EUCHARISTIQUES
La foi nous apprend que Jésus-Ciirist est réellement présent sous les espèces du pain ; il 3^ est comme s'il était le pain lui-même. Mais 3' est-il simplement comme dans un espace qu'il occuperait, sans autre lien d'union avec les accidents du pain qui seraient sa demeure ; ou bien existe-t-il une union véritable entre lui et les accidents sous lesquels il se dérobe à nos sens?
Suarez enseigne que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans la Sainte Eucharistie, comme dans un lieu qu'il occupe; c'est une présence locale, et il cite en faveur de cette opinion Scot, Ocham, Gabriel et plusieurs autres. Le cardinal De Lugo embrasse en substance la même opinion. Nous ne les suivrons pas dans les interminables raisonnements par lesquels ils s'efforcent d'en établir la vérité, mais nous dirons simplement que le Docteur Angélique est d'un avis contraire. Toute son argumentation se résume en ces quelques mots : Les dimensions d'un lieu sont au moins aussi grandes que celles de la chose qu'il contient ; or le lieu occupé par le corps de Jésus-Christ dans le sacrement de l'Eucharistie est beaucoup moins grand que ce corps lui-même. Il n'est donc pas dans l'Eucharistie comme dans un lieu. Il n'y est pas par mode de quantité étendue et mesurable, mais à la manière des substances, comme la substance du pain était sous les espèces qui, après la consécration, contiennent ce corps adorable ^
\. Ulnim corpus Christi sit in hoc sacromento sicul in loco. — Dicendum quod, sicut jam dicliun est (art. 3 liujus qujRsl.) corpus Christi non csl in hoc sacramenlo sccundum proprium uiodum quanlilatis diniensiv^u, scd inagis secundum niodurn sultslanticc. Omne aiitem corpus locatum est in loco sccundum modum quanlilatis diinensivse, in quantum scilicet commensuratur loco secundum suam quanlitatem dimensivam. Unde reUnquetur quod corpus Christi non est hic in sacramento sicut in loco, sed per inodum substantiae, eo scilicet modo quo subslantia continetur a dimcnsionibus : succedit enim subslantia Christi in hoc sacramento substantiae panis ; unde sicut subslantia panis non erat sub suis dimensioni])us localitor, scd por modum subslantise, ila nec substanlia rorporis Chrisli. Non tamen subslantia corporis Christi est subjectum illuruin dimensionum, sicut erat subslantia panis, et
JÉSCS-CHRIST TOUT ENTIER SOUS CHAQUE ESPECE DANS l'eUCHARISTIE. 59o
La présence du corps de Jésus-Christ dans rEucharistie établit entre lui et les accidents du pain une union véritable très différente de celle qui existe en vertu de la seule présence locale.
Toute union entre deux objets suppose leur présence simultanée. Mais la présence ne suffit pas ; il faut que quelque lien commun les unisse, et que ces deux objets ne fassent qu'une seule chose, au moins sous un rapport. C'est ainsi que, dans l'homme, la matière et la forme sont unies; elles constituent l'homme, et sont inséparables, en ce sens que l'homme n'existe plus du moment qu'on les sépare. Un autre exemple : voici une feuille de papier qui est blanche. Séparez la blancheur du papier dont elle est l'accident ou la qualité ; le papier blanc n'existe plus comme tel.
Mais il faut remarquer que l'union de deux ou de plusieurs objets ne produit pas toujours un résultat identique. Quelquefois l'union donne lieu à une nouvelle essence ; ainsi deux métaux fondus ensemble lorment un alliage, un troisième métal, qui n"est ni le premier ni le second, mais qui résume leurs propriétés et a ses qualités à lui. C'est l'union essentielle. Quelquefois aussi les objets ne sont pour ainsi dire que juxtaposés, et conservent leur essence propre, quoiqu'ils ne forment plus réellement qu'un seul tout indivisible, à cause du lien qui les unit : c'est l'union physique.
Il y a dans la Sainte Eucharistie une véritable union du corps adorable de Notre-Seigneur avec les accidents ou les espèces sacramentelles. Il n'y a pas simplement présence ; il n'y a pas non plus union essentielle, mais union physique. La Sainte Eucharistie est un composé de deux parties, le corps du Christ et les espèces. Ce composé est un, quoique les essences de ces deux parties demeurent absolument distinctes; et si l'on venait à les séparer, si les espèces se corrompaient et obligeaient ainsi le corps de Jésus- Christ à se retirer, le sacrement n'existerait plus.
Jésus-Christ n'est pas simplement présent dans l'Eucharistie. S. Thomas rapporte ces paroles de S. Jean Damascène : « Parce « qu'il entre dans l'usage des hommes de se nourrir de pain et de
iileo substantia panis ratione suaruiu dimensionum localiter orat ibi, quia comparabatur ad locinn iUuni inodiantil)iis propriis dimensioiiilnis; sul)slanlia aulcni corporis Cbristi comparaUir ad locuiu ilkini mctliantibus dimciisionibus .-dienis, ila quod e convorso, dimonsiones propriœ cor])oris Chrisli coniparanliir ad locum ilhiin niediante sul)'^lantia, ([uod est. coulra ralionem corporis locali. — Unde ludlo modo corpus Clirisli est in boc sacramento localiter. (S. TiioM., 111, q. Lxxvi, art. o.)
0 vin, Jésus-Christ leur a uni sa divinité; il en a fait son corps et « son sang '. « Il les explique ensuite en ces termes : « Il faut en- « tendre des espèces ce que dit S. Damascène; c'est à elles que 0 le corps de Jésus-Christ uni à la divinité est joint d'une manière « ineffable -. » On peut encore tirer la même conclusion d'un autre passage de S. Thomas, dans lequel il dit que le corps de Jésus-Christ et les espèces s'unissent, et ne sont qu'un dans l'Eucharistie, de même que dans les autres sacrements, l'élément sacramentel ne fait qu'un avec la vertu surnaturelle qui lui est unie. Les deux ensemble forment un composé réel, instrument efficace pour communiquer la grâce que Dieu seul peut donner.
On peut dire que l'opinion de S. Thomas sur ce point a été celle de tous les anciens docteurs, et l'on doit admettre avec eux qu'il existe une union véritable entre le corps de Jésus-Christ et les espèces du pain; que cette union, pour n'être pas essentielle mais physique, n'en est pas moins une union réelle, formant un tout réellement existant.
Cette union n'est pas substantielle, parce qu'il ne s'agit pas d'unir ensemble deux substances, mais une substance avec des accidents. Elle serait donc plutôt accidentelle et ressemblerait à l'union qui existait entre les accidents du pain et sa substance dont celle de Notre-Seigneur tient la place ; cependant il y a encore cette différence essentielle, que les accidents, tout unis qu'ils soient à la substance de Notre-Seigneur, ne sont pas ses accidents propres, mais ceux du pain et du vin qui n'existent plus. Il convient donc de donner à cette union, qui ne ressemble parfaitement à aucune autre, un nom qui lui soit propre, celui (V>/nioii sacramentelle.
Cette union n'est pas effective, en ce sens qu'il n'en résulte aucun effet, soit du corps de Notre-Seigneur sur les espèces, soit des espèces sur le corps de Notre-Seigneur. Le mode d'existence de Notre-Seigneur sous les accidents du pain demande, il est vrai, que ces accidents soient conservés lorsque leur substance leur est
1. Quia consiioUulo est hominil)Us comedere panemet vinum,conju,ii;ivil eis (livinitatem, et fecit ea corpus et sanguinem suum. (S. Damasc, lil). I\' de fit/c, cap. xiv.)
"I. Ad primuin or^^n dicondmn, quod verbum Damasconi inlelligendum est quantum ad specics, quiljus corpus Christi divinitali uiiitum modo ineft'al)ili conjungitur. (S. Tiiom., ]\', d. ix, cj. i, art. 1, q. i, ad 1 ; 1\', d. Mil, ({. i, art. 1, q. I, ad ±)
JÉSUS-CIIRIST TOUT ENTIER SOUS CHAQUE ESPÈCE DANS l'eUCIIARISTIE. S97
soustraite ; mais il ne demande pas que le corps adorable du Sauveur produise lui-même cet effet. Il pourrait certainement les conserver en vertu d'un miracle, comme il est arrivé en diverses circonstances ; mais dans Tordre ordinaire, que les hosties soient consacrées ou qu'elles ne le soient pas, elles demeurent soumises aux mêmes lois naturelles, et la présence du corps de Notre-Seigneur ne se manifeste par aucun effet sensible. D'autre part, les espèces n'ont aucun effet sur le corps de Notre-Seigneur, et en particulier ne causent pas sa présence, qu'il faut attribuer aux paroles de la consécration et non pas au pain. Le pain subit l'action ; il ne consacre pas, il est consacré, et ses espèces qui demeurent ont eu, dans cet acte de la consécration , un rôle absolument passif; leur action a été nulle. Elles sont le signe de la chose signifiée, dit S. Thomas ; elles n'en sont pas la cause K
COMMENT LE CORPS DE JÉSUS-CIIRIST DANS l'eUCHARISTIE EST IMMUABLE, ET COMMENT IL NE l'eST PAS
S. Thomas pose cette question : Le corps de Jésus-Christ est-il immuable ou non, dans le sacrement de l'Eucharistie? Il répond, avec la plupart des docteurs, que de lui-même il est immobile, immuable, mais qu'il peut sortir accidentellement de cette immutabilité. La première raison qu'il en donne est que personne ne saurait être à la fois en mouvement et en repos : or le corps de Notre- Seigneur est en repos, il est immuable dans la gloire du ciel où il règne ; il est donc aussi en repos, il est immuable, dans cet adorable sacrement -.
\. Sic etiam in sacramento Eucliaristise, corpus Christi venimest ressignificata lanluin por spccics panis et vini, sed causata por verl)a ministri : et illa duo siinul conjuncla sunt signum et causa. (S. Tiiom., in IV d., d. xxii, q. ii, art. 1, q. n.)
2. i'trum corjms Christi sit mobililer in hue sdcramcnto. — Mdelur quod, etc. Sed contra, impossibilc est idem esse motum et quietum, quia sic contraria verificarontur in eodem. Sed corpus Christi in cœlo quietum residet. Non ergo est mol)iliter in hoc sacramento.
Dicendum quod cum aliquid est unum subjeclo, et multiplex secundum esse, nihil proliihet secundum aliquid moveri, et secundum aliquid immobile permanere, sicut corpori est aliud esse album, et aliud esse magnum; unde potest moveri secundum albedinem, et permanere immobile secundum magiiitudinem. Chrislo autem non est idem esse secundum se, et esse sub hoc sacramento, quia per hoc quod dicimus ipsum esse sub hoc sacramento, signi-
Mais un sujet, unique comme sujet, peut être néanmoins multiple dans son essence. Rien n'empêche qu'immuable sous un rapport, il ne le soit pas sous un autre. Ainsi pour un corps, être blanc par exemple, n'est pas la même chose qu'être grand. Ce corps peut perdre sa blancheur, sans que sa grandeur en soit aucunement atteinte. De même, pour Notre-Seigneur, être en lui-même n'est pas la même chose qu'être sous les espèces sacramentelles. En disant qu'il est sous ces espèces, nous lui reconnaissons un mode d'existence particulier. Par lui-même il est immuable; mais à cause de son union avec les espèces eucharistiques, il est oi^i elles sont, il change de lieu avec elles, et sa présence cesse, par là même que ces espèces ou accidents se corrompent et perdent leur être primitif. On peut donc dire que Jésus-Christ considéré en lui-même dans l'Eucharistie est immobile et immuable ; mais à cause de son union avec les espèces sacramentelles, il est sujet accidentellement au mouvement et au changement. On prend, on élève, on porte d'un lieu à l'autre, on mange le corps de Notre-Seigneur, lorsqu'on prend, qu'on élève, qu'on porte d'un lieu à un autre ou que l'on consomme les saintes espèces ; le concile de Trente a prononcé l'anathème contre ceux qui condamneraient le saint usage de porter solennellement en procession le Fils unique de Dieu, Jésus- Christ, dans l'Eucharistie ^.
iicatur qiifednm habitudo ejus ad hoc sacramcnlum. Secundum igitur hoc esse, non niovctur Christus per se sccundiun locnm, sed sohim per accidons, cpiia Chrislus non est in hoc sacramento sicut in loco, sicut prsedictum est (;irl. pnec). (^uod aiUem non est in loco, non movctur per se in loco, sed soliim ad niotiun ejus in quo est. — Simililer autem neque per se movelur secundum esse quod Iiahet in hoc sacramento, quacumque aha mufatione, pu ta quantum ad hoc f(Uod desinat esse suIj hoc sacramento, quia illud quod de se haljet esse indeticiens, non potest esse deliciendi principium ; sed alio deficionle, hoc desinit esse in eo ; sicut Deus cujus esse est indeticiens et immortale, desinit esse in aliqua creatura corruptil)ili per hoc quod creatura corruptihilis desinit esse. Et hoc modo cum Christus liabeat de se esse indeticiens et incorruplibile, non desinit esse sub hoc sacramento neque per lioc (}uod ipsum desinat esse, neque etiam per motum localem sui, ut ex dictis patet (art. prgeced.) ; sed solum per hoc quod species hujus sacramenti desinunt esse. — Unde pafet quod Christus, per se loquendo, immobihter est in hoc sacramento. (S. Tiium., III, q. l.wvi, art. (>.)
i. Si quis dixerit, in sancto Eucharistiae sacramento Christum, unigenitum Dei Filium non esse cultu lalriae etiam externo adorandum, atque ideo nec festiva peculiari celebritate venerandum ; neque in processioniI)ns secundum laudaljilein et universalem EcclesiaB sanctum ritum et consuetudinem solemniter circitmfjestanfhim ; vel non publiée, ut adoretur populo proponendum, et ejus adoratores esse idolâtras ; anathema sit. {Conc. Trid., sess. XIII, can. 6.)
JÉSUS-CHIIIST TOUT ENTIER SOUS CHAQUE ESPECE DANS l'eUCHARISTIE. 599
Le changemenl.de lieu n'est pas le seul auquel les hosties consacrées puissent se prêter. Elles sont sujettes aussi, par exemple, à changer de température. Peut-on dire que le corps de Jésus- Christ s'échauffe ou se refroidit avec elles, comme on dit qu'il est porté d'un lieu à un autre?
Il faut distinguer ici entre les attributions qui sont absolues et intrinsèques, et celles qui sont purement extrinsèques et relatives. Dire d'un objet quelconque qu'il est cliaud, c'est affirmer de lui une qualité qui lui est inhérente et ne fait qu'un avec lui, au moment du moins pour lequel on l'affirme; c'est une qualité intrinsèque et absolue. Dire de ce même objet qu'il est dans un lieu ou dans un autre, c'est affirmer quelque chose qui n'a nullement trait à la nature même de l'objet, quelque chose d'extrinsèque.
S'agit-il d'une attribution purement extrinsèque? On peut l'affirmer du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, aussi bien que des saintes espèces elles-mêmes. On peut dire indifféremment : le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans ce tabernacle ; ou bien : les saintes espèces sont dans ce tabernacle. Mais s'agitil des attributs intrinsèques et absolus? il n'en est plus de même. On ne dira pas que le corps de Jésus-Christ a la forme de la sainte hostie, qu'il en a le goût, qu'il est blanc comme elle, qu'il subit avec elle les effets de la chaleur et les autres altérations. Il en est de ce corps adorable dans la Sainte Eucharistie comme de notre âme. On peut dire qu'elle va d'un lieu à un autre avec le corps auquel elle est unie, mais on ne dira pas qu'elle subit avec lui les variations de la température. La chaleur et le froid physique qui agissent sur le corps n'ont pas d'action sur elle.
Une autre question encore. Peut-on dire que le corps de Jésus- Christ est rompu ou divisé à la fraction de l'hostie? Soto est d'avis qu'on peut le dire, en considérant Jésus-Christ dans son être sacramentel, car la présence du corps de Notre-Seigneur est divisée ; les présences multiples qui n'existaient qu'en puissance sont en acte après la division. Mais ce qu'il faut affirmer, à la suite de tous les docteurs et les grands théologiens, c'est que Jésus- Christ lui-même, considéré dans son être naturel, ne souffre de division ni intrinsèque ni extrinsèque, lorsque la sainte hostie est rompue. Il est dit dans la prose du Très Saint Sacrement : « Xulla rei jit «r srfssxra, signi tanftini fil fravlura : La chose elle-même (le « corps de Jésus-Christ) ne sunlfre aucune division : le signe seu-
« lement est rompu. » Il est impossible d'ailleurs que le corps du Seigneur subisse une division quelconque, dit encore S. Thomas, car il est tout entier sous chaque partie de l'hostie, avant la division ; il demeure donc tout entier sous chaque partie après la division, comme il y était d'abord. De plus, le corps adorable du Sauveur est immortel et indivisible; il ne peut donc se prêter à aucune division. Si le corps de Jésus-Christ était dans la Sainte Eucharistie avec ses dimensions, la division ne s'imposerait pas davantage, et il en arriverait ce que Dieu voudrait, ou plutôt il arriverait ce qui a lieu maintenant, que l'être sacramentel du Seigneur serait divisé, mais nullement son être réel qui subsisterait tout entier, avec ses dimensions, sous chacune des parties. Mais que la sainte hostie contenant le corps de Notre-Seigneur soit rompue par le prêtre pendant le Saint Sacrifice, qu'elle soit mangée, broyée avec les dents, et qu'elle descende enfin dans l'estomac, les espèces sacramentelles subissent seules ces divisions et cette manducation, et le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ demeure absolument Indivisible et intact.
Un moment vient où les espèces sacramentelles ne sont réellement plus des accidents de pain et de vin. Diverses causes peuvent amener leur altération, mais ce fait se produit en tout cas, quelques instants après qu'elles ont été consommées par ceux qui communient. Alors le corps adorable du Seigneur cesse d'exister sous ces espèces, qui ont changé de nature. Comment s'opère ce mystère?
Quelques théologiens, dit Suarez, ont imaginé que Jésus-Christ remontait au ciel et que là il était localement présent autant de fois qu'il a cessé d'être sous les espèces eucharistiques. Cette pensée est absurde et multiplie inutilement les miracles et les impossibilités.
D'abord il est impossible que le corps de Jésus-Christ monte ainsi de la terre au ciel : on ne va pas où l'on est; pourquoi irait-il en un lieu où il est déjà? Tous ces corps se fondraient-ils en ce seul corps glorieux qui est assis à la droite du Père, ou posséderaientils une existence réelle et distincte? on voit à quelles étranges conséquences conduirait cette opinion; aussi le sentiment commun est-il que le corps de Notre-Seigneur cesse simplement d'être où il était d'abord.
La cessation de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucha-
JESUS-CHRIST TOUT ENTIER SOUS CHAQUE ESPÈCE DANS l'eUCIIARISTIE. 601
ristie n'est pas une annihilation de substance, car la présence substantielle de Notre-Seigneur dans TEucharistie n'est pas ellemême quelque chose de substantiel. Il était présent, il ne l'est plus; sa présence a cessé, mais sa substance n'a pas reçu d'atteinte. Il formait un tout sacramentel avec les accidents : une partie de ce tout est détruite, le lien qui l'unissait à l'autre partie est rompu; celle-ci redevient libre et n'a pas pour cela subi le moindre changement dans son être propre ; ce n'est pas elle qui a changé mais la première partie. Et comment le corps de Jésus-Christ pourrait-il changer ou devenir un principe de changement, lui qui est immuable par lui-même? Cependant il éprouve un changement accidentel; la destruction des espèces réagit sur lui et il change en réalité selon son mode d'être sacramentel. En effet, si Jésus-Christ cesse d'être où il était d'abord, il y a là pour lui un changement qu'on ne saurait nier ; il cesse d'être dans le point de l'espace qu'occupaient les accidents avant leur destruction, et ce changement accidentel qu'il éprouve est lui-même accidentellement local. On a demandé si l'àme de Notre-Seigneur Jésus-Christ peut agir directement, en vertu de ses forces naturelles, sur son corps adorable, dans le Très Saint Sacrement de l'Eucharistie, et lui imprimer le mouvement, comme toute âme fait naturellement pour le corps auquel elle est unie. Considérée au point de vue purement naturel, elle ne le peutpas, parce que l'àme humaine n'a d'action sur le corps qui lui est uni, qu'au moyen des membres organiques, dont le mouvement requiert l'extension locale qui n'existe pas pour les membres du Seigneur dans l'Eucharistie K Mais ce que l'àme de
1. Non potest anima movere corpus suum nisi per membraorganica, quibus non potesl lUi, ut in lioc sacramenlo sunt ; quia naturalis motus liorum membrorum requirit extensionem oorum in loco ita ut in diversis locis partialibus existant, et unum impellat aliud, membra aulem corporis Chrisli non existunt boc modo in boc sacramento. Dices, banc rationem sohun procedere de motu progressive, aut ci simiH, in que necesse est unam partem prius moveri, quam aliam, et aliquam quiescere, ut aliae moveantur ; non autem in motu simpUci, aut impulsivo, ut ita dicam, qui uno impctu fit, ad quom non est necessaria extcnsio organorum in loco, sed sola vis imprimons impulsum, seu motum. Respondetur non posse animam movere corpus suum boc génère motus ; duolnis enim tantum modis potest a nobis bic motus intelligi, scibcet, aut per abquem vebementem contactum pliysicum, aut per iin})crium efficax alicujus vohintatis liabentis bujusmodi virlutcm motivam sil)i suliordinatam. Primus aulem modus non liabet locum in toto corporc bumano respeclu sui ipsius, quia non })olest idem corpus sccundum se totum seipsuni contingere ut per se constat : quia contactus supponil distinclioncm, vci sallem existen-
Jésus-Christ ne fait pas en vertu de ses forces purement humaines, elle peut le faire comme instrument du Verbe de Dieu, auquel elle est hypostatiquement unie, et qui lui donne la puissance d'opérer toutes sortes de miracles. Aussi a-t-on vu plusieurs fois des hosties consacrées se mouvoir par elles-mêmes et sans l'impulsion d'aucune force étrangère. Il est vrai que les anges ont pu transporter les saintes espèces dans ces circonstances, mais il n'est pas moins vrai que, s'il est arrivé que Jésus-Christ leur ait confié cet honneur, il pouvait aussi bien se passer de leur ministère.
Do l'impossibilité où se trouve l'âme de Notre-Seigneur, au point de vue purement naturel, d'agir sur son corps adorable, qui existe sans étendue dans le saint Sacrement de l'Eucharistie, résulte cette conséquence que l'usage des sens corporels lui est impossible aussi. Jésus-Christ, sous les espèces eucharistiques, ne se sert pas naturellement de ses yeux pour voir, de ses oreilles pour entendre, de sa langue pour parler, comme il n'use pas de ses pieds pour marcher, ni de ses mains pour agir. Est-ce à dire qu'il ne le peut en aucune manière? Sans doute il le peut; sans doute même il nous voit et nous entend corporellement, lorsque nous nous prosternons devant lui au Très Saint Sacrement, mais c'est en vertu d'un miracle qui ne coûte rien à sa toute-puissance et qui satisfait son amour pour nous. Ne fît-il pas ce miracle, son âme nous verrait encore, comme les anges nous voient, et d'une manière infiniment plus parfaite que ne le font les anges, en vertu de son union hypostatique avec la divinité K Pensée consolante pour tous ceux qui aiment Jésus-Christ en son divin sacrement.
linm qiinntitalivam in loco, et multiplicationem illius.... Secundus etiara modus movendi est prœter virlutem naturalein aninice informantis corpus; non eniin pol.esl anima solo iniperio voluntatis, vol aj)petlUis toliim simm corpus transferre al) uno loco in alium, ifa ni nec movcal unani porlem, mediante alia, sed totum per se jjrimo, nec corpus ad illuin uiolum coucurrat, sed tantum passive recipiendo illum, tota vero efficicntia sit in anima ; quamvis enim hujusmodi genus molus repuf.'nanliam non invoivat, ut aliqui putant, et supei'ualuraliter communicetur corporihus gloriosis, tamen ipsa experientia docel excedere naturalem animas virtutem. Constat igitui-, non posse corpus Christi ut est in sacramento seipsum per se movere virtute naturali, et inde a fortiori fit, neque per accidens posse : quia multo minus potest movere ipsas species sacramentales, quas nec physice contingere potest, ut ex supra dictis patet; neque ad nutum voluntatis movere, loquendo de virtute naturali : utrumque enim per se satis clarum est. (Suarez, III, q. lxxvi, art. 7, disp. lu.)
1. Ex hoc modo exislendi inextenso in lliesi declarato consequitur Christum Dominum, formaliler ut dileclionc in fhiem [Joann., xiu, 1) in hoc modo
JÉSUS-CHRIST TOUT ENTIER SOUS CHAQUE ESPÈCE DANS l'eUCHARISTIE. 603
l'œil de l'homme ne peut pas voir naturellement le corps
DE JÉSUS-CHRIST TEL QU'iL EST DANS l'eUCIIAUISTIE
La présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est inaccessible aux sens de l'homme. Nous ne le prouverons pas pour chacun des sens en particulier, mais seulement pour la vue; car, ce que l'œil ne peut pas, les autres sens ne le peuvent pas davantage, pour les mêmes motifs ou pour des motifs du même ordre.
Est-il nécessaire de montrer que le corps adorable du Sauveur est invisible à nos regards, tant que nous vivons ici-bas de notre vie mortelle ? C'est un fait d'expérience que nul ne saurait mettre en doute. Il le fallait du reste pour que le sacrement de l'Eucharistie fût ce mystère de foi dont parle l'Apôtre : Mysterium fidei. Si nous voyions Jésus-Christ de nos yeux, dans son divin sacrement, la foi ne serait plus la cause de notre croyance en sa présence.
existendi sacramentali se constituit, non posse natnraJi virtute suae humanitalis exercere actus transeiinles in alia corpora, nec posse spectota soliim natwali virtitle. anhnam Christi agere in proprium corpus, sive ad motum, sive ad exercitium sensuiim exLernorum. Hoc theorema omnino consequitur ex modo existendi sacramentali inextenso corporis Christi. Et quod in tali re gravissimum est, docent ita cum doctore Angelico, Seraphico et Subtili prope omnes, teste cardinali Cienfuegos ( Vita ahscondilo, p. 4(5) ; excipiendi videlicet sunt complures ex scola nominalium, qui fuerunt in alia sententia. Quamvis haec ita sint, quando agitur de virtute nahiraU, videtur tamendignitas sanctissimae humanitatis exigere, vel certe ejus dignitatemdecere, ut Verbum supernaturali modo tribuat suas humanitati etiam in hoc statu exercitium sensuum corporis, quantum id mysterio fidei et fini sacrameuti congruit. Hanc supernaturalem connnunicationem actuum visionis et auditionis per sensus ipsos sacratissiini corporis in statu sacramentali quamvis communior sententia theologorum non admittat, ut fatetur card. Cienfuegos amplissimusejus assertor ac defensor; affirmant tamen S. Bonaventura, IV, dist. x, p. i, art. 1, q."2; Ysamberlus in III, q. Lxxvr, disp. iv, art. :2, et alii non pauci, saltem ut probabilem ; simpliciter ut veram Lessius, III, q. lxxvi, art. 7, dub.2, n. 51 ; Cornélius a Lapide in Cant. Cantic, ii, 0 ; Gamachgeus, Martinouus, Tanncrus ; prae ciPteris vero tota ingenii contentione, quem nominavi, card. Cienfuegos, ([ui ad hujus sententiag defensionem integrum opus praegrande scripsit ( 1 (/'' abscondita sub specieluis euchnrisliria velala). Mihi certe luec sententia non propter diserta testimonia Scripturœ et Patrum, quae proferuntur parum etlicacia, sed propter ejus conncxionem cum dignitate sacratissimae humanitatis et cum scopo ac fine sacramenti quo Christus cum suis tidelibus non solum spiriluale, sed etiam corporale commercium inire voluil, ut loquilur Lessius, videtur probabilissima et pia. (Kranzei.in., tractatus de SS. Euclxn'i'iifX sacramcnto et sacripcio, thcs. XI.)
— ow>r.' -^ LA SAINTE EUCHARISTIE. — LIVRE I. — CHAPITRE XVII.
Mais il y a une différence entre un fait et sa possibilité. Le corps eucharistique du Seigneur, qui est invisible pour nous, pourrait-il être visible? pourrait-il être accessible à nos sens, au moins s'il plaisait à Dieu de nous éclairer d'une lumière surnaturelle?
Les partisans du Nominalisme ont soutenu que nos yeux peuvent voir naturellement le corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et que si nous ne le voyons pas, c'est que Dieu nous le cache. Mais l'opinion commune, on devrait dire universelle, est que ce divin corps n'est pas visible naturellement dans la Sainte Eucharistie. Il ne l'est pas pour nos yeux mortels ; il ne l'est même pas pour les yeux des corps glorifiés. S. Thomas en donne deux raisons i. Un corps ne saurait être visibleque moyennant ses accidents extérieurs. Ce sont eux qui agissent sur le milieu qui les sépare de l'œil, et ainsi sur l'œil lui-même. Les accidents du corps de Jésus-Christ n'ont pas pris la place des accidents du pain; ceuxci demeurent et sont seuls accessibles aux sens. Ils sont, en une certaine manière, unis au corps de Jésus-Christ ; mais il n'y a pas de contact physique entre eux et lui. Ce divin corps ne se rend pas sensible par eux; car tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de donnera croire à la présence du pain, quoique le pain ne soit plus présent. Il n'agit pas davantage sur les sens par ses propres accidents, qui ne sont dans le sacrement de l'Eucharistie que par concomitance, parce qu'ils sont inséparables de la substance et, par conséquent,
1. l'inan cnrjiiin Chrisli, jiroul cal in hoc sncromcnio, jiossil indo'i a/Hili/pw ocnlo, so/lfin (/lon'ficalo. — Nidotur quod, etc. Sed contra, nihil exislens potest simul ab eodem vidcri in diversis specicbus. Sed oculus glorilicalus semper vidol Christum, prout est in sua specie, secundum illud (/.s., xxxiii, 47) : Bef/cm in (lecore suo vidclnint. Er^^o vidclur (luod non vident Christum, prout est sub specie hujus sacramenti.
Dicendum quod duplex est oculus : scilicet corporalis proprie dictus, et intollcctualis, qui per sirnilitudinein dicitur. A nullo autem oculo corporali corpus Christi potest videri prout est in hoc sacramento, primo quidein quia corpus visibile per sua accidenlia immutal médium. Accidenlia autem corporis Chrisli sunt in hoc sacramento mediante substantia ; ita scilicet quod accidenlia corporis Christi non liabent immediatam hal)itudinem, nequeadhoc sacramenlum, nequc ad corpora quaB ipsum circumslant; et ideo non po.ssunt imuiutare médium, ut sic ab aliquo corporali oculo videri possint. — Secundo, quia, sicut supra dictum est (art. 1 huj. qu^est. ad 3), corjjus Christi est in hoc sacramento per modinn subslantiae. Substantia aiilein, in quantum hujusmodi, non est visil)ilis oculo corporali, neque subjacet alicui sensui, nec etiam ima;;inationi sed soli intellectui, ciijus objectum est quod (/nid est. (S. TiioM., 111, q. LX.wvi, arl. 7.)
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selon le même mode qu'elle. Et c'est la seconde raison que donne S. Thomas.
La substance, dit-il, considérée comme telle, n'est visible pour aucun œil corporel, et l'imagination elle-même ne saurait se la représenter; aucun sens ne la saisit; l'intelligence seule peut en avoir connaissance. Or nous avons montré que le corps de Jésus-Christ est dans l'Eucharistie par mode de substance. Il ne relève donc ni des yeux corporels ni même de l'imagination; il n'est pas dans l'Eucharistie selon un mode sensible, et aucun sens ne saurait révéler qu'il y soit.
On doit reconnaître cependant qu'il n'est pas impossible à la toute-puissance de Dieu de rendre le corps de Notre-Seigneur visible à nos yeux tel qu'il est dans l'Eucharistie. Suarez n'admet pas cette possibilité, mais elle n'implique aucune contradiction. Ceux qui la repoussent disent que rien n'est visible qu'au moyen de la couleur, de la lumière et des dimensions réellement étendues ; toutes choses qui manquent au corps adorable du Sauveur dans l'Eucharistie. Mais la présence de Notre-Seigneur, toute surnaturelle qu'elle soit, ne retranche pas cependant son corps du nombre des objets visibles, sinon de fait, au moins en puissance. Il n'y a nul inconvénient à admettre qu'une chose surnaturelle soit accessible aux sens, pourvu qu'elle le soit selon un mode surnaturel. Comment Dieu opérerait-il ce miracle? Sans compter les moyens que nous ignorons et qu'il connaît dans sa sagesse infinie, il pourrait donner aux accidents du corps de Notre-Seigneur, qui sont dans l'Eucharistie selon le mode des substances, la vertu d'impressionner nos sens comme s'ils y étaient selon leur mode naturel; il pourrait imprimer directement dans nos j-eux l'image du corps de Notre-Seigneur; il pourrait changer réellement l'apparence des accidents du pain, et leur donner celle des accidents du corps de Jésus-Christ. Mais Dieu, dira-t-on, ne nous tromperait-il pas en agissant ainsi? Serait-ce bien Jésus-Christ que nous verrions en croyant le voir? Non, Dieu ne nous tromperait pas, puisque le corps adorable de Jésus-Christ serait réellement où nous le verrions ; ce serait bien lui qui paraîtrait à nos yeux, quoique la manière dont son image frapperait nos regards différât du mode de vision qui nous est ordinaire.
Nos sens ne peuvent donc, à moins d'un miracle extraordinaire de la puissance de Dieu, constater la présence de Jésus-Christ
dans l'Eucharistie. Mais Jésus-Christ lui-même se voit-il naturellement de ses propres yeux, dans cet adorable sacrement? Évidemment Notre-Seigneur Jésus-Christ se voit lui-même dans cet adorable sacrement ; mais il ne s'y voit pas de ses yeux corporels. Ses yeux corporels, tels qu'ils sont dans l'Eucharistie, ne peuvent subir l'action de la lumière matérielle qui rend les objets visibles, comme ses autres sens ne subissent pas l'action ph3^sique et matérielle qui produit les sensations. De puissance absolue. Dieu pourrait leur en conférer la faculté; mais en prenant la Sainte Eucharistie telle qu'elle existe, nous devons dire que ni les yeux ni les autres sens de Jésus-Christ n'exercent leur action propre dans l'Eucharistie, en vertu de l'état dans lequel ils s'y trouvent. Considéré comme présent sous les espèces du pain et du vin, Jésus- Christ ne se voit donc pas lui-même dans ce saint sacrement, ou plutôt il ne voit pas le mode de sa présence. Mais il se voit tel qu'il est naturellement dans le ciel. Il y voit, il y entend, il y agit, comme il le fait dans la patrie bienheureuse, indépendamment du mode d'être particulier auquel il a recours, pour vivre ainsi au milieu de nous et se donner à nous. Il se voit dans l'Eucharistie, non pas à l'aide de la lumière' matérielle qui éclaire nos yeux et ceux des animaux, mais par la lumière incomparable qui illumine son intelligence humaine hypostatiquement unie à la lumière même de Dieu qui est le Verbe '.
On demandera peut-être si, outre l'intelligence de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il est d'autres êtres intelligents capables, en vertu de leurs forces naturelles, de le reconnaître et de le voir tel qu'il est dans le très saint et très adorable sacrement de l'Eucharistie.
Il est certain que la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie
1. Et ideo, propric loquendo, corpus Christi secundum modum essendi quem habot in hoc sacramento, neque sensu neque imagin.ilionc, perceptibile est, sed solo inteliectu, qui dicitur oculus spiritualis. Percipitur autem divcrsiraodc a diversis inlellectibus. Quia oniin niodus essendi quo Cliristus est in hoc sacrainenio, est ponilus siipernalui-alis, a supernalurali inteliectu, scilicet divinn, socunduin se visil)ilis est, et por consequens ab inlellectu ])eato, vel angeli vol honiinis qui secundum participatarn claritatem divini intellectus videt ea qwiK supernaturalia sunt per visionem divinge essentiae. Ab inteliectu aulem honiinis viatoris non potcst conspici nisi per fidem, sicut et c;etera supernaturalia. Sed nec etiam intellectus angelicus secundum sua naturalia sufficit ad hoc intuendum. Undc dfnmones non possunt videre per inlellectuin Christum in hoc sacramento, nisi per tidem, cui non voluntarie assentiunt, sed ad eam evidenlia signorum convincuntur, ])rout dicitur {Jacob., ii, l'J), quod fixmoties creilnnt et conlrcmiscunl. (S. Tiiom., 111, q. Lxxvi, art. 7.)
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peut être connue, en vertu de la lumière surnaturelle qui éclaire ks saints et les anges du ciel. Elle peut l'être de môme, en vertu de quelque faveur extraordinaire accordée à de saintes âmes sur la terre ; elle peut l'être enfin et elle Test pour tous les fidèles, au moyen de la foi.
Il est probable que les démons arrivent à constater l'absence de la substance du pain sous les accidents; cependant plusieurs théologiens le nient en s'appuyant sur ce motif que le corps de Notre- Seigneur supplée à l'absence de la substance du pain, que tous les effets qui résulteraient de sa présence sont produits par une intervention miraculeuse de Dieu, et que rien extérieurement ne dénonce son absence. D'autre part, le démon, s'il ne voyait pas la substance du pain, ne devrait pas pour cela conclure qu'elle n'y est pas, car Dieu pourrait la dérober à sa vue, et il serait dans l'incertitude. Rien ne lui révèle donc la présence de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie, que ce qui nous la révèle à nous-mêmes. Le démon sait comme nous que la Sainte Eucharistie contient le Fils de Dieu fait homme. S'il a été témoin de la consécration d'une hostie, il ne doute pas de la présence de Jésus-Christ dans cette hostie. De plus, il peut, ce qui nous est impossible, être témoin des adorations que les anges bienheureux rendent au Seigneur, dans son Très Saint Sacrement, et avoir ainsi un témoignage qui nous manque; mais il n'a pas de preuve directe; il ne voit en aucune manière le Fils de Dieu dans le Très Saint Sacrement. Les bons anges le voient en vertu d'un don surnaturel, comme ils voient l'union hypostatique, comme ils contemplent Dieu face à face dans le ciel. Mais les faveurs surnaturelles ne sont pas faites pour le démon. Réduit à ses seules forces naturelles, considérablement amoindries et dévo3-ées par sa chute, il ne saurait atteindre ce qui dépasserait les forces purement naturelles des bons anges eux-mêmes.
Il suit de là que si le corps de Xotre-Seigneur Jésus-Christ n'existait uniquement que dans la Sainte Eucharistie, aucun être créé ne verrait ce corps adorable ni ne constaterait sa présence en vertu de ses propres forces. Les anges du ciel eux-mêmes pourraient savoir, comme nous, qu'il serait sous telle ou telle hostie; ils ne le verraient pas plus ciue nous. Mais ils le voient au ciel, Dieu le leur fait voir aussi dans ce saint sacrement, et si nous sommes fidèles à le servir et à l'aimer, maintenant que la foi seule
nous révèle sa présence, nous le verrons, nous l'aimerons et nous jouirons de lui un jour avec les anges et comme eux, dans le ciel.
APPARITIONS MIUACULSUSES DE JÉSUS-CHRIST DANS l'eUCHARISTIE
Il est arrivé quelquefois que Notre-Seigneur Jésus-Christ s'est montré dans la Sainte Eucharistie, sous d'autres apparences que sous celles du pain; tantôt c'est un enfant, tantôt c'est de la chair qui paraît aux regards. S. Thomas demande si, en pareille circonstance, Notre-Seigneur Jésus-Christ est véritablement présent K Suarez remarque que la question posée par le Docteur Angélique peut être entendue dans deux sens différents. Elle peut signifier : Dans ces apparitions, Jésus-Christ se montre-t-il dans son être naturel? ou bien : Sous ces apparences conserve~t-il son être sacramentel? S. Thomas explique comment peuvent se produire ces apparitions et conclut que Jésus-Christ est présent sous les accidents de l'hostie, pendant et après l'apparition, comme il y était avant.
On ne peut nier que de telles apparitions n'aient eu lieu quelquefois. Les auteurs les plus sérieux en font foi. Soto et Suarez disent que de leur temps on conservait encore à Avila et dans une
1. Il mm fjnando in hoc sacramento opparcl mimnilose cnro vel puer, sit ihi vcrc corjnis Clin'sli? — Vidctur quod, etc. Sod conlra est quod in lali apparitione facta eadem rcverentia exhihetiir ei quod apparot, quse etiam primo exliibebatiir ; quod quidem non fieret, si vere non esset il)i Christus, oui reverenliam latriae exliiljemus. Ergo etiani tali ai)i)aiitione facta, Christus est siil) hoc sacramento.
Respondeo dicendum quod dupHciter contigit talis apparitio, qua quaiuhxiuc in hoc sacramento miraculose videtur caro, aut sanguis, aut etiam aliquis l)ucr. Uuandociue enim hoc contigit ex parte videntium, quorum oculi immutantur taU immutatione ac si expresse vidèrent exterius carnem, vel sanguinem, vel pucrum, nuUa tamen immutatione facta ex parte sacramenti. Et hoc quidem videtur contingere quando uni videtur sub specie carnis, vel pueri, et postmodum sub specie panis. — Nec hoc tamen pertinet ad aliquam deceplionem, sicut in magorum pnestigiis, quia talis species divinitus formatur in oculo ad ali(piam veritatom figurandam, ad hoc scilicet quod manifestetur vere corpus Christi esse sub hoc sacramento ; sicut etiam Christus sine dcceptione apparuit discipulis euntibus in Emmaiis. Dicit enim Augusiinus {De f/inrsl. evfnifj., lib. II, ([Ufest. ult.), quod « cum fictionoslra referlur ad ali({uam significalionem, non est mendacium, sed ali(pia figura veritalis. » Et quia pcr hune modum nulla immutatio fit ex parte sacramenli, manifcstum est quod non desinit Christus esse sub hoc sacramento, lali ajjparitionc fada.— Quandoque vero contingit talis apparitio non pcr solam immulationcm videntium,
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autre ville d'Espagne des hosties qui avaient été ainsi transformées miraculeusement en chair et en sang. Dieu opère ces sortes de miracles qui montrent d'une manière évidente la présence de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie, pour confirmer les fidèles dans la foi de cette divine présence, confondre les hérétiques, effrayer les pécheurs et ceux qui communient indignement, consoler les âmes pieuses, et récompenser celles qui s'approchent avec un profond respect de cet adorable sacrement.
Ces apparitions merveilleuses présentent une grande variété. Tantôt la forme extérieure du pain et du vin consacrés ne change pas, mais la sainte hostie et le calice paraissent rayonnants d'une lumière céleste, et l'on entend les chants des anges qui glorifient le Seigneur. Tantôt la sainte hostie se met en mouvement et s'élève d'elle-même dans les airs. Tantôt elle résiste et demeure impénétrable aux coups de misérables sacrilèges qui la foulent aux pieds et s'efforcent de la détruire. Il ne s'agit pas ici des apparitions de cette sorte. La figure du pain et du vin restant la même, il est évident que le corps adorable de Jésus-Christ et son précieux sang ne cessent pas d'être sous les espèces sacramentelles.
Il peut arriver aussi que quelque chose paraisse qui ne ressemble ni au pain, ni au vin, ni à la chair, ni au sang, ni au corps de Notre-Seigneur ; par exemple que la sainte hostie, après la
sed specie quœ videtur realiter exterius existente, et hoc quidam videtur esse quando sub tali specie ab omnibus videtur, et non ad horam sed per longum tempus ita permanet ; et in hoc casu quidam dicunt quod est propria species corporis Christi. Non obstat quod quandoque non videtur ibi tolus Christus, sed aliqua pars carnis, vel etiam non in specie juvenih, sed in effigie puerili quia in potestate corporis gloriosi est quod videatur ab oculo non glorifîcato, vel secundum totum, vel secundum partem, et in effigie vel propria vel aliéna, ut infra dicetur (in suppléai, quaest. Lxxxv, art. 2 et 3). — Sed quia corpus gloriosum, quod apparet ut vult, post apparitionem, cum voluerit, disparet, sicut dicitur [Luc, ult.) quod Dominus ex oculis discipulorum cvanuit. Hoc autem quod sub specie carnis in hoc sacramento apparet, diu permanet; quinimo legitur quandoque esse inclusum, et multorum episcoporum consilio in pixide reservatum ; quod nefas esset de Christo sentire, secundum propriam speciem. Et ideo dicendum est quod manentibus dimensionibus quae prius fuerant, fit miraculose quaedam immutatio circa alla accidentia, pula figuram et colorem, et alla hujusmodi, ut videatur caro vel sanguis. aut etiam jmer. Et sicut prius dictum est (hic sup.), hoc non est deceptio, quia fit in figuram cujusquam verilatis, scilicet ad ostendcndum por hanc miraculosam apparitionem, quod in sacramento est vere corpus et sanguis Christi. Et sic palet quod remancnlibus dimensionibus qu<B sunl fundamonta aliorum rtccidenliumut infra dicetur (quœst. seq., art. 2) remanel vere corpus Christv in hoc sacramento. (S. Tiiom., 111, ((. lwvi, art. 8.)
LA S.VINTE EUCn.VRISTIE. — T. 1. 39
consécration, soit changée en pierre, en cendres. Nicéphore et d'autres anciens auteurs citent des exemples de ces changements. Dieu, en les opérant, avait pour but de confondre l'audace de certains pécheurs qui osaient s'approcher indignement de la sainte table, et il transformait en autre chose la sainte hostie dans la bouche de ces sacrilèges. Nous n'avons pas à nous occuper davantage de ces transformations. Il y avait là changement réel ; les accidents du pain et du vin étaient remplacés par autre chose; ils n'existaient plus, et, par conséquent, le corps et le sang de Notre-Seigneur ne se trouvaient plus là. Si cependant le changement ne persistait pas, si la sainte hostie reparaissait après un certain temps, il faudrait dire que le changement n"avait été qu'apparent et que le sacrement n'avait pas cessé d'exister.
Enfin il est arrivé quelquefois qu'une figure humaine s'est montrée dans le Très Saint Sacrement. Tantôt cette figure est apparue tout entière ; on a vu, par exemple, un enfant d'une merveilleuse beauté; tantôt il n'est apparu qu'une partie du corps, un doigt, une main, la tête.
Une question se pose tout d'abord : toutes ces apparitions ontelles Dieu pour auteur?
Il est certain que le démon peut opérer quelque chose de semblable, en agissant sur les yeux ou sur l'imagination de ceux qui voient ou croient voir ; toute l'apparition n'est alors qu'une illusion diabolique, et par là même dangereuse. Mais on peut reconnaître d'où viennent les apparitions, en examinant ce que sont le voyant, le mode de l'apparition, ses fruits, et les autres circonstances qui entourent ce fait extraordinaire.
Lorsque le changement n'est pas une simple apparence, mais qu'il atteint réellement les accidents du pain et du vin, de telle sorte que Notre-Seigneur n'y soit plus présent, il est évident que le changement vient de Dieu; le démon ne peut rien contre cette divine présence, tandis qu'il peut agir sur les yeux et sur l'imagination de l'homme; quelquefois même son action n'est pas nécessaire, et il suffit des hallucinations d'un cerveau troublé pour produire les visions purement subjectives.
Lorsqu'il plaît à Dieu de favoriser quelqu'un d'une vision dans laquelle les accidents de la Sainte Eucharistie ne sont pas réellement changés, quoiqu'ils paraissent l'être, il ne trouble pas l'ima-
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gination et ne blesse pas le cerveau, comme le fait le démon; il ne produit pas non plus de vaines représentations dans l'air, mais il imprime directement dans l'organe de la vue ou dans l'imagination l'image qu'il lui plaît de faire voir. Et cette image ne trompe pas celui qui la perçoit ; elle n'est pas une vaine illusion, parce qu'elle sert à révéler un mystère, une vérité cachée. C'est ainsi que Notre-Seigneur ne trompa point Marie-Madeleine, en se faisant voir à elle sous l'apparence d'un jardinier, ni les disciples d'Emmaûs, en se joignant à eux sur le chemin comme un simple vo3-ageur. Ces sortes d'apparitions ressemblent aux paraboles, récits inventés à plaisir, non pour tromper, mais pour imprimer plus fortement la vérité dans l'intelligence et dans la mémoire. Celui qui voit apparaître dans la sainte hostie la figure d'un petit enfant ne croit pas pour cela que telle est la forme naturelle de Notre-Seigneur dans le ciel, ou sa manière d'être sacramentelle dans l'Eucharistie, mais il est plus fortement persuadé, plus vivement frappé de la vérité de sa présence. Les personnes peu instruites ou peu intelligentes pourraient, il est vrai, s'y tromper; c'est une raison pour elles de s'en rapporter aux lumières d'hommes prudents, capables de juger sainement, dans ces circonstances très rares et très exceptionnelles ; d'autant plus que les machinations du démon pourraient y être pour quelque chose.
Comment reconnaître si le changement qui apparaît a son siège dans les espèces sacramentelles elles-mêmes, ou s'il est purement subjectif, et n'est qu'une illusion des sens? S.Thomas indique deux signes pour aider à le discerner.
L'apparition est visible pour tous ceux qui sont présents indistinctement, ou elle ne l'est que pour un petit nombre, une, deux ou trois personnes. Dans ce dernier cas, on peut affirmer, sans crainte d'erreur, qu'elle est purement subjective. C'est l'avis de Soto, Suarez, Vasquez, Viquerius, Passerinus et plusieurs autres. En effet, si le changement de forme extérieure s'opérait réellement dans les espèces sacramentelles, il faudrait un nouveau miracle pour le rendre invisible aux yeux des autres assistants, et faire qu'ils continuent de voir les accidents du pain ou du vin tels qu'ils étaient avant cette transformation.
L'autre signe que donne S. Thomas est la durée plus ou moins longue de l'apparition. Si l'apparition dure peu de temps, et que les saintes espèces redeviennent bientôt ce qu'elles étaient d'abord.
on peut prudemment conclure qu'elles n'avaient pas subi réellement le changement de forme que les yeux croyaient y voir, mais que la vision était purement subjective, soit que Dieu Timprimùt dans les yeux, soit qu'il la produisît dans l'imagination. Cependant ce second signe n'est pas aussi certain que le premier, parce qu'il se peut faire que les accidents du pain et du vin, après avoir subi une transformation momentanée, retrouvent leur première forme, en vertu de la puissance de Dieu.
Lorsque les apparitions sont ainsi purement subjectives, il est évident que le corps et le sang de Notre-Seigneur demeurent dans l'Eucharistie ; mais qu'arrive-t-il dans les circonstances où le changement est réel, lorsque tout le monde peut voir, au lieu de la sainte hostie consacrée, Jésus-Christ se montrant sous la forme d'un petit enfant, ou de quelque partie du corps humain? Ce que l'on voit est-il Jésus-Christ, dans son être naturel ? Est-ce la véritable chair de Jésus-Christ qui se montre aux regards telle qu'elle est, ou bien cette forme extérieure cache-t-elle à nos yeux l'être sacramentel du Seigneur, comme le cachaient les accidents du pain et du vin ?
Alexandre de Halès estime que Jésus-Christ se montre réellement lui-même dans son être naturel, tel qu'il est dans le ciel, soit tout entier, soit en partie. Mais cette opinion est généralement rejetée, quoiqu'on [puisse dire en sa faveur qu'il n'est pas impossible qu'il en soit ainsi, parce que les corps glorieux sont libres de se montrer en tout ou en partie avec telles dimensions et sous telles formes qu'il leur plaît. De plus, il n'y aurait là rien d'indigne de Dieu, puisiiue l'apparition aurait pour but de confirmer la vérité; pour un tel i)ut mieux vaudrait la réalité qu'une simple fiction.
Cependant la vérité est que ce n'est jamais Jésus-Christ lui-même dans son être naturel, et tel qu'il est dans la gloire des cieux, qui se montre ainsi en tout ou en partie. Sa présence, en pareil cas, ne serait plus la présence sacramentelle de sa substance sous des accidents étrangers, mais sa présence réelle sous sa propre forme, avec ses propres accidents, d'où il suivrait, dit S. Thomas (IV, d. x,q. 1, art. 4, (1- II), que le même corps se trouverait en deux endroits à la fois, sous sa forme propre, ou que le véritable corps de Jésus-Christ cesserait d'être dans le ciel, ce qu'on ne peut même supposer. En second lieu, ces sortes d'apparitions ont quelquefois
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duré très longtemps. S. Thomas cite un cas où plusieurs évêques décidèrent de renfermer dans un vase sacré, muni de leur sceau, une hostie dans laquelle de tels signes se manifestaient et ne disparaissaient pas. Qui donc oserait prendre une liberté si étrange, ou plutôt sacrilège, envers Notre-Seigneur lui-même, ou sa chair adorable, se montrant en sa propre nature? Et cette chair qui est quelquefois apparue , si elle faisait réellement partie du corps de Jésus-Christ, comment serait-elle là, séparée de ce corps adorable? comment resterait-elle là, sur l'autel, ou dans le tabernacle? On a constaté que lorsque les accidents du pain ne reprenaient pas bientôt leur place, cette chair se desséchait ou se gâtait, preuve évidente qu'elle n'avait rien de commun avec la chair glorieuse du corps de Notre-Seigneur. Et supposé qu'il n'y ait eu de fraude ni de la part du démon ni de la part des hommes, il faudrait dire que les accidents du pain avaient fait place à d'autres accidents, corruptibles comme eux. Les accidents du pain ou du vin n'existant plus dans leur propre nature, et ayant perdu leurs qualités constitutives, le sacrement n'existerait plus, et Jésus-Christ aurait cessé d'être présent, en même temps que les espèces auraient cessé d'être celles du pain et du vin.
Quelquefois, il arrive que l'apparition est notablement plus grande que la sainte hostie, de telle sorte que les accidents du pain seraient absolument insuffisants par eux-mêmes, en demeurant ce qu'ils sont, avec quelques modifications de couleur et de forme qui ne changeraient pas leur nature, à fournir les éléments d'une telle apparition. En pareil cas, s'il y a transformation réelle de ces éléments, la présence sacramentelle n'existe plus; mais on peut dire que cette transformation des accidents n'arrive pas; du moins, on n'a point d'exemples que de tels changements se soient prolongés assez pour pouvoir conclure qu'ils étaient réels. La sainte hostie ne change pas, mais Dieu agit sur l'imagination ou les yeux des voyants. On ne conçoit pas d'ailleurs que ces apparitions, cjui ont pour but de fortifier la foi des fidèles ou de la donner aux incrédules, s'accomplissent de telle sorte qu'elles éloignent d'abord l'objet même de la foi, qui est Jésus eucharistique, ce qui arriverait nécessairement si les espèces sacramentelles subissaient un changement réel et essentiel.
Ces sortes de changements sont extrêmement rares, mais ils ont eu lieu quelquefois, et sans doute ils se renouvelleront encore.
Le prêtre qui, en célébrant la messe, verrait ainsi la sainte hostie se transformer visiblement après la consécration, soit en la ligure de Notre-Seigneur, soit en chair, ou le vin en sang, ne devrait pas consommer les espèces sacramentelles ainsi transformées ; car ce n'est pas sous les accidents de la chair ni du sang que la Sainte Eucharistie nous est donnée comme nourriture. Il attendrait que les espèces du pain ou du vin reprennent leur apparence accoutumée, et les consommerait alors ; mais si l'apparition persévérait, si le changement devait être admis comme réel et définitif, le bienheureux Albert le Grand et S. Antonin conseillent de consacrer une nouvelle hostie pour compléter le sacrifice, qui ne doit pas rester inachevé. Et parce que, par suite du changement réel opéré définitivement dans les accidents du pain ou du vin, Notre-Seigneur Jésus-Christ n'y serait plus sacramentellement présent, ce qui les aurait remplacés ne pourrait plus recevoir le culte de latrie réservé à Dieu seul ; mais il le faudrait garder et révérer comme des reliques précieuses.
Ames pieuses qui pourriez quelquefois souhaiter d'être les témoins de quelqu'une de ces apparitions, ne vous laissez pas aller à ce désir qui presque toujours procède d'un manque de foi et d'un peu de curiosité. Aimez et adorez votre divin Jésus dans l'Eucharistie, mais ne demandez pas à le voir ailleurs que dans la céleste patrie, où il vous récompensera généreusement de votre foi humble et fidèle.
CE QUE DEVIENNENT LES ACCIDENTS DU PAIN ET DU VIN LORSQUE CESSE LA PRÉSENCE DE JÉSUS-CHRIST
S. Thomas et ses principaux commentateurs s'occupent longuement de ce que deviennent les accidents du pain et du vin dans la Sainte Eucharistie. Le Docteur Angélique y consacre la Lxxvji'' question de la IIP partie de sa Somme. Mais ce sont là des questions surtout métaphysiques qui, pour la plupart, s'éloignent du but que nous poursuivons; nous nous bornerons donc à dire en quelques mots ce qu'il peut être utile à chacun de connaître.
Dans le premier article de la question qui traite de ce sujet, S. Thomas demande si les accidents du pain et du vin demeurent dans l'Eucharistie, sans sujet qui les soutienne. Ils avaient pour sujet la substance du pain et du vin; cette double substance, dis-
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parue au moment de la consécration, est-elle remplacée ou suppléée par quelque chose i?
Ces accidents qui frappent nos sens ne sont plus soutenus par les substances du pain et du vin, qui ont cessé d'être. Ils ne le sont pas davantage par la forme substantielle qui a cessé d'exister en même temps que la substance a été changée. Ils ne le sont pas non plus par le corps et le sang de Jésus-Christ, dont ils ne sont pas les accidents. Un corps humain, un corps glorieux, tel que l'est celui de Notre-Seigneur dans le ciel, ne peut avoir, comme lui étant propres, des accidents qui ne conviennent qu'au pain et au vin. Il faut donc admettre que ces accidents demeurent privés de tout sujet auquel ils adhèrent. Dieu peut faire qu'il en soit ainsi, par sa toute-puissance, parce qu'il est la cause première de tout être, et qu'il ne tient qu'à lui de conserver l'être aux simples accidents, en dehors des conditions où ils le possèdent ordinairement.
Cependant il faut, entre les accidents, distinguer la quantité dimensive, autrement dit, les dimensions de l'hostie '-. Cette quantité dimensive ou mesurable demeure sans sujet, comme nous venons de le dire pour tous les accidents en général ; mais on doit la regarder comme servant de sujet aux autres accidents qui ont perdu leur sujet primitif. C'est en effet grâce à la quantité dimensive que la sainte hostie est perceptible à nos sens, que nous la voyons, que nous la touchons. C'est donc sur elle que reposent tous les autres accidents, tandis qu'elle-même repose uniquement sur la volonté de Dieu qui la conserve, quoique privée de la substance du pain qui était son sujet.
Les espèces sacramentelles, qui ne reposent plus sur la substance du pain et du vin, n'ont pas perdu pour cela la vertu d'agir selon la nature qu'elles possédaient avant la consécration ^. Dieu, par un acte particulier de sa toute-puissance, leur conserve l'être qu'elles avaient d'abord; il leur conserve donc en même temps les qualités inhérentes à cet être; de telle sorte qu'elles sont encore aptes à produire les effets qu'elles produisaient naturellement, tant qu'elles furent unies à la substance du pain ou du vin. Elles peuvent donc, même après la consécration, se décomposer, se corrompre, subir les divers changements auxquels elles étaient