COMMUNION FRÉQUENTE
D'après Suarez, des hérétiques, dont il ne nous fait pas connaître le nom, ont enseigné qu'il y a obligation pour tous les chrétiens de recevoir la sainte communion toutes les fois qu'ils assistent à la messe, comme faisaient généralement les premiers fidèles.
Une seconde erreur fut celle de Vincent de Marzilla, de l'ordre de Saint-Benoît, professeur de théologie au xvii" siècle. Il enseigna
\. SS. Dominus noster Innocentais XI, die !J januarii iOSO, decrevil omnes ulriusque sexus qui in Urbe commorantur, teneri pro satisfactione prœcei)ti annuae communionis paschalis, sacram communionem percipcre a suo proprio paslore ac paroclio, in suis ecclesiis parochialihus, nuUnquc modo diclo prœcepto satisfacere per communionem in ecciesia Laleranensi vel ^'aticana, vel national! cujusque nationis, vel in quacumque alla acceplam. Et ita in posterum omnino servari praecepit, (Pignatelli, Consult. canon., lom. IV, p. Ii3.)
DU PRÉCEPTE ECCLÉSIASTIQUE DE LA COMMUNION. GOl
que si tous les fidèles ne sont pas tenus à la communion quotidienne, au moins peuvent-ils la faire, pourvu qu'ils ne soient pas coupables de péché mortel. Ils y ont, selon lui, un véritable droit, qu'ils peuvent exercer indépendamment de tout avis ou de tout ordre contraire. Marzilla appuyait son opinion sur les innombrables passages des Pères qui conseillent la communion fréquente, sur le concile de Trente qui la désire et sur l'effet du sacrement qui produit ses fruits de lui-même. S. Paul, disait-il encore, ne demande pas d'autre disposition que l'exemption du péché mortel.
Le jansénisme enseigna une doctrine diamétralement opposée. Oubliant la bonté infinie de Dieu pour les hommes et le besoin que nous avons de chercher des forces en Jésus-Christ notre vie, il éloigna les fidèles de la communion, sous prétexte d'un respect pharisaïque. 11 exigea des dispositions si parfaites, que les plus grands saints et la bienheureuse Vierge Marie elle-même n'auraient pu, sans témérité, s'approcher de la sainte table. Ce respect sacrilège allait jusqu'à désobéir au précepte de la communion pascale annuelle.
L'Église de Jésus-Christ se tient loin de tous ces extrêmes. Elle connaît le respect dû au sacrement de l'Eucharistie; elle connaît en même temps les besoins de ses enfants, et surtout elle sait combien notre adorable Sauveur, qui se cache dans le Saint Sacrement pour y être notre nourriture, est bon et miséricordieux. Aussi nous enseigne-t-elle qu'il n'y a pas de commandement qui nous oblige à communier chaque jour; que la communion de chaque jour, ou au moins très fréquente, est excellente en ellemême, et de la plus grande utilité pour plusieurs ; que cependant elle n'est pas bonne pour tous, et qu'il faut se garder de la permettre ou de la conseiller à tous indistinctement.
Il n'y a pas de commandement qui oblige les fidèles à communier chaque jour.
Lorsque Notre-Seigneur Jésus-Christ institua la Sainte Eucharistie, tous ceux qui étaient présents, c'est-à-dire les douze Apôtres, reçurent la communion de sa main divine. Les premiers chrétiens se faisaient un devoir de suivre cet exemple, et de communier toutes les fois qu'ils assistaient au Saint Sacrifice; mais c'était de leur part un acte de dévotion, et non pas l'accomplissement d'un précepte rigoureux. La preuve en est dans la pratique générale qui s'introduisit bientôt de ne plus communier aussi fréquemment, et
même de passer des semaines et des mois sans le faire. Nous avons vu que, dès le commencement du m'' siècle, le pape S. Fabien n'exigeait plus que trois communions par année. S'il avait existé une loi remontant aux Apôtres, ou à Jésus-Christ lui-même, de communier chaque jour, l'Église aurait-elle pu, sans prévariquer, laisser tomber à ce point cette loi? Les Pères, dans leurs écrits, pressent mille fois les fidèles de recevoir, et surtout de recevoir bien, la Sainte Eucharistie, mais ils ne leur reprochent jamais de 'manquer à une loi qui les obligerait à la communion quotidienne.
Les conciles et les Papes font comme les Pères; ils invitent les fidèles à s'approcher souvent du Très Saint Sacrement de l'autel, mais ils n'en font pas une obligation. Le décret de S. Anaclct, que nous avons déjà cité, et qui ordonne de communier sous peine d'être exclu de l'Église, ne s'applique qu'aux ministres accompagnant l'évéque dans la célébration solennelle du Saint Sacrifice, et même avec cette restriction, il tomba bien vite en désuétude.
C'est donc comme autant de conseils et de pieuses exhortations qu'il faut prendre les innombrables passages des Pères qui invitent à la communion fréquente et en expliquent les précieux avantages. Lorsque S. Ambroise dit : « Si l'Eucharistie est votre pain <f quotidien, pourquoi ne la recevez-vous qu'après un an?Recevez- « la chaque jour, afin qu'elle vous soit utile chaque jour, » il a soin d'ajouter : « Vivez de telle sorte que vous méritiez chaque jour « de la recevoir '. »
S. Ignace, martyr, avait ditavant lui : « Rassemblez-vous le plus (' souvent possible pour recevoir la Sainte Eucharistie ''. » L'un et l'autre manifestent un désir ardent de voir les fidèles recevoir souvent la sainte communion, mais l'un et l'autre se gardent bien aussi d'en faire un devoir absolu. S. Ambroise leur demande avant tout de s'en rendre dignes, et puis de s'approcher de la sainte table tous les jours s'ils le peuvent. S. Augustin parle de même 3. Au-
1. Si quol.i(li;iiuis est panis, cur post aiiiiniii illum sumis ? Quolidie ;i(xMpo lit qiKilulie tibi prosit ; sic vive, ut ([iiolidio morearis acciperc. (S. A.miîros., V, (le S fie m m., iv.)
"2. Date oporam ut frequentius congregemini ad Eucharistiam. (S. Ignat. M\ltT., Ejti>il. (iil Jijt/ics.)
'.',. Ouotidie I']ucliarisli;e communiniieni ])erf'i])ere nec laudo nocreprehendo; omnibus tamen Dnininieis diobus comniunicandum suadoo et horlor, si tamen mens sine affectu peccandi sit : nam babentem adbuc voluulalem peccandi ^Tavari magis dico Eucbaristiœ perceptione, quam purificari. (S. August., de Ecclesiasticis dogmatibus, cap. lui.)
rait-il dit qu'il ne loue ni ne blâme la communion quotidienne, mais qu'il regarde comme très désirable la communion de tous les dimanches, si une loi de communier chaque jour ou très fréquemment avait existé? Évidemment il en aurait appelé à la loi. Mais il est inutile de nous arrêter plus longtemps à démontrer qu'aucun précepte n'oblige à la communion quotidienne ou fréquente; nous l'avons fait suffisamment en fixant les limites de l'obligation que nous imposent soit la loi divine, soit la loi ecclésiastique. Ce qu'il importe surtout de démontrer, c'est l'excellence et l'utilité de la fréquente communion.
Que la pratique de communier chaque jour (et l'on peut en dire autant de la communion très fréquente) soit louable en elle-même et beaucoup plus parfaite que celle de communier rarement; qu'il soit très désirable que tous les fidèles approchent de celte perfection, autant que leur état selon le monde et leurs dispositions intérieures le permettent, ce sont là des vérités qu'aucun chrétien n'oserait mettre en doute aujourd'hui. Gomment le faire en effet, lorsque le saint concile de Trente adresse à tous, même aux entants révoltés de l'Église, cette touchante exhortation : « Le saint con- « cile, de toute son affection paternelle, avertit, exhorte, prie et a conjure, par les entrailles de notre Dieu, tous ceux, en général « et en particulier, qui portent le nom de chrétiens, qu'enfin, pour « une fois, ils tombent tous d'accord et se réunissent en ce signe « d'union, en ce lien de charité et en ce s3'mbole de concorde; et « que, dans le souvenir d'une si grande majesté et de l'amour si <■< excessif de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a livré sa très chère a vie pour le prix de notre salut, et nous a donné sa chair à man- « ger, ils croient à ces sacrés mystères de son corps et de son « sang, avec une telle constance et fermeté de foi, et les révèrent a d'un si profond respect, d'une piété et d'une dévotion de co'ur « telle, qu'ils soient en état de recevoir souvent ce pair, qui est « au-dessus de toute substance, et qu'il soit véritablement la vie de « leur àme et la santé perpétuelle de leur esi)rit, afin que, soutea nus par sa vigueur et par sa force, ils puissent passer du pèle- « rinage de cette misérable vie à la patrie céleste, pour y manger a sans aucun voile le même pain des anges qu'ils mangent main- <r tenant sous des voiles sacrés i. »
\. Dexnum autem paterno affcclu admonot sancla synodus, horlalur, logat et obsecrat, per viscera misericordise Dei iiostri, ut omnes et singuli «lui
Ce n'était pas assez pour le saint concile de cette brûlante exhortation à recevoir souvent le pain au-dessus de toute substance, qui est la vie de l'âme et sa santé perpétuelle, ce pain qui donne la force d'arriver à la patrie céleste. A la session XXII, chapitre vi, il y revient encore et dit : « Le saint concile désirerait que les fi- « dèles qui assistent aux différentes messes ne se contentent pas « de la communion spirituelle, mais communient sacramentelle- 0 ment, afin que les fruits qui découlent de ce très saint Sacrifice « leur soient départis avec plus d'abondance ^ » Si la communion très fréquente et même quotidienne n'étai t pas louable, s'il était plus parfait de n'en pas user et de s'abstenir de la communion, il est évident que la sainte Église ne désirerait pas voir ses enfants s'approcher chaque jour de l'adorable sacrement de l'Eucharistie. Ce n'est pas elle qui les invitera jamais à suivre une voie moins parfaite, à s'adonner à des pratiques plus nuisibles qu'utiles. Il faut donc conclure des déclarations du concile de Trente, qu'il serait mal d'interdire généralement la communion, même quotidienne, aux fidèles ~. Telle est l'interprétation que les Congrégations romaines ont donnée de tout temps à ces paroles du concile. Le pape Innocent XI, dans un décret daté du douzième jour de février 1G79, recommande instamment aux évoques de se mettre en
cliristiano nomine ccnscntur, in hoc veritatis signe, in lioc vinculo chnritatis, in hoc concor(li?e syinl)olo, jam tandem aliquando convcniant et concordent, nionioresqiie tant?e majestatis, et tam eximii amoris Jesu Christi Domininoslri (\m dilectam animam suam in nostrae salutis pretiiim, et carnem suam nol)is dédit ad nianducandum ; hœc sacra mysteria corporis et sanguinis ejus eafidei constantia et fîrmitatc, ea animi devotione ac pietatc et cullu credant et venerentur, ut panem illum snpersuljstantialem fréquenter suscipere possint, et is vere eis sit animas vita, et perpétua sanitas mentis, cujus vigore confortati, et liujus miser^e peregrinationis itinere ad cœlestem patriam ])ervenire valeant, eumdem panem Angelorum quem modo sub sacris veiaminibus edunt, al)squc uUo velamine manducaturi. {Cnneil. Trid., sess. XIII, cap. viii.)
1. Opiaret sacrosancta synodus, ut in singulis missis fidèles astantes, non solum .'<])irituali affectu, scd sacramentali etiam Eucharistie perceptione communicarent, que ad eos sanctissimi hujus sacrificii fructus uberior proveniref. iConcil. Trid., sess. XXII, cap. vi.)
'■2. Obstat concilium Tridentinum episcopo volentiprœscribcre certa tempera, ut dies Dominicos, quartam et sextam feriam quilnis tantum liceat viris laicis conjugatis, negolialoril)Us et mnlierilius etiam non conjugalis, sanctissimam Eucharistiam sumere, etiam ob irreverentiam quam potest quotidiana hujus sacramenti sumptio in sua diœcesi parère. Hoc fuitdecisum in mensejanuarii I'jS7 nl)stare, quia antique tempore peracla consecratione, omnes astantes .sumejtant Eucharistiam; et idée licitum est quetidie Eucharistiam sumere. (Vol. IV Ducisionum Bolx.)
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garde contre les règles générales dont le but ou au moins l'eflet serait d'éloigner les fidèles de la communion quotidienne; qu'ils voient par eux-mêmes, ou par l'intermédiaire dos curés ou des confesseurs, la décision qu'il convient de prendre pour ciiaque cas en particulier, et ce qu'il est à propos de permettre. Il ne laut pas que personne se voie interdire la communion fréquente ou même quotidienne, mais il faut veiller à ce que chacun s'en approche plus ou moins souvent, selon la perfection des dispositions qu'il 3' apporte. Les religieuses qui désirent communier tous les jours devront d'abord se mettre en mesure de faire la sainte communion aux jours oîi leur règle les y invite; s'il s'en trouve quelques-unes qui s'en rendent dignes par une ferveur particulière, on pourra leur permettre de communier plus fréquemment et même tous les jours. Les prédicateurs, de leur côté, ne manqueront pas d'engager leurs auditeurs à s'approcher souvent de la sainte table; mais en même temps ils leur rappelleront la nécessité de s'y bien préparer, et leur indiqueront les meilleurs moyens de le faire, chacun selon son état '.
Le savant pape Benoît XI\', après avoir rappelé la pratique des premiers fidèles et l'enseignement du concile de Trente touchant la fréquente communion, ajoute : « Plût à Dieu que les hommes
1. In hoc ig-ilur pastorum diligentia potissimum invigilal)it, non ut a freqiicnti, aut quotidiana sacrae communionis sumptionc unica prfecepti formula alùpii deterreantur, aut sumendi dies gencraliter constituantur, sed magis quid .singulis permittendum per se, aut parochos seu confessarios sibi decornendum putet; illudque omnino provideat ut nemo a sacro convivio, scu fréquenter seu quotidie accesserit, repellatur et nihiloininus det operamut iinusquisque digne, pro devotionis et prœparationis modo rarius aut crel)rius Douiinici corporis suavitatem dcgustet. Itidem moniales quotidie sacram communionem petentcx admonendîc erunt, ut in diebus ex earum ordinis insliluto prcVîstitutis communicent ; si quce vero puritate mentis eniteant, et fervore spiritus ita incaluerint ul dign^e frequenliori, aut quotidiana sanctissinii sacramenti perccptione vidori possint, id illis a Superiori])us permittntur. Proderit etiam prjeter parochorum et eonfessariorum diligentiam, opéra quoque concionalorum uti, et unum eis constilulum liaberi, ut cum tideles ad sanctissimi sacramenti frequentiam iquod facere debenti accédèrent, slatiin de magna ad iilud sumendum pra^paralione oralionem babeant, generalinique oslendant eos qui ad frequentiorem aut quolidianam saluliferi cibi sunq)lionem devoto studio excitantur, debere, sive laici negocialores sinl, sive conjugati, sive (piicumque alii, suara agnoscere intirinit^ilem, ul dignilate Sacramenti ac divini judicii formidine, discant cœlestem mensam in qua (Ibristus est revereri, et si quando se minus parâtes senserint, abea ajjstinere, seque ad majorem prceparationein accingere. (^Innocent. XI, apud Uosset, Institut, sacrx Iheologix, ibiii.)
« de notre temps imitassent la chrétienne et pieuse ferveur des « fidèles des premiers siècles ! Embrasés eux-mêmes d'une sem- « blable ardeur, ils se presseraient avidement autour de la table « sainte, qui est dressée pour tous; ils ne se contenteraient pas « d'assister à la solennité de nos mystères, mais on les verrait pé- 0 nétrés du religieux désir d'y participer. Assurément, tout ce que « les évoques, les curés, les confesseurs peuvent faire de mieux, « pour remplir utilement leurs fonctions, c'est de déployer un <r grand zèle pour obtenir des fidèles qu'ils s'appliquent à garder « leurs âmes pures, et à se rendre ainsi véritablement dignes d'ap- « proclier souvent de la sainte table non seulement par la com- « munion spirituelle, mais par la participation sacramentelle à ce « sacrifice que le prêtre, ministre public de l'Église, n'offre pas « seulement pour lui-même, mais aussi pour eux et en leur propre a nom K »
Ajoutons à ces autorités, que l'on pourrait multiplier pour montrer quel est l'esprit de l'Église touchant la fréquente communion, une page empruntée à V Introduction à ta vie dévote de S. François de Sales. Nul mieux que ce saint Docteur ne peut donner la note juste, sur un semblable sujet : « Communier tous les jours, « cest un usage que Je ne loue ni ne l)Jàme; mais communier a tous les diinanches, cest une pratique que je conseille à tous « les fidèles, et je les y exhorte, pourvu qu^its ne conservent en « eux aucune volonté de pécher. Ce sont les propres paroles de « S. Augustin, dont je prends ici le sentiment, pour ne louer ni ne « blâmer la communion quotidienne, sur laquelle je renvoie les « fidèles à la décision de leurs directeurs; car elle demande une « si grande excellence de dispositions, que l'on ne peut pas la « conseiller généralement à tous; mais aussi parce que celle excel- « lence de dispositions peut se trouver en plusieurs bonnes Ames,
1. Itinnin niitom eo ipso christiniicE picl;itis forvorc, qno pi-imoriiin s;ernlnruiu fidèles cxai'(le));int, noslrorum quoque lempomun homincs iiitl;iinmali, avide ad publieam sacram inensam advolarc, sanetoruinqiie uiyslerionim solemnilafi non adosse tantum, sed religiose eorumdem participationcni exo])lare conspicerentur. Nulla certe res est, qua utilius episcopi, })aroehi, eonfessarii studium siium omne impendere valeant, qnam in excitandis fldeliljus ad eam mentis purilatein sectandam, unde digni reddanlur frequcnli ad sacram mcnsam accessu, et non spirituali tantiim, sed sacramentali parlicipationc illa sacrificii, quod a sacerdote tanquam publico Ecclesise ministre, non pro se lanlum, sed pro ijjsis et ipsorum noininc ofTcrtur. (Benedict. XIV in Constitut. Ccrliores, 13 novemb. 1742.)
a l'on ne peut pas non plus la défendre généralement à tous; c'est « une affaire que le confesseur doit régler sur l'état habituel et « actuel du pénitent. Comme ce serait donc une imprudence de « conseiller indifféremment à toutes sortes de personnes cet usage « si fréquent de la communion, c'en serait véritablement une autre « de le blâmer dans une personne à qui un sage directeur l'aurait a conseillé. C'est pourquoi j'approuve tort la judicieuse et douce « réponse que sainte Catherine de Sienne fit à celui qui,n'approu- « vaut pas qu'elle communiât tous les jours, lui dit que S. Augus- « tin ne louait ni ne blâmait cet usage. Eh bien î lui dit-elle « agréablement, puisque S.Augustin ne le blâme pas, je vous prie « de ne pas le blâmer non plus, et je me contenterai de votj'o (' silence.
« Mais, Philothée, vous voyez que S. Augustin porte fortement « les fidèles, par ses conseils et ses exhortations, à communier « tous les dimanches; faites-le donc autant que vous pourrez, puis- « que, ayant purifié votre cœur, comme je le présuppose, de toutes « sortes d'affections au péché mortel ou véniel, votre âme y est « encore mieux disposée que ne le demande S. Augustin K »
Un peu plus loin le saint docteur ajoute : « Si le monde vous « demande pourquoi vous communiez si souvent, dites au monde « que c'est pour apprendre à aimer Dieu, pour vous purifier de « vos imperfections, pour vous délivrer de vos misères, pour cher- « cher de la consolation à vos peines, et pour vous soutenir dans « vos faiblesses. Dites au monde que deux sortes de gens doivent « communier souvent : les parfaits, parce qu'étant bien disposés, « ils auraient grand tort de ne pas s'approcher de la source de la « perfection, et les imparfaits afin d'arriver à la perfection; les « forts de peur de s'affaiblir, et les faibles afin de se fortifier ; les « sains pour se préserver de toutes sortes de maladies, et les ma- « lades pour chercher leur guérison. Mais ajoutez que pour vous, a étant du nombre des âmes imparfaites, faibles et malades, vous « avez besoin de recevoir souvent l'auteur de la perfection, le Dieu « de la force, le médecin de votre âme. Dites au monde que ceux « qui ne sont pas bien occupés de leurs affaires doivent commu- « nier souvent parce qu'ils en ont le temps; et ceux qui en sont « fort occupés, parce qu'étant chargés de beaucoup de travail et de
1. s. Trançoisde Sales, Introduction à In vie dévote, II'' p., ch. xx.
« peine, ils ont plus souvent besoin d'une solide nourriture. Dites « enlin que vous communiez fréquemment pour apprendre à bien « communier, parce qu'on ne fait guère bien une action à laquelle « on ne s'exerce que rarement.
« Communiez donc souvent, Pliilothée, et le plus souvent que c< vous pourrez, avec l'avis de votre Père spirituel; et, croyez-moi, « si le corps prend les qualités de la nourriture dont on use habi- « tuellement.... vous verrez que, nourrissant habituellement votre « Ame de l'auteur de toute beauté, de toute sainteté et pureté, elle « deviendra, à ses yeux, toute belle et toute bonne, toute pure et « toute sainte '. »
On ne pourrait mieux dire pour montrer l'excellence et l'utilité, de la communion fréquente et même quotidienne, pour les âmes qui sont bien disposées; mais il ne faudrait pas conclure qu'il en est de même pour tous indistinctement, et qu'il suffit de n'être pas habituellement coupable de péché mortel, pour être digne de s'approcher très souvent de la sainte table, car, dit S. François, <f la communion quotidienne demande une si grande excellence de « dispositions, que l'on ne peut pas la conseiller généralement à « tous; » et s'il presse Philothée de communier souvent, c'est qu'il suppose qu'elle a purifié son, cœur de toutes sortes d'affections au péché mortel ou véniel, et que, de plus, tel sera l'avis de son directeur spirituel.
S. Thomas ne l'entendait pas autrement. Répondant à cette question : Est-il permis de communier tous les jours? il dit qu'il faut considérer deux choses, la vertu du sacrement et les dispositions avec lesquelles on en approche. La vertu du sacrement de l'Eucharistie est précieuse et efficace pour le salut de l'homme, et par conséquent, il y a pour nous une grande utilité à recevoir souvent la sainte communion; mais les dispositions de celui qui communie peuvent être bonnes ou laisser à désirer. Si elles sont vraiment bonnes et dignes d'un si grand sacrement, il est utile et louable de le recevoir chaque jour. Mais beaucoup d'hommes manquent, pour mille motifs, de ces dispositions parfaites, et il vaut mieux pour eux ne pas communier chaque jour. Qu'ils le fassent toutes les fois qu'ils s'y trouvent bien préparés -. S. Thomas de-
1. s. rRwçois DE Sales, Introduction à la vie dévole, II" p., ch. xxi.
2. Kospondeo diccndum quod circa usum hujus sacramenli duo possunt considcrari : unum quidem ex parte ipsius sacramenti cujus virlus est homi-
mande donc une préparation toute spéciale pour la communion quotidienne. Il faut, dit-il en propres ternies, y apporter une grande dévotion et un grand respect pour la Très Sainte Eucharistie : Rerjuivitur ut cum magna devotione et révèrent ia ad hoc sacrameufum accédât. Ailleurs il dit encore : « Deux condi- « tions sont requises pour approcher de ce sacrement : le désir de « s'unir à Jésus-Christ, qui procède de l'amour, et le respect du <f sacrement, qui procède du don de crainte. Le désir de l'union « pousse à la communion quotidienne, mais le respect en éloigne. <r Si donc quelqu'un reconnaît, par son expérience propre, que la « communion augmente en lui la ferveur de l'amour et ne dimi- « nue pas le respect, il doit communier cliaque jour ; mais s'il « sent au contraire que le respect diminue par suite de la commu- « nion quotidienne, sans que la ferveur augmente sensiblement, il « doit s'en abstenir de temps en temps pour communier ensuite *■< avec plus de respect et de dévotion K » Il faudrait être bien aveugle, dit le cardinal De Lugo, pour ne pas reconnaître que S. Thomas exige autre chose ici, sous le nom de respect, reverentia, que la simple absence du péché mortel, pour la communion fréquente, cor cette disposition négative ne diminuerait pas par
nil)us salutaris, et ideo utile est quotidie ipsiim sumere, ut homo quotidie ejus fructum })ercipiat. Unde Ambrosius dicit ^de Sdcruinentis. lib. IV, cap. vi, a medio^ : « Si quotioscumque elïunditur san.iruis Cliristi qui in remissionom « percatorum elïunditur, debeo semper accipere, qui semper pecco, debeo « semper habere medicinam. ^ Alio modo potest considerari ex parte sumentis, in que requiritur ut cum magna devotione et reverentia ad hoc sacramentum accédât. Et ideo si aliquis se quotidie ad hoc paratum inventât, laudabile est quod quotidie sumat. L'nde Augustinus quum dixisset : « Accipe quotidie, ut « quotidie tibi prosit, » sul)jungit : « Sic vive ut quotidie merearis accipere. » Sed quia multoties in pluribus hominum multa impedimenta hujus devotionis occurrunt, propter corporis indispositionem vel anim«, non est utile omnibus hominibus quotidie ad hoc sacramentum accedere ; sed quotiescumque se ad illud homo invenerif praeparatum. l'nde {de Ecctes. doi/malihus, cap. un) dicitur : " Quotidie EucharisticB communionem accipere nec laudo nec vitupero. » (S. TilOM., 111, q. Lxxx, art. 10.)
i. In hoc sacramento duo requirunlur, scilicet desiderium conjunctionis ad Christum, quod facit amor, et reverentia Sacramenti. qufe ad donuin timoris perlinet : ])rimum incitât ad frequenlntionem hujus sacramenti quotidianam, sed secun(lum relrahit. Unde si aliquis experimenlaliter cognoscerel ex quotidiana sumptione IVrvorem amoris augeri et reverentiam non minui, lalis deberet quotidie cominunicare ; si autem senliret per quotidianam frequentationem reverentiam minui, et fervorem non multum augeri, lalis delieret interdum abstinere, ut cum majori reverentia et devotione postmodum accederet. (S. Tiiom. in IV, dist. xii, q. m, art. 1, q. -2.)
700 LA SAINTE EUCIIAUISTIE. — LIVRE 1. — CHAIMIRE XXI.
suite de la comiiiunion (luuliLiienne. Ce qu'il deuuuide, c'est une dévotion actuelle, une préparation fervente. Aussi conclut-il un peu plus loin que recevoir la Sainte Eucharistie est excellent en soi, mais qu'il peut être bon accidenleirenient de ne la pas recevoir '.
S. Bonaventure, dont la dévotion envers le sacrement adorable de l'Eucharistie ét;iit si ardente, ne parle pas autrement que S. Thomas. D'après lui, queKju'un ressemble-t-il aux chrétiens de la primitive Église? il fera bien de communier tous les jours. Ceux qui vivent dans la froideur et la paresse spirituelle, comme tant de chrétiens font de notre temps, ne doivent s'approcher que rarement de la Sainte Eucharistie. Ceux qui tiennent le milieu entre ces (.leux extrêmes devront tantôt communier pour avancer dans l'amour de Dieu et tantôt se priver de la sainte communion pour un temps, afin trapprendre à vénérer davantage cet adorable sacrement qui exige île nous tout à la fois le respect et l'amour. C'est par l'expérience que chacun reconnaîtra ce qui convient le mieux à son avancement. Sans doute tout nous invite à la communion très fréquente, mais à condition que la préparation ne laissera rien à désirer -. S, Bonaventure tenait tant à ce point qu'il trouvait la communion de chaque semaine suflisantc pour les religieux qui n'étaient pas prêtres, excepté lorsque quelques besoins particuliers ou quelques fêtes justifiaient des communions supplémentaires ^'.
Alexandre de Ilalès enseigne la même doctrine. Lorsque S. Augustin dit qu'il ne loue ni ne blâme ceux qui communient tous les
I. Idoo simpliciter loqueiido, iiiolius ost Eucharistiain siiinere ([uarn ab ea ahstinere ; sed in casa aliquo, iiihil ])rohibet esse inolius abstinere, quando aliquis probabililcr pnesuinil ex suiuplione revorcntiaiii iiiinui. (lu., ifrùL, art. 'i, q. 3.)
'■2. Si ergo qiueritur utrum oxpodial iVoqnentaro alicui, diccndum rjuod, si videat se esse in statu Kcclesi;is priniiliv.'e, laudanduin est (]uotidie communicare ; si autem in statu Ecclesife liiialis, utpote i'riyiduni et tarduni, laudandurn est quod raro; si autem mcdio modo, medio modo se deljet bal)ere, et aliquando débet cessare ut addiscatrevercri ; aliquando accédèrent inflammetur amore ; quiatali bospiti delietur bonor, debetur etamor;el tune secundum illain parlem secundum fjuam videril se melius proficere, ad illam magis decbnet, quod bomo sobim experientia discit. Omnes ergo raliones ad ])rimam parlem pro frequentia inlellignntur, salva débita prieparatione quje in paucissimis est, ut semper. (S. Bonavent. in IV, d. xii, p. "2, q. 2.)
•i. \\\ aliquis ita religiosus esse videtur et sanclus (cxceptis sacerdotibus), quin semel in septimana sufficiat ei ex consuetudine communicare, nisi speciaHs causa quandoque, vel ratio plus suadeat, infirmitas superveniens, vel singulariter festivitas solemnis, etc. (Ii)., lib. II de Profcctu religionis, cap. Lxxvn.)
jours, de qui parle-t-il, demande ce savant et pieux docteur, des bons ou des méchants? S'il parle des bons, pourquoi ne les louet-il pas? S'il parle des méchants, pourquoi ne les blàmc-t-il pas? — Écoutons sa réponse : Augustin parle des bons. Il peut se ftiireque la communion quotidienne fasse naître dans certaines âmes qui ■^ont bonnes, une sorte de dégoût et qu'elle amoindrisse le respect ri la dévotion ; chez d'autres, au contraire, des communions très fréquentes produisent un effet tout différent ; elles augmentent la dévotion et le respect, et alors il est louable de communier chaque jour, tandis qu'il ne l'est pas dans le premier cas. S. Augustin ne loue ni ne blâme la communion quotidienne, parce qu'elle est excellente pour plusieurs, et qu'elle est nuisible pour d'autres également bons. — Ailleurs il dit encore : En thèse générale, il vaut mieux communier chaque jour, lorsqu'on peut le faire dignement, que de se priver de la communion. Cependant il peut être plus utile en certaines occasions de s'éloigner pour un temps de la sainte table, que de s'en approcher fiéquemment, parce que cet (■'loignement momentané peut aider à communier ensuite, avec des dispositions plus parfaites de respect et de dévotion ^
Le cardinal De Lugo cite un grand nombre de docteurs et de savants théologiens qui préconisent la communion fréquente et même quotidienne, à la condition qu'on y apporte une préparation telle que cette fréquentation de l'adorable sacrement de l'Eucharistie ne nuise en rien au respect et à l'amour qui lui sont dus. Il ajoute : Je ne nomme pas les auteurs appartenant à notre Société (la Société de Jésus). Cliez nous, la communion fréquente fut toujours en très grand honneur; maison exige, pour la communion quotidienne, une vie irréprochable et des signes d'une vertu plus qu'ordinaire. La règle elle-même recommande à tous les confesseurs de la Société de ne pas accorder facilement à leurs pénitents la communion quotidienne.
1. Augustimis loquitur (le bonis, etjjdlesl osso in bonis quod quotidie communifarc gcnerct fastidiinn et. minorem reverenliani et devotionem, etc.; in ali(jnibus vero ipsa fr('(|ucnlia aiiget devotionem et reverentiani ; et tune laudal)ile esl quoticUe accipere: et ideo née iaudal nec vitupérât, quia aliquando bene pofest tieri a bonis, quando(|ue bene oniilti a bonis. (Alexand. Halensis, IV, art. i, ;^ l,q. -i.i
Per se loqucndo magis expedil alieui digne accedere quam expédiât eidem cessare ; oecasionaliter tanicn niagis exjH'dit eessare ad tenipus, quia alifjuando contin;;it ffuod cessatio est causa niajoris devolionis et reverentiae. Jn., ibii/.,
Nous en avons dit assez pour montrer rcxcellence de la communion très fréquente et même quotidienne, tout en reconnaissant qu'elle n'est pas également utile à tous et que, pour plusieurs, elle serait un danger. Que chacun consulte donc ses dispositions, ses besoins, mais surtout qu'il consulte un confesseur sage et érlairé. Nul n'est bo^i juge dans sa propre cause, et l'on serait bien imprudent de vouloir s'en rapporter à ses propres lumières, lorsqu'il s'agit d'un acte si grave et dont les effets ne sont pas seulement pour le temps mais pour l'éternité. Les confesseurs, à leur tour, ne doivent pas s'enVapporter à leur propre sens, mais suivre les règles consacrées par l'usage des meilleurs directeurs des âmes, de ceux qui ont été des saints eux-mêmes et qui ont contribué à former des saints. Qu'ils se gardent bien de détourner leurs pénitents de la communion fréquente. Qu'ils tiennent compte de leur genre de vie, de leurs fonctions. Qu'ils ne permettent pas la communion Iréquente à ceux qui tombent souvent dans le péché mortel. Qu'ils la permettent à ceux qui tombent dans le péché véniel, même fréquemment, s'ils n'ont aucune attache pour ce péché. Qu'ils augmentent les espaces entre deux communions, s'ils reconnaissent que leurs pénitents perdent quelque chose du respect dû au Très Saint Sacrement, ou cessent d'avancer dans la voie de la perfection. Qu'ils exigent toujours une préparation sérieuse, une grande dévotion de la part de ceux qui désirent communier fréquemment. C'est ainsi que la sainte communion produira tous ses fruits et sera, pour ceux qui la recevront, le pain qui donne la vie éternelle.