‹ La Sainte EucharistieChapitre 11 sur 169 · EST MON CORPS, QUI SERA LIVRÉ POUR VOUS*, FAITES CECI EN MÉMOIRE · texte numérisé non relu

EST MON CORPS, QUI SERA LIVRÉ POUR VOUS*, FAITES CECI EN MÉMOIRE

DE MOI. Il prit de même le calice après avoir soupé^ en disant :

Ce CALICE EST LA NOUVELLE ALLIANCE EN MON SANG; FAITES CECI EN MÉMOIRE DE MOI TOUTES LES FOIS QUE VOUS LE BOIREZ ; CaV

toutes les fois que vous mangerez ce pain et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne ^

La tradition nous enseigne que Jésus-Christ institua aussi directement les autres sacrements, mais la Sainte Écriture ne nous apprend pas les circonstances de cette institution. Pour l'Eucharistie, les quatre Évangélistes se font un devoir de nous en parler de la manière la plus expresse. S. Matthieu, S. Marc et S. Luc, dans le récit qu'ils font de la dernière Cène, disent en termes à peu près identiques ce que nous venons de rapporter d'après S. Paul, et si l'Apôtre bien-aimé, S. Jean, ne décrit pas le fait même de l'institution avec ses circonstances, c'est qu'il a consacré un chapitre presque tout entier de son Évangile, le sixième, à dire comment Jésus-Christ avait annoncé et promis ce don précieux qu'il nous fit pendant la dernière Gène. Les autres Évangélistes avaient montré suffisamment l'accomplissement de cette promesse; il était inutile qu'il y revînt à son tour.

En quoi consiste donc la Sainte Eucharistie que Notre-Seigneur a daigné instituer dans la dernière Cène, et nous laisser comme un gage de son amour sans égal, avant de souffrir et de mourir pour nous?

On peut définir l'Eucharistie : « Un sacrement institué par « Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui contient véritablement, réelle- « ment, substantiellement son corps et son sang avec son âme et « sa divinité, sous les espèces du pain et du vin, pour la nourri- 1 ture spirituelle des fidèles. »

La Sainte Eucharistie n'est pas seulement un sacrement; elle est aussi un sacrifice, le sacrifice par excellence, le seul et unique sacrifice de la Loi nouvelle ; nous la considérerons comme telle

\. I Cor., xr, 23-26.

dans notre second Livre, mais ici nous n'avons à l'envisager que comme sacrement K

Si l'on veut bien se reporter aux huit conditions indispensables à la constitution d'un sacrement de la Loi nouvelle, que nous avons énumérées et expliquées au paragraphe précédent, à la suite du cardinal Bellarmin, il sera facile de se convaincre qu'elles se rencontrent toutes dans la Très Sainte Eucharistie; mais il nous suffira de voir que la définition du sacrement en général s'applique parlaitement à elle, pour conclure avec certitude qu'elle est un sacrement.

« Un sacrement est une chose accessible aux sens, qui, par ins- « titution divine, a la vertu de signifier et aussi d'opérer la sain- « teté et la justice, » dit le Catéchisme du concile de Trente. Il n'est pas difficile de reconnaître que tous les caractères marqués par cette définition se retrouvent dans la Sainte Eucharistie.

En premier lieu, elle est accessible aux sens, accessible dans sa matière première, le pain et le vin ; tout le monde peut les voir, les toucher, les goûter ; accessible dans sa forme, les paroles de la consécration que tout le monde peut entendre ; accessible dans les accidents du pain et du vin, qui demeurent lorsque la substance à laquelle ils étaient joints d'abord a disparu pour faire place à celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Secondement, l'Eucharistie est d'institution divine. Nous avons vu que Jésus-Christ lui-même l'a instituée solennellement la veille de sa mort.

Troisièmement, l'Eucharistie représente la grâce particulière qu'elle est destinée à nous procurer. En effet, ce sacrement a été institué pour servir d'aliment à nos âmes, comme le Baptême pour les faire naître à la vie surnaturelle. Or, peut-on représenter l'alimentation de l'àme d'une manière plus sensible que par le

1. Mgr Rosset, dans ses Instit. Sacrx Theol. de SS. Ench. sncr. (p. 0), fait remarquer qu'il est très difficile de donner une définition do la Sainte Eucharistie qui lui convienne comme sacrement et comme sacrifice tout ensemble. 11 cite en note celle de Martinet, que voici : « Ipse Dominus Jesus-Christus, « vi verborum consocrationis factus realiter pr?esens sub speciebus panis et « vini, ut, oblatione su! incruenta in altari, commemoret et continuel in « Ecclesia, ad consummationem usque saeculorum sacrificium Crucis, suaque « praîsentia et communicalione corporis et sanguinis sui omnibus fidolibus sik «< via, Veritas et vita. »

pain et le vin, qui sont la base ordinaire de l'alimentation corporelle ?

Quatrièmement, enfin, l'Eucharistie confère la grâce qu'elle représente. Elle n'est pas seulement, comme les autres sacrements, le moyen dont Dieu se sert pour nous donner ses grâces ; elle est plus que l'instrument de la libéralité de Dieu envers nous, elle est la source même de la grâce, car elle contient réellement et substantiellement l'auteur et le distributeur de toute grâce, Jésus- Christ Notre-Seigneur. La Sainte Eucharistie est donc un sacrement, et S. Thomas ne craint pas de dire que l'existence d'un tel sacrement, qui lût l'aliment de nos âmes, était indispensable, parce que les besoins de la vie spirituelle concordent avec ceux de la vie corporelle, et que celle-ci ne s'entretient pas sans aliments conformes à sa nature ^

Aussi la Siiinte Eucharistie a-t-elle toujours été reconnue dans l'Église comme un sacrement. Le concile de Trente lui consacre à ce titre toute sa xiii'' session, sans compter les nombreux passages où il lui donne ailleurs cette qualité de sacrement. Il en est de même du concile de Florence et de tous ceux qui ont eu à parler de ce don infiniment précieux que Jésus-Christ a fait à son Église 2.

Les hérétiques eux-mêmes n'ont pas osé nier que telle ait été de tout temps la croyance de l'Église. Luther, dans son livre sur la captivité de Babytone, prétend que Jésus-Christ n'a institué qu'un seul sacrement, et dit que cet unique sacrement est l'Eucharistie. Calvin admet deux sacrements, dont l'un, dit-il, est l'Eucharistie.

1. Ulrum Eucharistia sit sneramenlum?.... Respondeo dicendum qiiod sacramenla Ecclesiae ordinantur ad subveniendum homini in vita s])irituuli. Vita auteiii sy)iritualis vitce corporali conformatur, eo qiiod corporalia spiritualiuin similitudinem geriint. Manifeslum est aulein quod sicut ad vilam corporalem rofjuirilur goneralio per quam liomo vitam accipit, et augmentum quo homn perducitur ad perfectionom vitaB, ita etiain requii'iliir alimentum quo homo conservatur in vita. Et ideo sicut ad vitam spiritualem oportuit esse baplismum, qui est spiritualis generatio, et confirrnalionem, qu<B est spirituale auginenliuii, ita oportuit esse sacrainentum Kucharistiœ, quod est spirituale alimentum. (S. Thom., III, quaest. lxxxiii, art. \.)

i>. Haec vcritas fide sancta habelur expresse apud Concilium Nieainum primum; apud Carthagiiiense tertium, cap. xxvni etxxix; Lateranense sub Martine I; Lateranense, sub Innocentio III; Liigdunense secundum; Viennenso .sub Clémente V; Florentinum, sub Eugénie IV; in decreto unionis Armenorum ; Lateranense quintum ; et denique Tridentinum, sess. VII, can. 1, et sess. XIII. Eadem formatur authoritate, consensuque Patrum ut liquet ex cap. In

Mélanchthon en reconnaissait quatre, etPosthel six; l'un et l'autre rangeaient l'Eucharistie dans ce nombre. Enfin, iMahomet luimême parle de ce sacrement dans le Coran, et dit qu'il est digne de toute vénération ; il reproche aux chrétiens de manger dans l'Eucharistie celui qu'ils adorent comme leur Dieu. On peut donc affirmer qu'il ne s'est pas rencontré jusqu'ici d'hérétique ayant conservé quelques-unes des croyances primitives de l'Église, pour oser disputer à la Sainte Eucharistie la dignité de sacrement. Autre chose est de professer des erreurs concernant l'Eucharistie, de nier, par exemple, la présence réelle du Seigneur; autre chose est de refuser d'admettre qu'il existe un sacrement d'Eucharistie institué par Jésus-Christ pour la sanctification des âmes. Les erreurs soulevées contre cet adorable sacrement depuis Luther ne sauraient se compter; mais la négation du sacrement lui-même ne se rencontre que chez des gens qui ont absolument perdu la foi.

EX QUOI LA SAINTE EUCHARISTIE RESSEMBLE AUX AUTRES SACREMENTS, ET COMMENT ELLE EN DIFFERE ET LEUR EST SUPÉRIEURE

Le sacrement de la très sainte et très adorable Eucharistie est nommé en son rang par les conciles de Florence et de Trente, au nombre des sept sacrements. Il est l'un des sept et il a suffisamment de traits de ressemblance avec les six autres, pour qu'on doive le placer parmi eux. Cependant plusieurs points qui l'en distinguent lui donnent un caractère et une dignité à part.

Comme les autres, il est un sacrement véritable; comme eux, il

sacramentorum, primo de Consecratione dist. 2. Ralionibusque munitur ab Innocentio III, in cap. Cum Mart. de celebratione miss. Competit enim illi evideriter essentia metaphysica sacramenti ab omnibus admissa, eruta ex. Magistro sententiarum lib. IV, et ex D. Angelico, III, q. lx, art. 1 et 2; et aperte colligitur ex verbis Christi Domini, Matth., xxvi; Luc, xxii; Joann., vi, ex Apostolo 1. ad Cor., cap. xi. Quocirca S. Dionysius, De ecclesiast. Ilierarch., cap. m, appellat Eucharistiam Sacvamentum sacramenloniin. Sanctos vero Patres sigillatim producere supervacaneum esset quum res sit perspicua, et ipsis eliam acalholicis grata. Rcferam dumlaxat verba Leonis I, Epist. XXI 1 : .\Vc ah inffinlibus linf/uis vevilas corpon's et sanf/iiinis iiitcr communia sacrameula fidei lacelur. Demum vel ex ore l)arbaro extorquet kmdem, et sacramenti nomenclaluram Eucharislia. Nam([ue Mahometes, cap. iv Alcorani, lioc esse sacramentiim summa venerationc digiuiin falotur : ut sanctum hoc eliam a canibus quibus plane denegatur, plane conimendetur. (Albaro Cienfuegos, Vitu abscondila seu speciebus Eiicharisticis velata, di-spul. i, sect. 1.)

est un sacrement de la nouvelle Loi ; comme eux, il se compose de matière et de forme; comme eux enfin, il opère ce qu'il signifie.

Mais les autres sacrements sont constitués par l'emploi de quelque signe sensible à la sanctification de l'homme. Le sacrement de TEuclKiristie, au contraire, existe par le fait de la consécration delà matière '.

Les autres sacrements ne durent que pendant le temps de l'application de la matière à ceux qui les reçoivent; l'effet du sacrement demeure après son application, mais lui-même ne demeure pas. Le sacrement de l'Eucharistie précède son application et y survit; il existe, comme sacrement, aussi longtemps que la matière consacrée elle-même. Sa durée est parfaitement indépendante de sa réception : avant, pendant et après, la Sainte Eucharistie existe comme sacrement.

Dans les autres sacrements, la matière et la forme font partie de l'essence; elles sont cette chose sensible que l'on applique au sujet pour signifier et conférer la grâce. Mais dans la Sainte Eucharistie, ni la matière ni la forme ne sont des parties essentielles du sacrement. La matière est la substance du pain et du vin qui disparaît au moment même où le sacrement commence d'exister. La forme consiste dans les paroles de la consécration, paroles dont la prononciation s'achève précisément au moment où le corps et le sang de Notre-Seigneur prennent la place de la substance du pain et du vin; elles préparent le sacrement, elles contribuent efficacement à lui donner l'existence, mais elles n'en font pas partie par elles-mêmes.

Dans les autres sacrements, la matière et la forme concourent

\. Ad torlium dicendiiin, quod s;icramentiim dicitur ex eo quod continet aliquid sacrum. Polest aulem aliquid esse sacrum duplicitcr, scilicet absolule, etinordinead aliud. Ilœc aulem esl differcntia iiiler EucharisUam etaliasacramenta hahenlia materiam sensibilem, quod Eucharistia conlinel aliquid sacrum absolutc, scilicet ipsum corpus Ghristi ; aqua vero Baptismi continet aliquid sacrum in ordine ad aliud, scilicet virtulem ad sanctificandum, et eadem ratio esl de Chrismatc et similibus. Et idco sacramentum Eucharisliae perficitur in ipsa consécrations materiîe; alla vero sacramenlaperficiuntur in applicatione materiae ad hominem sanctificandum; et ex hoc etiam consequilur alia difïerenlia : nam in sacramenlo Eucharistise, id quod esl res et sacramentum, esl in ipsamalcria; id aulem quod est res tanlum, est in suscipiente, scilicet f^ratia quae conferlur. In Baplismo autem, ulrumcfue est in suscipiente, scilicet et characlcr qui esl res et sacramentum, et gralia remissionis peccatorum quai est res lanlum. Et eadem ratio est de aliis sacramenlis. (S. ÏUOM., m, q. Lxxni, art. 1 ad 3.)

à produire un même effet, la grâce sacramentelle. 'Mais dans l'Eucharistie, la forme a pour but de produire le sacrement luimême, et la matière est destinée à disparaître. Quant au sacrement, il est l'aliment surnaturel des âmes, en vertu du corps de Jésus-Christ qu'il contient.

Les autres sacrements sont composés d'éléments matériels auxquels la vertu de Dieu est attachée. Le sacrement de l'Eucharistie consiste dans le Dieu fait homme personnellement présent sous les accidents du pain et du vin '.

Il suffit des quelques différences que nous venons de signaler

\. Oportebit breviter proponere omnia in quibus hoc sacramentiim cum aliis convenit et in quibus differt. Primum agitui', si metapliysico loquamur, convenit hoc sacramentum cum ahis in génère sacramenti novas legis ; habet tamen propriam differentiam par quam describi potest, esse sacramentum corporis et sanguinis Domini, per modum convivii ad nutritionem animœ institutum. Unde etiam constat alia similitude et differentia. Convenit enim in virtute conferendi gratiam ; difPert tamen in proprio fine ad quem est institutum, nam per se primum datum est ad charitatem et devotionem augendam. Deinde per principia quasi physica rem explicando, commune est huic sacramento cum aliis quod certam materiam et formam requirit, ut confici possit; differt tamen, quia illius materia et forma distincta est a reliquis, est enim panis et vinum, et verba specialia a Christo definita.

llinc secundo, sicut in aliis sacramentis datur materia remota et proxima ; ita et in hoc, sed diverse modo, quia in aliis materia proxima est aliqua actio, remota vero est aliquid aliud, ex quo vel circa quod, talis actio exercetur. At vero in hoc sacramento materia non est actio, sed res permanens, quas quatenus in confectione sacramenti transit, secundum substantiam, est materia remota, quatenus vero manet secundum accidentia est materia proxima.

Unde est terlin differentia, quod in aliis sacramentis, tam materia quam forma sunt res successive, et ideo moraliter simul sunt, et simul pereunt; hic vero forma est successiva et transit, materia vero proxima consecrata permanet.

Unde fit quarto ut alia sacramcnta tantum sint in usu, quia tune fiunt quando ad usum applicantur, tune autem sunt quando fiunt, ad modum rerum successivarum ; hoc vero sacramentum ante usum, in ipsa consecratione perficitur, et ideo post suum fieri, factum permanet, quandiu species consecratcT durant, ut ex Tridentino, sess. XI II, cap. m, colligitur.

Ex quo fit quinlo, ut in aliis sacramentis tam materia quam forma ordinetur ad unum et eumdem effectuni in suscipienle efficiendum; hic vero diverses habent effectus, forma enim nihil efficit in suscipiente sed in materia quam transmutai cl conficit, materia vero consecrata habet in suscipiente gralijç effectum.

l'Ilimn vero et potissima dilTerentia, et radix aliarum est quod in aliis sacramentis, pneter materiam sensibilem et formam nihil in eis inesl, nisiquod assumuntur ut insirumenla ad gratiam efficiendam, el ideo dicilur illis conferri instrumentaria virlus graliaî effeclrix. In hoc vero sacramenlo. pra'ler formam et materiam per se sensibilem, adest vere el realiler ipscmet Christus, qui est prannpua res hujus sacramenti, el proprius auclor gi'alia^ (pue per illud conferlur. (Suarez, 111, qucESt. L.xxii, disput. :W, sect. 3.)

24 LA SAINTE EUCHARISTIE. — LIVRE 1. — CHAriTRE I.

entre la Sainte Eucliaristie et les autres sacrements, pour montrer que, loin de, se confondre avec aucun d'eux, elle en est séparée par une ligne infranchissable. Cependant "on a demandé si l'institution de cet adorable sacrement était bien justifiée, et si le but pour lequel il existe n'était pas déjà tout aussi bien atteint au moyen de la Confirmation. S. Thomas répond à cette difficulté en montrant ce qui distingue la perfection que la Confirmation procure, et celle que l'on attend de la Sainte Eucharistie. La première, dit-il, est en l'homme lui-même et l'on y arrive par l'augmentation; l'homme obtient la seconde par l'adjonction de quelque chose d'extrinsèque qui le conserve, comme la nourriture, le vêtement et autres choses semblables K

iMais cette réponse de l'Ange de l'École demande quelques éclaircissements.

Le Baptême donne la vie spirituelle; la Confirmation augmente, fortifie celte vie et conduit l'homme à son parfait développement; la Sainte Eucharistie augmente et fortifie à son tour cette même vie spirituelle. Il semblerait donc que la Confirmation et l'Eucharistie ont une fin identique et produisent le même résultat. Cependant, si l'on y regarde avec attention, il est aisé de voir que la Sainte Eucharistie a sa raison d'être particulière, et que le but qu'elle atteint ne saurait être obtenu par aucun autre sacrement.

En effet, la Sainte Eucharistie a été instituée pour conserver et augmenter la vie spirituelle de l'âme de la même manière que la nourriture matérielle le fait pour la vie du corps : il est facile de se convaincre que ni le Baptême, ni la Confirmation, ni aucun des autres sacrements n'est destiné à nourrir les âmes de ceux qui les reçoivent.

Le Baptême nous fait naître à une vie nouvelle. L'enfant, après sa naissance, a besoin d'aliments qui entretiennent sa vie et concourent au développement de ses membres. Le nouveau chrétien Sorti des eaux du Baptême a besoin pour son âme d'une nourriture analogue. Grâce à la Sainte Eucharistie, la vie surnaturelle croîtra et se développera merveilleusement en lui; c'est l'aliment

1. Ad priinum ergo dicendum, qiiod duplex est perfectio : una quae est in ipso lioniinc, tid quam perducitur pcr auginentum ; et talis perfectio competit corifirinalioiii. Alla aulein est perfectio quam hoino consequilur ex adjunctione aliciijus extrinseci honiinein conservantis, puta ex adjunctione cibi, vel indunienti, vel aiicujus hujusinodi ; et talis perfectio competit Euciiaristiee, quae • si sjiii'itii.ilis perfeclio. (S. TiiOM., III, (|. lxxmii, arl. 1 ad 1.)

par excellence que la miséricordieuse bonté du Seigneur lui a préparé. La Confirmation apportera bien aussi son contingent à ce développement, à cet accroissement de la vie surnaturelle, mais d'une autre manière; elle produira dans l'àme l'effet de ces médicaments qui combattent les influences nuisibles et qui, sans être des aliments, secondent l'effet propre de la nourriture en donnant au corps plus de résistance et de force. Grâce à la Confirmation, le chrétien ressemblera à l'alhlèle se préparant au combat par des onctions d'une huile bienfaisante qui donnent à ses membres plus de force et de flexibilité. Il sera mieux en état de soutenir vaillamment les combats du Christ contre ses ennemis visibles et invisibles. C'est pourquoi la Sainte Eucharistie nous est donnée sous la forme extérieure d'un aliment corporel, tandis que la Confirmation est conférée sous forme d'onction. La Confirmation n'est pas destinée à nourrir, mais à oindre et fortifier l'homme en vue du combat. La Sainte Eucharistie donne des forces à l'âme parce qu'elle est sa nourriture. La Confirmation donne aussi des forces mais non pas au même titre : elle les donne par mode d'onction et, si l'on peut ainsi parler, son action est médicinale K

1. Cette différence, généralement admise comme suffisante par les théologiens entre la grâce produite par le sacrement de Confirmation et celle que procure la Sainte Eucharistie, ne suffit pas au très pieux et très savant cardinal Cienfuegos. Il veut quelque chose de plus et une union réelle plus persévérante avec l'humanité de Notre-Seigneur, au moins considérée dans son âme, que celle qui s'évanouit avec la disparition des saintes Espèces. A cette condition seulement, selon lui, la grâce de l'Eucharistie serait essentiellement différenciée de celle que la Confirmation procure. Nous ne pouvons reproduire sa vaste argumentation, mais en voici un passage :

.... Argumentum nostrum procedit ex suppositione vulgaris senlenlite utrique sacramento designantis incrementum uberius grati;«, tanquam specialem utriusque cl'fectum. Neque robur illud permanens per quod desumunl plures discrimen Confirmationis ah Eucharistia, alind significat, quam allegoriam quamdain, aut mefaphoram nihil de re includenlem, quod non conveniat Eucharistiai; cum rohusta illa statura et setas concipi aliter non possinl, quam per augmentum et voluti proeeritatem gratia^, virtutumque; haec autem meta sanctitalis neutiquam reperitur in vita, in qua crescere potest gratia recepta per (^onfirmationem, sine fine, syncategorematice, aeque ac illa, quiB per Eucharistiam infunditur, cum volunlas Dei sit, ut sanctus sancti/icetur adhuc {Apoc, xxii) nullusque propterea sil praefixus homini terminus, ultra qucm non liceat ire, si vivere, et liboro arbitrio uti liceat: nec de rébus divinis verificari valet, quod do huraanis lusit quondam ille :

hrtis Ininc nuinina rcbiis Crcsrendi j)osnen' mot! uni....

Expugnatur secundo princijjalis responsio, aut opinio : quoniam Clirislus

La Confirmation, en vertu même de son institution, développe et accroît la vie spirituelle, en ajoutant à la grâce justifiante. Mais cet effet, qui lui est commun avec tous les autres sacrements, ne ressemble en rien à l'effet propre de la Sainte Eucharistie, qui est de nourrir les âmes. L'une et l'autre procurent la grâce et les secours nécessaires pour faire le bien et résister aux tentations, mais les secours qui nous viennent par la Sainte Eucharistie ont pour but particulier de nous faire avancer dans la vie de la grâce et la sainteté intérieure, par la pratique du bien. Ce sacrement nous nourrit spirituellement; il donne de l'accroissement à notre substance, il nous rend plus forts pour toutes les circonstances où nous devons agir, soit qu'il faille combattre, soit que nous ayons à mériter sans lutte. La Confirmation, au contraire, nous procure la grâce et les secours qu'elle nous donne, précisément en vue de résister aux tentations, de confesser notre foi, de combattre avec courage. Son effet direct en vertu de son institution n'est pas de rendre l'homme plus fort pour l'action considérée comme telle, mais pour la résistance dans les combats et les tentations; et ce n'est pas par mode d'alimentation, mais d'onction, que le sacrement de Confirmation communique cette force. La Confirmation et l'Eucharistie diffèrent donc entre elles, d'abord parce qu'elles ont une fin qui n'est pas la même et, en second lieu, parce

Dominus aperle docuit, Joann., vi, elîecturn proprium sumptionis Eucharistice esse mutuam illam immanentiam : In me manet et ego in illo. Si autem immanentia, aut inhabitatio hase, nihil aliud involvat, nisi habitationem aut nexum per graliam et charitatem, alïbctivamque conjunctionem, promisisset manducationi dij^nse sui corporis effectum communem, oljtinendum per sexcentas vias alias; quod est manifeste falsum, et alienum a sensu verborum, a sublimitate mysterii, et a promissionis nnodo.

Tertio rejicitur ex nuper dictis in simili : cum enim pnesentia realis Christi Domini sit proprium insigne, et gloria singularis Eucharistie, per quam constituitur, et est finis et consummatio omnium sarramentorum, impossibile prorsus apparet, quod huic specialissimo, et sublimi adeo constitutivo non respondeat nisi unio vulgaris, quantumvis nobilissima, infcrioris tamen longe ordinis, quae est effectus omnium sacrainentorum : frustraque propterea ad eum finem assequendnm adesset realiter praesens intra miraculorum turbinem : cum illum obtineat passim per omnium virtutum exercitia, et per alia sacramenta.

Quarto probatur omnibus illis, quibus positive fîrmanda est assertio nostra, per venturas sectiones tofa prœsente disputatione, auctoritate, discursu et exemplo solide munienda. Si quidem cuncta illa eo tendunt, ut intimiorem alium realemque nexum inducant, pureque effectivum et spiritualem insufficientem plane arguunt, etc. (Cienfuegos, Yita abscondita, disput. viii, sect. i.)

qu'elles révèlent cette fin d'une manière différente aussi. Tout vient de ce que l'Eucharistie a été instituée sous forme d'aliment spirituel, ce qui n'existe pas pour la Confirmation.

La Sainte Eucharistie ne nourrit pas seulement notre âme, elle conserve et répare nos forces spirituelles pour qu'il nous soit possible de résister aux tentations. Elle le fait en nous fournissant les secours dont nous avons besoin dans ces combats. Mais il n'en faut pas conclure qu'elle nous fournirait aussi bien ces secours si elle n'augmentait pas la grâce en nous. La Sainte Eucharistie est un aliment qui, en cette qualité, donne des forces à notre âme, comme le pain que nous mangeons fortifie notre corps par sa transformation en sang et en esprits divers. Elle nous donne la grâce qui nous rend plus robustes, qui est comme le sang et la vie de notre âme. Cependant son but n'est pas, à proprement parler, de nous fortifier, mais de nous nourrir. La Confirmation, au contraire, tend directement à nous fortifier pour la lutte; c'est la fin pour laquelle elle est instituée et nous procure la grâce. C'est ainsi que le sacrement de Pénitence tend directement à la rémission du péché, et pour y arriver, donne la grâce sanctifiante.

Il ressort de ce que nous avons dit que si tous les sacrements augmentent en efiet la grâce, lorsqu'ils sont reçus par un sujet bien disposé, cet accroissement de la grâce est cependant l'effet propre de l'Eucharistie dans le sens formel. C'est â elle qu'il appartient de la développer directement par elle-même et en vertu de sa signification. Le Baptême, par exemple, tend plutôt, de lui-même, à la génération spirituelle. La Pénitence est le sacrement de la réconciliation et de la rémission du péché. L'Extrême- Onction a pour but de rendre à l'âme la santé parfaite, en la délivrant des restes du péché. L'Ordre donne le pouvoir et la grâce de bien accomplir les fonctions ecclésiastiques. Le Mariage procure les forces nécessaires pour porter avec mérite les lourdes charges qui en résultent. La Confirmation donne la force et l'énergie requises pour confesser la foi. Ces différents sacrements ont donc chacun une fin qui leur est particulière ; l'augmentation de la grâce proprement dite ne vient qu'en second lieu. Mais l'Eucharistie qui est la nourriture de l'âme a pour fin propre et directe l'accroissement de la vie spirituelle, comme la nourriture matérielle a pour but d'augmenter la vie et la substance corporelle. Son but immédiat est l'augmentation de la grâce sancti-

fiante, ce qui ne convient de la môme manière à aucun des autres sacrements.

On pourrait objecter que les autres sacrements ont également par eux-mêmes le pouvoir d'augmenter la grâce, d'autant plus que tous, à l'exception du Baptême et de la Pénitence, exigent l'état de grâce en ceux qui les reçoivent. Si l'état de péché n'était pas en opposition avec leur signification et leur but, il n'empêcherait pas leur elïet. On peut donc dire qu'eux aussi signifient et, par conséquent, procurent, en vertu de cette signification, l'augmentation de la grâce. Mais il n'en est pas ainsi. Ces sacrements requièrent que l'âme de ceux qui les reçoivent soit vivante et en état de grâce, parce que leur but est de faire accomplir des actes qui supposent la vie et qui l'exigent. S'ils ajoutent à la perfection de cet état de grâce, ce n'est qu'indirectement, parce qu'ils sont le principe de ces actes dont l'accomplissement est leur fin. La Sainte Eucharistie, au contraire, tend directement à cette augmentation, et elle la procurerait, même si elle n'était la cause d'aucune opération vertueuse. Il est vrai que la Sainte Eucharistie est aussi le principe de nos actes surnaturels, comme la nourriture du corps est le principe des actes naturels parce qu'elle donne la force pour les accomplir; mais ce n'est qu'indirectement. La nourriture a d'abord pour fin de conserver la vie et d'accroître la substance de celui qui se nourrit.

Remarquez cependant que si la nourriture fait grandir et développe les enfants, elle ne proiluit plus le même effet chez les hommes arrivés à l'âge mûr et chez les vieillards. Chez les uns elle se borne à conserver ce qui existe; chez les autres elle n'arrive même pas à empêcher le dépérissement. On pourrait en conclure qu'il n'est pas de l'essence de la nourriture de procurer le développement et que, par conséquent, la forme de nourriture sous laquelle la Sainte Eucharistie nous est donnée ne signifie pas que ce sacrement ait pour fin première d'augmenter en nous la vie spirituelle.

On aurait tort de raisonner ainsi. Il est dans la nature des aliments de procurer le développement de la substance, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée au point de perfection qui lui est assigné. A partir de ce moment, les aliments n'ont plus qu'à réparer les forces. Mais notre âme n'atteint jamais sur la terre ce point de perfection qu'elle ne pourrait franchir ; elle peut toujours profiter ;

d'où il suit que l'Eucharistie, cet aliment divin, est toujours pour nous une cause efficace d'augmentation de grâce et de vie, puisque, tant que l'on est en état de grandir, on ne peut pas se nourrir que cet effet ne se produise.

Ajoutez que les aliments matériels ne produisent pas toujours l'augmentation de la substance corporelle, parce qu'il se perd tous les jours quelque chose de cette substance et que les nouvelles parties qui s'ajoutent suffisent à peine quelquefois à réparer les pertes ; elles ne sont pas simplement un profit. Mais, dans la vie spirituelle, il ne saurait en être de môme, parce que tant que l'âme possède la vie de la grâce elle ne peut rien perdre de la substance de cette grâce, quoiqu'elle perde souvent de sa ferveur agissante; c'est pourquoi tout aliment spirituel que l'on prend augmente et tend nécessairement à augmenter le degré de grâce que l'on possède. Seulement il arrive quelquefois qu'il n'augmente pas la ferveur et qu'il répare seulement ce qu'en font perdre les inclinations mauvaises et le foyer de la concupiscence. L'aliment spirituel par excellence, la Sainte Eucharistie, ne peut pas avoir pour fin de nourrir nos âmes par la production de la grâce, sans avoir pour fin, en même temps, d'augmenter la vie de la grâce en nous.

Il reste donc acquis que la Très Sainte Eucharistie est un sacrement de la nouvelle Loi, institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ et distinct de tous les autres sacrements. Mais quel rang de dignité faut-il lui assigner parmi eux?

Tous les théologiens sont d'accord qu'il est le plus digne et le plus éminent des sacrements. Le concile de Trente favorise cette opinion, lorsque, dans la session XIIP ', et ailleurs, il le nomme le sacrement très saint, vénérable, sacro-saint, dans lequel Dieu a déversé pour ainsi dire toutes les richesses de son amour envers les hommes : In quo Deus divitias sui erga homines amoris velut effudit. C'est la même pensée qui a inspiré ce saint concile lorsque, dans la session VIP, canon 3% il condamne ceux qui diraient que tous les sacrements sont égaux, et que nul d'entre eux ne l'emporte en dignité sur les autres. Aussi plusieurs théologiens,

1. Commune hoc qiiidom est snnrtiasima' Eucharistiae cum cœteris sacramentis symholum esse rei sacrte, et invisibilis gratiae formam visibilem : verum illud in ca excellcns et singulare rcperitur quod reliqua sacramenta tune prinium sancliticandi vim habent, cum quis illis utilur; at in Eucliaristia ipsc sanctitatis auctor anlc usum est. {Concil. Trid., sess. XIII, cap. m.)

parmi lesquels il faut citer Suarez, regardent-ils cette vérité comme de foi * .

Quoi qu'il en soit, une chose que l'on ne saurait dire d'une manière certaine, c'est si la Sainte Eucharistie possède sur les autres sacrements cette supériorité que, toutes choses égales d'ailleurs, et les dispositions de ceux qui les reçoivent étant les mêmes, elle confère une grâce plus abondante que chacun d'eux. Dieu seul connaît la réponse qu'il faudrait faire à cette question, et nous de-

1. Dico secundo hoc sacramentiim esse longe perfectius et excellentius rcliquis. Hoc est de fide et sumi potest ex ïrid., sess. XIII, ubi propter hanc causam sœpe vocat hoc sacramentuni divinum ac mirahile, sacroscuictiim ntque saiictisaiinuin, qui est coinmunis inodus loqucndi totius Ecclesiae, et sanctorum omnium; et cap. ii, dicit, Chrislum Dominiim divitias nmoris sui in hoc sacramento vcinti ef/'iidisse; et cap. m, dicit, Virtutem sanctificandi communem esse huic sacramento cum reiiquis; huic vero propvium esse (juod ipsiim sanclitalis auctorem in se coHfme/. Propter hanc denique causam prcccipuc existimo idem Concil., sess. VII, can. ?>, analhematis damnaro eos qui docent omnia sacramenta esse aiqualia dignitate. Ratio vero potissima est quia hoc sacramentum continet corpus et sanguinem Domini; ut autem dicit Alexander papa, Epist. I décret, et habetur in can. Nihil. de Consecr., dist. n : In sncramenlis, seu sncrificiis nihil est majus corpore et sanguine Domini. Quae ratio variis modis cxpUcatur a theologis.

Primo, quia dignitas sacramentorum potissimum in sanctitate consistit ; illud ergo est dignius quod est sanctius. Reliqua vero sacramenta solum sunt sancta habitudine, quia significant et conferunt sanctitatem, hoc vero, tum hoc modo, tum et formaliter, quia ipsam sanctitatem in se continet.

Secundo, quia sacramentum est signum sacrum, coque dignius quo magis sacrum : sed hoc sacramentum est omnium sacratissimum, propter eamdem rationem, sciHcet quia rem sacram continet et significat.

Tertio addit S. Thomas (et hoc habet fundamentum in Dionys. , m c. de eccles. Hierarc), hoc sacramentum esse excellentius quia est finis et consummatio Cceterorum, ad quod oinnia aliquo modo rcferuntur, quod potissimum rationo rei contentte intelligcndum est. Nam si pro])rie et in rigore locjuamur de sacramento ut sic, non omnia sacramenta proprie ordinanlur ad usum bujus, nisi valde remote et per accidens, ut constat de Matrimonio, et extrema Unctione : quia vero omnia sacramenta ordinata sunt ut perfectius Christo uniamur, et ipse Christus in hoc sacramento continetur, et per illud mirabiU modo haec unio perficitur, et consummatur, ideo dicitur hoc sacramentum consummatio caeterorum. Ita fere D. Thom. in l\ dist. vu, q. i, art. i, quaest. 3.

Quarto, confert ad hanc perfectionem, quod hoc sacramentum est permanens, cietcraque transeuntia. Addit denique Scotus formam hujus sacramonti habere certiorem significationem quam formas caeterorum, quia ejus effectus non pendet ex disposilione recipienlis, cum sit sola materiœ consecratio. Quod sano modo iiitelHgendum est; omnes enim formai sacramentorum habent infallibiiem significationem in eo sensu quo significant, quia illis non potest subesse falsum, ut su})ra ostensum est. Diiï'erentia ergo est in cffectu, quia in aliis interdum impeditur, in hoc vero non, quantum ex parte materiae. (Suarez, in jjrœscnt. disput. xxxix, sect. 2.)

vons nous en tenir à de vagues conjectures. Cependant on peut croire pieusement que la Très Sainte Eucharistie procure en réalité plus de grâce. Mais le fondement solide et assuré sur lequel repose la supériorité de cet adorable sacrement, c'est qu'il contient en lui Jésus-Christ Notre-Seigneur, auteur de toute grâce et de toute sainteté. Les autres sacrements ont reçu leur vertu, leur efficacité de Jésus-Christ, leur auteur. L'Eucharistie renferme Jésus-Christ lui-même, source d'où découlent tous les sacrements, et, par conséquent, elle a droit à une vénération plus profonde. Voyons maintenant de quoi se compose essentiellement le sacrement de l'Eucharistie.

UNITÉ ET INDIVISIBILITÉ SPÉCIFIQUE DU SACREMENT DE l'eUCHARISTIE

S. Thomas pose cette question : Le sacrement de l'Eucharistie est-il un ou multiple? Et, dans la réponse, il affirme l'unité du sacrement, donnant pour raison que les parties qu'on y distingue concourent à une même fin, qui est d'en faire une nourriture spirituelle complète. Il est donc formellement un, quoique matériellement multiple 1. Mais cette question demande une étude un peu plus approfondie.

Nous avons à examiner ce qu'il faut penser de l'unité spécifique et de l'unité numérique du sacrement de l'Eucharistie. L'Eucharistie renferme-t-elle plusieurs sacrements diversifiés par

1. Utrum hoc sacramenlum sit uniim vel plura? Apostolus dicit (/ Cor., X, 17) ; Unus panis et unum corpus muUi sumiis om7ies qui de uno pane et de uno calice participamus ; ex quo patet quod Eucliaristia est sacramentuni ecclesiasticae unitatis. Sed sacramentum similitudinem geril rei cujus est sacramentuin. Ergo Eucharislia est unum sacramentum.

Respondeo dicendum quod sicut dicitur iMetaph., lib. V, text. 9 et seq.) unum dicitur, non solum quod est indivisilnle vel quod est continuum, sed etiam quod est perfectum, sicut dicitur una domus et unus homo. Est auteni unum perfectione, ad cujus integrilatem concurrunt omnia qu£e requiruntur ad finem ejusdem ; sicut homo integratur ex omnilnis membris necessariisad operalionem animae, et domus integratur ex omnibus partibus quae sunt necessariae ad habitandum. Et sic hoc sacramentum dicitur unum : ordinatur enim ad spirilualem refectionem quae corporali conformatur. — Ad corporaiem aulem refectionem duo requiruntur, scilicet cibus, qui est aHmenlum siccum, et potus, qui est aHmentum humidum, sccundum ilhid Uoanti., vi, IjG) : Caro niea vere est cibus, et sonr/uis meus verc est potus. Ergo hoc sacramentum mulla quidcm est materialiter, sed unum formaliler et perfeclive. (S. TiiOM., III, quiesl. l.vxih, art. 2.)

leur espèce? Renferme-t-ellc plusieurs sacrements qui, appartenant à la même espèce, soient cependant des sacrements distincts les uns des autres?

Plusieurs anciens auteurs ' ont enseigné que la Sainte Eucharistie n'est pas, au point de vue spécifique, un seul, unique et indivisible sacrement. La raison sur laquelle ils se fondent est que l'espèce du pain constitue, avec le corps de Jésus-Christ, un sacrement qui diffère spécifiquement de celui qui résulte de l'espèce du vin avec le sang de Noire-Seigneur ; or ces deux sacrements d'espèces différentes portent tous deux le nom d'Eucharistie.

Mais cette opinion est presque universellement rejetée. L'enseignement commun, celui qui porte tous les caractères de la vérité, est l'enseignement de S. Thomas suivi par Suarez, Vasquez et les autres grands théologiens. D'après eux, le sacrement de l'Eucharistie est spécifiquement un et indivisible. Le Catéchisme du concile de Trente le déclare formellement ; on y lit en effet : * Quoique le « sacrement de l'Eucharistie soit composé de deux matières, de « pain et de vin, instruits par l'autorité de l'Église, nous ne re- « connaissons pas cependant plusieurs sacrements, mais un « seul '-. »

Il existe deux sortes de preuves de cette vérité. On peut dire que le sacrement composé du corps de Jésus-Christ et de l'espèce du pain ne diffère pas spécifiquement, mais numériquement, de celui que composent ensemble le sang de Notre-Seigneur et l'espèce du vin ; ou bien admettre qu'il y a entre ces deux sacrements une différence spécifique, mais imparfaite et partielle, et que les deux sont nécessaires pour former ensemble une seule et unique espèce complète et totale. C'est ainsi que, dans l'homme, la matière et la forme diffèrent spécifiquement, le corps et l'âme considérés séparément appartenant à des espèces différentes. Mais la réunion du corps et de l'âme constitue l'espèce humaine, dont l'un et l'autre ne sont séparément que des parties, des espèces secondaires et incomplètes.

Soit que l'on s'attache au premier ordre de preuves, soit que l'on

\. AuREOLus apud Capreolum,d. viii, q. 1, arg. contra 2, conclus. ; Vasquez, q. II, art. 2, et lect. Lin in Canonem.

2. Licct autem duo sint elementa, panis scilicet et vinum, ex quibus integrum Eucharistiaî sacramcntum conficitur : non tamen plura sacramenta, sed unum tantuin esse, Ecclesias auctorilatedocti, confitemur. [Catech. concil. Trident., p. ii, n. 10.)

préfère le second, la conclusion est toujours la même, à savoir que le sacrement de l'Eucharistie est spécifiquement un et indivisible.

Si l'on dit que le sacrement de l'Eucharistie est un, parce que le corps de Jésus-Christ caché sous les apparences du pain ne forme pas un sacrement qui diffère spécifiquement du sang de Jésus-Christ voilé sous les apparences du vin, on le prouvera en s'appuyant sur ce principe que ce qui constitue la différence spécifique dans les sacrements, c'est la signification; or la signification de la grâce est la même dans l'une et l'autre partie du sacrement ; l'une et l'autre signifient que ce sacrement est fait pour nourrir ; il n'y a donc rien qui justifie la division en deux espèces. Le sacrement du corps et celui du sang diffèrent matériellement, à cause du sujet ou du signe, mais ils ne diffèrent pas spécifiquement comme sacrements. La chose signifiée est identiquement la même et c'est elle qui spécifie le sacrement.

Personne ne dira que le sang précieux de Notre-Seigneur, s'il est contenu sous les espèces du vin blanc, constitue un sacrement qui diffère d'espèce avec celui dont le vin rouge a été la matière première, quoique probablement ces deux sortes de vin soient d'espèces différentes. De même il importe peu que l'espèce du pain soitdiflérentede celle du vin, pourvu que la signification demeure la même. Je suppose que le Baptême puisse être conféré indistinctement, d'après son institution, soit avec de l'eau, soit avec du vin ; il n'y aurait pas pour cela deux baptêmes, deux sacrements d'espèces différentes, parce que l'un et l'autre signifieraient la purification de l'âme. C'est ainsi que dans l'Eucharistie, la différence des espèces du pain et du vin ne constitue pas deux sacrements spécifiquement distincts, parce que l'une et l'autre espèce signifient la grâce de l'alimentation spirituelle. Il est donc permis de conclure que le très saint et très adorable sacrement de l'Eucharistie est un et indivisible comme espèce. Cependant l'est-il absolument?

On pourrait dire, et cette opinion ne manque pas de probabilité, que les deux parties du sacrement, l'apparence du pain avec le corps de Notre-Seigneur, et l'apparence du vin avec son sang précieux, diffèrent spécifiquement enli-e elles; non pas qu'elles forment deux espèces complètes et séparées, constituant deux sacrements, mais en ce sens qu'elles furmciit doux espèces d'un

LA. SAINTE EUCHARISïlt:. — T. I. ^^^ „- f^ â.-.^^"^^ 3

même tout, se complétant entre elles. Il ne faut voir, il est vrai, dans le sacrement, que sa signification, pour le distinguer de tout autre, mais l'espèce du pnin et celle du vin n'ont-elles pas chacune une signification secondaire qui. leur est propre? L'une et l'autre réunies représentent la nourriture de l'àme ; mais chacune d'elles en son particulier, que signifie-t-elle?

Je ne m'arrête pas ici à dire que l'espèce du pain représente le corps de Notre-Seigneur, et l'espèce du vin son sang, car cette signification n'entre pour rien dans la constitution formelle du sacrement considéré comme tel ; le sacrement n'est sacrement que parce qu'il signifie la grâce qu'il donne ; c'est pourquoi si les espèces du pain et du vin signifient exactement et identiquement la même grâce, elles se confondent comme sacrement, et n'en sont absolument qu'un. Mais ce ne serait point trop se hasarder si l'on disait que l'espèce du vin signifie un nouvel effet de la grâce, en celui qui a déjà reçu le corps de Jésus-Christ sous l'espèce du pain. La réunion de l'un et de l'autre représente la plénitude du festin spirituel ; la signification du calice diffère de celle de la sainte hostie. Celle-ci est l'aliment solide, la nourriture proprement dite. Celui-là est l'aliment liquide, le breuvage. C'est ce que nous dit Notre-Seigneur lui-même : « Ma chair est véritablement une nour- « riture, et mon sang est véritablement un breuvage : Caro mea a vere est cibus et sanguis meus vere est potus. » Dans ce texte, le divin Maître attribue au corps la vertu de nourrir, et au sangla vertu d'étancher la soif spirituelle. Voilà ce que signifient, prises à part, les espèces du pain et du vin, qui, considérées ensemble, représentent l'aliment complet que Jésus-Christ nous a préparé.

Il est vrai que l'espèce du pain est mangée et que l'espèce du vin est bue; mais y a-t-il une distinction analogue dans ce que l'une et l'autre signifient? Le calice et l'hostie ne nourrissent ils pas tous deux? n'est-on pas aussi bien rassasié spirituellement par l'un que par l'autre? Assurément, que l'on reçoive l'une ou l'autre des espèces consacrées, ou qu'on les reçoive toutes les deux, on reçoit Jésus-Christ tout entier; mais il n'en est pas de même pour la signification du sacrement. Les deux espèces réunies représentent mieux le festin spirituel dans sa plénitude que ne le fait une seule. Il faut, dans un repas complet, l'élément solide et le liquide; c'est pour cela que Notre-Seigneur a institué la Sainte Eucharistie sous forme de nourriture et de breuvage. Sans doute, sous les

LA SAINTE EUCHARISTIE VERITABLE SACREMENT. ào

espèces eucliaristiques du pain se trouve renfermé un aliment parfait, qui suffit à lui seul ; de même sous les espèces du vin ; mais pour que le signe extérieur soit complet et exprime intégralement les choses signifiées, le manger et le boire, l'un et l'autre sont nécessaires, l'un et l'autre ont leur signification distincte ; leur différence spécifique est imparfaite; elle ne va pas jusqu'à former deux sacrements, cependant elle existe.

Ces deux parties distinctes, ayant chacune sa signification propre, se réunissent en une signification commune et ne forment spécifiquement qu'un seul et unique sacrement ; c'est ainsi que dans l'homme, la matière et l'esprit, qui sont non seulement d'espèces mais de genres différents, forment un troisième genre complet, absorbant les deux autres sans les détruire.

Comme preuve de cette unité, on a dit que les deux parties du sacrement de l'Eucharistie ont été instituées en même temps. Mais cette preuve est sans valeur. Notre-Seigneur Jésus-Christ aurait pu tout aussi bien instituer en même temps plusieurs sacrements complets.

D'autres ont dit que ce sacrement signifie, par son institution, le sacrifice de la croix ; or ce sacrifice ne peut être signifié complètement par une seule espèce ; il faut nécessairement les deux pour représenter l'effusion du sang et la séparation du corps. Suarez donne cette raison, mais elle ne prouvée pas ce qu'il s'agit de démontrer. En effet, si la Sainte Eucharistie est un sacrement, ce n'est pas pour la raison qu'elle représente le sacrifice de la croix, mais pour cette autre bien différente qu'elle signifie la grâce; de sorte que l'espèce du pain et l'espèce du vin seraient réellement deux sacrements distincts, si chacune d'elles représentait la grâce totale qu'elles signifient ensemble, quoique chacune d'elles ne représente qu'en partie le sacrifice de la croix, si on les considère à part.

On pourrait dire encore que le sacrement du calice est le sang de Jésus-Christ ; que le pain est le corps de Jésus-Christ, que le corps et le sang ne sont que des parties du Christ, et que par conséquent ni le corps, ni ie sang, ni l'espèce du pain, ni l'espèce du vin ne peuvent être un sacrement complet ; il faut la réunion des deux. Mais à celte raison on oppose que ce qui fait qu'un sacrement est incomplet et partiel, c'est qu'il ne signifie que partiellement ce qu'il doit signifier, à moins d'être complété; de sorte

que si le corps de Jésus-Christ, sous l'espèce du pain, signifiait totalement et dans sa plénitude la nourriture spirituelle que le Seigneur a voulu nous donner, il serait un sacrement complet, quoique le corps ne soit qu'une partie de Jésus-Christ.

Nous nous arrêterons donc uniquement à la preuve suivante, qui ressort de la nature du sacrement, pour montrer que les deux parties de la Très Sainte Eucharistie, qui sont des sacrements partiels, ne forment qu'un seul tout, un seul sacrement.

Chacune des parties qui constituent l'Eucharistie représente l'un des deux éléments dont se compose un repas. Réunies, elles figurent la plénitude du festin spirituel que Dieu nous a préparé dans cet adorable sacrement. Une seule des deux espèces eucharistiques n'en offrirait qu'une très imparfaite image; il en serait de même des deux si elles étaient séparées. Mais réunissez-les; faites-en un seul et unique sacrement; alors le festin spirituel est parfait ; il n'y manque plus rien.

Les expressions dont se servent les Pères, les conciles et la sainte Église dans sa liturgie confirment cet enseignement. Presque toujours le mot sacrement employé pour désigner la Sainte Eucharistie est au singulier; si parfois, dans les collectes de la messe, on le trouve au pluriel, c'est qu'il se rapporte aux sacrements partiels, aux parties du sacrement. Il ne serait jamais possible d'user du singulier, et l'on ne pourrait pas dire le sacrement, s'il y avait plusieurs sacrements complets; mais on peut dire les sacrements, s'il y en a deux incomplets qui en forment un seul et unique par leur assemblage.

Ajoutez encore que s'il y avait deux sacrements complets de l'Eucharistie, il ne faudrait plus compter sept sacrements mais huit. Nous donnons cette raison parce que le Catéchisme du concile de Trente l'indique, mais sa valeur est contestable et Vasquez la rejette. En effet, deux sacrements d'Eucharistie seraient deux espèces dans un même genre, et n'augmenteraient pas plus le nombre des sacrements que les sept ou huit ordres différents que renferme le seul et unique sacrement de l'Ordre. Il ne faudrait pourtant pas pousser trop loin ce raisonnement de Vasquez, car si l'on prétendait que l'Église compte les sacrements par genres et non par espèces, il serait aisé d'en arriver à ne plus reconnaître que deux sacrements, les sacrements des morts et ceux des vivants. Pour ce qui est du sacrement de l'Ordre, les sept ou

huit que l'on compte sont des sacrements partiels dont l'assemblage produit un sacrement unique et complet signifiant la totalité de la grâce nécessaire pour l'exercice du ministère sacré K

Mais, dira-t-on, s'il en est ainsi, celui qui reçoit une espèce ne reçoit pas le sacrement de l'Eucharistie dans son intégrité, et ce n'est pas le sacrement tout entier que l'on conserve sous une espèce dans le tabernacle?

Si l'on s'en tient à la rigueur des termes, on peut accepter sans inconvénient cette conséquence et d'autres semblables. Mais dans le langage ordinaire, il convient de donner simplement le nom de sacrement au corps de Jésus-Christ sous l'espèce du pain. Remarquez cependant que l'on admettra sans trop de peine que chacune des espèces ne constitue pas un repas entier, tandis qu'il sera difficile de faire entendre qu'elle n'est pas un sacrement complet. C'est ainsi que celui qui s'assied à une table bien servie ne pourra pas dire qu'il a mangé de tout ce qui constitue le festin, s'il n'a touché qu'à un plat ou deux; il pourra dire néanmoins qu'il a fait un repas complet, s'il a pris tout ce qui était nécessaire pour satisfaire largement à sa faim et à sa soif. C'est que, dans les composés homogènes dont chacune des parties porte le même nom que le tout, comme le feu, l'eau, etc., une partie n'a pas besoin des autres pour conserver son être et son action propre; l'eau est composée de beaucoup de parties; il en est de même du feu, et chacune de ces parties est de l'eau, du feu; chacune d'elles en possède la nature et la vertu : c'est de l'eau complète, c'est du feu complet. Il en est de même pour la Très Sainte Eucharistie.

■1. Tertio probatur, quia alias plura cssent quamseptem sacramenta, contra concilium Florentinum et Tridentinum, et universum Ecclesice consensuin. Dices esse plura in specie ultima, a conciliis vero numerari soptem, sub aliqua ratione generica ; sic enim multi censenl sacramcMilum Ordinis non esse unum specie, scd plura. Sed buic responsioni ohsfat quia juxta illamnihilcertum statui potcst de numéro sacramenlorum, tum quia non obsfante definitiono conciliorum, posset aliquis dicere sub Baplismo contiueri plura sacramenta Baptismi specie distincta, et simililer de aliis, tum ctiam quia sub ratione etiam generica, possent tanlum duo vel tria sacramenta numerari. Non ergo numerantur sacramenta sub generica ratione, in qua, ut ex .\risloiele sumitur, latere potest a;quivocalio, sed numerantur a conciliis sub ratione specifica. Addo opinionem illam de multitudine sacramenlorum Ordinis falsam omnino esse, et retorquendum potius argumenlum, nam omno illud sacr;imentum est unum unitate specifica, et si quye reperitur varielas, tota illa est veluti partium heterogenearum componentium \inum ; ergo idem est in praesenti dicendum. (Sharez, III, quœst. Lx.\iii, disp. x.\.\i.\, sect. 3.)

Chacune de ses parties est un sacrement parce que chacune d'elle» signifie et produit la grâce; il est donc juste que, même séparées, elles portent toutes les deux le nom de sacrement, et même de sacrement complet, quoique celui de repas complet ne leur convienne pas alors. Ce nom, en effet, ne peut être donné qu'à un tout artificiel, qu'à l'assemblage de plusieurs mets; au moins faut-il qu'il y ait à manger et à boire. Mais les parties du sacrement acquièrent par leur séparation le même nom que le tout, auquel elles n'avaient pas droit d'abord.

rXITÉ NUMÉRIQUE DU SACREMENT DE l'eUCIIARISTIE, MALGRÉ LA MULTIPLICITÉ DES ESPÈCES

On peut dire qu'il s'agit ici d'une question de mots, car l'unité du sacrement de l'Eucharistie est suffisamment prouvée; mais cette question, toute secondaire qu'elle paraisse, n'en est pas moins importante. Il faut savoir comment on doit parler du Très Saint Sacrement dans son application; si, lorsque plusieurs messes sont célébrées, il faut dire que plusieurs sacrements sont consacrés ou un seul, et lorsque dix personnes ont reçu la sainte communion, si dix sacrements ont été distribués, ou bien un seul et unique sacrement.

D'après plusieurs auteurs, l'unité numérique ou la pluralité dans le saint sacrement de l'Eucharistie ne doit pas se tirer uniquement du nombre des espèces reçues : on ne peut pas dire, par exemple, que le prêtre qui consomme les trois parties de l'hostie qu'il a consacrée à la messe reçoit trois sacrements; mais il faut tenir compte en même temps du nombre de ceux qui reçoivent le sacrement et du nombre de fois qu'ils le reçoivent. Car c'est au moment où elles sont reçues que les saintes hosties se distinguent les unes des autres moralement, et deviennent chacune un aliment particulier. Cette distinction établie entre chacune des hosties données à des fidèles différents, ou au même en différentes fois, est donc le point qu'il faut considérer, lorsqu'il s'agit de la multiplicité dans le sacrement de l'Eucharistie. Suarez ne semble pas éloigne d'adopter ce sentiment K

\. Secundus modus dicendi estunitatem hujiis sacramenti non pendcre ex physica continualionc, sed ex morali conjunctione specierum, ita ut omnia

D'autres théologiens, à la suite de Vasquez, pensent que la pluralité des espèces suffit à elle seule pour la pluralité des sacrements, même lorsque ces espèces sont reçues par un seul communiant et dans un même temps. Le sacrement de l'Eucharistie, disent-ils, existe indépendamment de l'acte par lequel on le reçoit; cet acte ne peut donc pas multiplier intrinsèquement l'essence du sacrement. Ce qui distingue une chose des autres, ce sont les éléments qui la constituent et la font être ce qu'elle est. La réception du sacrement de l'Eucharistie n'est point dans ce cas, ce n'est donc pas elle qui peut distinguer un sacrement d'un autre et causer la pluralité. Les espèces, au contraire, sont une des parties intrinsèques constitutives du sacrement. Si elles sont multipliées, il est nécessaire que le sacrement le soit aussi ; une hostie n'est pas numériquement le même sacrement que celle qui est auprès d'elle ou ailleurs. C'est ainsi que si un être avait plusieurs âmes raisonnables, cet être ne serait plus un seul homme, mais autant d'hommes qu'il y aurait d'âmes raisonnables en lui.

Quoi qu'il en soit de ces deux opinions, il semble préférable et plus conforme aux principes de la théologie de n'admettre ni la multiplication du sacrement par sa réception, ni sa multiplication par les espèces. Mieux vaut dire simplement et absolument que le sacrement de l'Eucharistie reçu par tous les fidèles dans l'univers entier est un sacrement unique et partout numériquement le même. Suarez, qui ne repousse pas la première opinion, témoigne sa préférence pour celle-ci, et elle s'accorde parfaitement avec les principes que nous avons posés. Ainsi, que dix personnes fassent la sainte communion, on ne dira pas : Dix sacrements d'Eucha-

illa, quie per modum uniiis proponuntur, vel tribuiintur, unum sacramentum censeantur, etiam si non sint continua physice. Ita loquuntur Soto el Ledesma, et videtur fieri probal)ile argumentum factis, et potest explicari ex metaphora convivii. Sicut enim est unum convivium, licel rébus diversis constet, ita etiam est unum ferculum seu una portio, licel parles illius disconlinuatas esse conlingat. Unde juxla hanc sententiam, parles hostia^ divisa sunt unum sacramentum, et simililer omnes fornue in eadem pixide existentcs, j'.ppellari possunt unum sacramentum, donec distributio fiai ; sed plura saci'amenla erunt, quum moralilcr sunt disjuncta, ut cum dislinctje hoslite distinclis personis tribuunlur, vol omnino alias separatcE sunt vel disjunctce. Contra quem modum dicendi solum vido?o posse obsiare quod juxta illum nuUa cerla régula hujus unitalis vel mullitudinis pra^scribitur, sed uniuscujusque fere arbitrio relinquitur. (Suarez, 111, q. i.xxiii, dis])Ul. uxxiii, sect. 4.)

ristie ont été distribués, mais bien : Le sacrement de l'Eucharistie a été distribué dix fois.

En efict, s'il est vrai que le sacrement de l'Eucharistie se compose intrinsèquement du corps de Jésus-Christ et des espèces, le corps de Notre-Seigneur est néanmoins la principale de ces deux parties essentielles. C'est en vertu de ce corps adorable que le Saint Sacrement existe. Les espèces l'accompagnent nécessairement afin de le rendre accessible aux sens ; le sacrement, qui est un signe visible, ne saurait exister sans elles ; mais néanmoins elles ne tiennent qu'un rang secondaire et accessoire. Elles ne peuvent donc rien pour la multiplication du sacrement, quelque nombreuses qu'on les suppose. Pour qu'un être concret soit multiplié, il faut que sa partie primitive, celle qui est vraiment le fond de. son existence, le soit. Ainsi je suppose que deux couches de peinture blanche sont appliquées à un même objet, il n'y aura pas pour cela deux objets blancs ; mais si deux objets reçoivent chacun une couche de la même peinture, il y aura deux objets de couleur blanche, parce que c'est l'objet, une porte par exemple, que l'on considère directement lorsqu'il s'agit de déterminer la pluralité ou l'unité, et non pas la blancheur, quoique la blancheur soit essentielle pour que l'objet soit blanc. C'est ainsi que, dans l'Eucharistie, ce que l'on considère avant tout, c'est le corps de Jésus- Christ et non pas les espèces. Que les espèces soient multipliées, peu importe; si le corps de Jésus-Christ ne l'est pas, le sacrement ne l'est pas non plus. C'est toujours un seul et unique sacrement, comme la porte peinte plusieurs fois, môme de couleurs différentes, est toujours une seule et unique porte. C'est en ce sens que S. Paul disait autrefois aux Corinthiens : A'ous sommes un seul corps, nous tous qui participons à un seul pain K Le seul et même pain dont il parle est l'Eucharistie. Et ce n'est pas de l'unité spécifique qu'il parle ici, comme plusieurs voudraient l'entendre, mais de l'unité numérique; autrement il ne pourrait pas conclure que tous les fidèles sont un même corps. Ainsi l'on ne dit pas que tous les hommes ne sont qu'un même corps, parce qu'ils se nourrissent tous d'une môme espèce d'aliments.

On pourrait objecter que, s'il en est ainsi, les deux espèces sacramentelles du pain et du vin ne sont pas même deux sacrements

I. Omnes uinim corpus .sumus, qui de uno pane participamus. (/ Cor., x, 17.)

partiels, contrairement à ce que nous avons dit plus haut. En effet, c'est le même Jésus-Christ qui est contenu sous l'espèce 'du pain et sous l'espèce du vin. Si donc plusieurs espèces du pain, ou, si l'on veut, plusieurs hosties consacrées, ne Constituent pas autant de sacrements, parce que c'est le même Jésus-Christ qui est contenu en chacune d'elles, de même, et pour la même raison, l'espèce du pain et l'espèce du vin ne peuvent pas davantage constituer deux sacrements, même partiels. Et il n'importe pas que ces apparences soient spécifiquement différentes; cette circonstance n'établit pas plus de pluralité numérique que les diverses couleurs données à un seul et même objet.

Telle est l'objection ; mais la conséquence que l'on tire de la comparaison apportée n'est pas acceptable. Les conditions ne sont pas les mêmes. Il est bien vrai que Jésus-Christ est réellement contenu autant sous l'espèce du pain que sous celle du vin. Sous l'une et sous l'autre, c'est bien le même Jésus-Christ tout entier ; cependant si l'on considère les paroles sacramentelles en vertu desquelles il est présent, il existe une différence. Sous l'espèce du pain c'est le corps tle Jésus-Christ qui est présent, par la force même de ces paroles : « Ceci est mon corps : Hoc est corpus meum. » Sous l'espèce du vin, c'est le sang. Il est évident et il est de foi qu'en vertu de la concomitance, le sang, l'àme et la divinité de Jésus-Christ accompagnent son corps sous l'espèce du pain ; mais il n'en est pas moins vrai que l'espèce du pain représente plus particulièrement le corps de Notre-Seigneur et le contient directement ; les autres éléments de sa personne adorable ne s'y trouvent que parce que Jésus-Christ étant vivant dans la gloire du Père, toutes les parties qui le composent sont inséparables, et l'une ne va pas sans l'autre. Il en est de même pour l'espèce du vin. Cette différence entre la manière dont Jésus-Christ est présent sous l'espèce du pain et celle dont il est présent sous l'espèce du vin est suffisante pour donner à chacune des espèces un caractère sacramentel qui les différencie l'une de l'autre au point d'en faire non pas deux sacrements complets, mais deux sacrements partiels dont le sacrement unique de l'adorable Eucharistie se compose.

Une autre objection est celle-ci : On suppose que le corps de Jésus-Christ soit contenu sous l'espèce de l'huile ; il constituerait un autre sacrement d'espèce difierente, agissant par mode de remède, et différent du saciement de l'Eucharistie. Donc, quoique le

LA SAINTE EL'CHAniSTlE. LIVRE I. — CHAPITRE I.

corps de Jésus-Christ soit un et qu'il soit également contenu sous l'espèce du pain et sous celle du vin, rien n'empêche qu'il ne constitue sous ces deux espèces deux sacrements numériquement différents.

La réponse à cette objection est que si le corps de Jésus-Christ était contenu sous les espèces de l'huile, et qu'il formât ainsi un sacrement opérant sous forme de remède, ce ne serait pas, ù la rigueur, un sacrement distinct de l'Eucharistie ; mais il formerait avec elle un sacrement unique doué de deux significations sacramentelles radicalement diflércnles. Peignez un objet en blanc et en noir ; les deux couleurs de cet objet seront de deux espèces parfaitement distinctes, mais il n'y aura cependant qu'un seul objet qui sera blanc et noir. Ainsi, dans le cas supposé, il y aurait deux causes formelles de sacrement différentes d'espèce, mais non pour cela deux sacrements, parce que le sacrement qui contient le corps et le sang de Jésus-Christ consiste tout d'abord en ce corps et en ce sang adorable ; les espèces ne sont là que comme un accompagnement. Le corps même de Jésus-Christ devrait être multiplié pour que le sacrement le soit.

Une dernière objection. Suarez et De Lugo citent ces paroles du pape S. Clément * : « On doit offrir autant d'holocaustes sur l'autel, « qu'il en faut pour suffire au peuple : Tôt liolocausta esse offe- « renda in al tari quot populo possinl sufficore. » Ce pontife pensait donc que plusieurs sacrements, numériquement parlant, étaient distribués au peuple ; car le sacrement de l'Eucharistie est un holocauste et, puisqu'il y a plusieurs holocaustes,, il y a plusieurs sacrements. Mais il faut remarquer d'abord que le texte tel que le rapporte Suarez est fautif. Il ne faut pas lire tôt holocausta, « d'aussi nombreux holocaustes, » mais bien tanla holocausta,

1. ^'oici le texte entier du s;iint pape martyr, disc-iplc dos apôtres, qui ne laisse aucun doute sur le sens (jue l'on doit attribuer à ses paroles :

Tribus gradibus commissa sunt sacraincnta divinorum secrctorum, id est presbylero, diacono, et ministre, qui cum timoré et tremore clericorum, reliquias fragmentorum corporis Dominici custodire debent, ne qua putredo in sacrario inveniatur ; ne cum negligenter agitur, portioni corporis Domini gravis inferalur injuria. Communie enim corporis Domini nostri Jesu Christi, si negligenter erogetur, et presbyter minora non curet admonere officia, gravi anathematc et digna humiiiationis plaga feriatur. Certe tanta in altari holocausta ofîerantur, quanta populo sufficere debeant. Quod si remanserint, in crastinum non reservenlur, sed cum timoré et tremore clericorum diligentia consumantur. (S. Clément., Epist. II ad Jacobum, frnlrem Domini.)

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a des holocaustes aussi grands, aussi abondants. » La première expression signifie la pluralité que nous ne pouvons admettre ; la seconde signifie la grandeur de la quantité, ce qui n'implique aucunement la multiplicité. Par exemple, qu'un homme grandisse ou prenne de l'embonpoint, il sera toujours un seul et même homme, cependant il aura grandi, son volume sera augmenté. Ainsi on pourrait dire que le sacrement qui contient le corps de Jésus-Christ est plus ou moins grand non pas en dignité, mais en extension, selon que la quantité de pain consacré est plus grande. Ajoutons que le pontife, en s'exprimant ainsi, ne faisait que parler comme on le fait vulgairement. Il nommait holocaustes ce que nous appelons hosties, même avant la consécration. Ne disonsnous pas chaque jour : On a consacré ou distribué tel nombre d'hosties? Gela ne signifie nullement qu'un tel nombre de victimes différentes ont été immolées et distribuées aux fidèles. La quantité numérique ne s'applique évidemment qu'aux espèces ou apparences, et nullement à la véritable et adorable hostie qui se voile sous les autres, Jésus-Christ Notre-Seigneur toujours un et indivisible. En ce sens, il n'y a qu'une hostie et non plusieurs, il n'y a pas plusieurs corps, mais un seul, le corps adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui daigne descendre sur nos autels, se donner à nous par la communion, et demeurer dans nos tabernacles, en même temps qu'il règne au ciel dans toute la splendeur et la gloire dont il a été revêtu par son Père pour l'éternité.

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