le verbe devenir, être fait, fteri, la préposition e.c, ou de.
Les secondes sont celles où le verbe fieri, devenir, être fait, est employé d'une manière absolue, sans préposition, par exemple : Panis fU corpus C/irisfi : Le pain devient le corps de Jésus- Christ.
Les troisièmes sont celles qui renferment le verbe substantif être, esse, n'importe à quel temps, telles que : Panis est, oit, fuit, corpus Christi : Le pain est, ou sera, ou a été le corps du Christ.
Dans toutes ces propositions, le verbe devenir, être fait, fieri, doit signifier non pas la production, mais l'ordre et la succession du corps de Jésus-Christ à la substance du pain sous les espèces eucharistiques. Si l'on donnait au verbe fieri la signification d'être produit, il ne serait pas conforme à la vérité de dire : Ex pane fit corpus Christi, parce que le corps de Jésus-Christ n'est pas produit, disent Vasquez et Richard; il ne l'est donc pas après le pain. Mais ici fit signifie l'ordre, la succession : rien n'est produit; ce qu'il y a de nouveau, c"est que le corps de Jésus-Christ a succédé à la substance du pain, sous les accidents de cette substance.
Tous les théologiens sont d'accord que les propositions où l'on trouve ex uni au verbe fieri sont exactes, car cette proposition ne signifie proprement que l'ordre extérieur des choses entre elles ; c'est ainsi que l'on dit : Ex mane fit meridies, ex nocte fit clies, c'est-à-dire :' L'heure de midi succède à la matinée; la nuit succède au jour. On peut dire, dans le môme sens : Ex pane fit corpus Christi, et entendre : Le corps de Jésus-Christ succède au pain.
L'emploi de la préposition de, de concert avec le verbe fieri, laisse quelque incertitude sur l'exactitude parfaite du sens. Quelques autours prétendent que les propositions touchant l'Eucharistie, dans lesquelles elle entre, sont inexactes, parce que cette préposition indique la consubstantialité entre les deux termes qu'elle unit. C'est en ce sens que l'on dit, De ligno fit scarnnum : « Avec du « ijois on fait un escabeau. » Le bois demeure dans l'escabeau; la substance n'a pas changé, elle est toujours la même. Cependant d'autres auteurs estiment que la préposition de, outre ce sens qui lui est propre, est entendue aussi quelquefois dans le même sens que ex, et signifie l'ordre, la succession. S. Thomas n'est pas contraire à ce sentiment, et il enseigne qu'on peut l'employer et dire : De jKftie fU corpus Christi. Cette proposition, d'après lui, n'est
COMMENT JÉSUS-CHRIST DEVIENT PRÉSENT DANS l'eLCHARISTIE. oG9
pas impropre; elle est moins exacte cependant que celle-ci : Ex pane fit corpus ClirisU '.
Quant aux autres propositions, clans lesquelles le verbe f'ieri et autres semblables ne sont accompagnés ni de ex ni de de, elles sont impropres, et Ton ne peut les admettre dans le sens qu'elles présentent directement à l'esprit. Elles donnent à penser, en vertu même des expressions qui les composent, qu'il reste dans l'Eucharistie un [sujet qui aurait d'abord été le pain, ou une partie du pain ou dans le pain et qui deviendrait ensuite au moins une partie du corps de Jésus-Christ.
Ces sortes de propositions ne sont exactes que lorsqu'il s'agit de changements formels, autrement dits transformations. Alors, en effet, l'extérieur change, les accidents ne sont plus les mêmes, mais le sujet ne change pas.
Cependant on trouve souvent de semblables propositions appliquées à la Sainte Eucharistie, dans les écrits des Pères; en quel sens faut-il les entendre?
Il est certain qu'en s'exprimant comme ils l'ont fait, les Pères ne s'écartaient point de la foi de l'Église, et qu'ils entendaient comme elle le mystère de la transsubstantiation.
Une première explication de leurs paroles : Panis fit corpus Christi, est que, en plusieurs circonstances du moins, il faut les traduire pour bien rendre leur pensée : Le Christ se fait pain, se fait notre nourriture, l'aliment spirituel de nos âmes, sous l'apparence du pain matériel. Il n'est pas rare de trouver des expressions semblables dans la Sainte Écriture. Notre-Seigneur ne répète-t-il pas plusieurs fois qiril est le pain vivant, que le pain qu adonnera est sa chair"/
En second lieu, on peut dire que dans ces sortes de propositions : Le pain devient le corps de Jésus-Christ, ou : Ce qui était pain est devenu le corps de, Jésus-Christ, le verbe devenir, être fait, est pris dans un sens transitif et indique seulement un ordre de succession.
On peut dire enfin, avec S. Thomas, que le mot panis ne désigne pas la substance du pain, ou quoi que ce soit de déterminé, qui demeurerait après la consécration, mais en géné-
■1. Sed hivc : De jiniD' /il (-(n-jnis Chrisli, osl minus propria, quia luvc proposilio dcnolal coiisul).slaiilialilal('ui, ul Ainlirosius taiigil ; lamoii quandoque ponitur pro er, et sic polost coiicedi quod de pane fil corpus Clirisli sicut rx pane. (S. TiioM., IV, disl. xi, q. i, art. 4, q. m, c.)
rai ce qui est voilé sous les apparences, ce qui fut d'abord la substance du pain, mais qui ne l'est plus et que remplace le corps de Jésus-Christ. Le sens serait donc, non pas que le pain devient le corps de Jésus-Christ, mais que le corps de Jésus-Christ se cache sous les espèces du pain. Cette proposition n'affirmerait pas l'unité du sujet, mais l'unité des accidents chez deux sujets qui se succèdent. Mais tout en étant exacte, entendue en ce sens, elle n'en semble pas moins un peu dure, parce qu'il faut s'écarter, pour bien la comprendre, du sens ordinaire que les mots emportent avec eux.
RANG QUE TIENT LA TRANSSUBSTANTIATION ENTRE LES GRANDES MERVEILLES DE LA TOUTE-PUISSANCE DIVINE
S. Thomas, traitant la question que nous avons étudiée dans l'article précédent, compare incidemment la transsubstantiation à la création, et dit que le changement du pain et du vin au corps et au sang de Notre-Seigneur renferme des difficultés plus nombreuses et plus grandes que la création elle-même K Faut-il en conclure que le miracle qui s'opère dans la Sainte Eucharistie est plus grand que l'acte par lequel Dieu fit jaillir le monde entier du néant, par un effet de sa toute-puissance?
La transsubstantiation est assurément un des plus grands actes de la toute-puissance de Dieu; on nepeut pas dire cependant qu'elle soit le plus noble, le plus difficile et le plus grand de tous. Elle ne vient, en tout cas, qu'après le mystère de l'Incarnation qui, d'après S. Thomas, surpasse tous les autres changements en difficulté, et reçoit à juste titre le nom de miracle des miracles ~.
1. Ad lertiuin diccndiuii, quod in liac conversionc siinl plura diffîciliora qu.'ini in crcatione, in qua hoc soluni difficile est, quod aliquid lit ex in'liilo, qudd tamen })erlinet ad propriuin modum productionis priinaj causas, quœ nihil aliud pnesupponiL ; sed in hac conversionc non solum est difficile quod hoc totum convcrlatur in illud totum, ita quod nihil prioris remaneal, quod non pertinet ad communem modum productionis alicujus causas, sed ctiam habet hoc difficile quod accidentia reinaneant, corrupla substantia, et multa alia, de quibus in scquentibus agetur. Tamen verbum conversionis recipitur in hoc sacramento, non aulem in creationc, sicut dicluin est (in corpore artic). (S. Thom., III, q. L.\.\v, art. 8 ad 4.)
2. Sed ex parle ad quod est mutatio, mulatio quae est in unione humanae naturae ad divinam pcrsonam prœcellit bas (scilicet creationem et transsubstantiationeniy et omnos alias mutaliones in difficultale, unde ipsa est miraculum miraculorum. (S. TiiuM., I\', dist. xi, q. i, art. 3, q. m, r.)
JÉSUS-CHRIST TOUT ENTIER SOUS CHAQUE ESPÈCE DANS l'eUCHARISTIE. o71
Vient-elle aussi après la création pour la noblesse, la difficulté et la grandeur? La réponse dépend du point de vue auquel on envisage la question. Les raisons pour et contre abondent, mais la conclusion reste indécise. Qu'il nous suffise de savoir que Dieu, après nous avoir créés et nous avoir rachetés en s'incarnant et en mourant pour nous sur la croix, ne pouvait rien faire de plus grand et de plus digne de son amour que de se donner à nous comme il l'a fait dans cet adorable et béni sacrement. Qu'il en reçoive l'expression de notre éternelle reconnaissance.