ÊTRE PUR, AUTANT QUE POSSIBLE, DE TOUT PÉCHÉ VÉNIEL
Le sacrement de rEucliarislie ne confère la première grâce qu'accidentellement; ce n'est pas pour cette fin qu'il a été institué. Régulièrement donc, il est nécessaire d'être en état de grâce lorsqu'on le reçoit, pour recevoir en même temps les fruits qui y sont attachés. Mais l'état de grâce, c'est-à-dire l'absence de tout péché mortel, suffit-il pour que la sainte communion produise dans l'âme l'augmentation de la grâce habituelle, qu'elle excite la ferveur de la charité, qu'elle efface les péchés véniels? Ne faut-il pas quelque disposition particulière pour que la communion, non seulement ne soit pas mauvaise, comme elle le serait sans l'état de grâce, mais pour qu'elle soit réellement utile à celui qui la fait? Le péché véniel ne suffit-il pas pour mettre obstacle aux heureux effets que le sacrement adorable de l'Eucharistie doit produire en vertu de sa propre nature, si rien ne met obstacle à son action ^ ?
Le Docteur Angélique dit qu'il se peut agir, soit des péchés véniels commis avant la communion, soit de ceux que l'on coinniettrait tlans la réception même du Très Saint Sacrement de l'Eucharistie. Les premiers peuvent n'être pas un obstacle â l'effet intégral du sacrement; les seconds s'y opposent dans une certaine mesure. Considérons d'abord le cas où quelqu'un se rend
\. Ulriim ])er venialc ])eccatiim impedialiir cfleclus liujus sacramenli? — Vidctur (luoil, etc. Sod contra est quod Dainasccims dicit {Orth. FiiL, lib. IV, cap. xiv) : « I;^iiis ejus, quod in iiobis est dcsiderii, assumcns eam, quaa ex carl)onc, id est ex lioc sacramenlo, ignitionoin, comlnirat nostra })eccala, et illuniinet corda nostra, ut participatione divini ignis igniainurel deificcmur. » Scd ignis nostri dcsiderii velamoris iiripeditur pcr peccata venialia, qua; inipediunt fervorem charitatis. Ergo peccata venialia impediunt effectum hujus sacramenti.
Respondeo dicendum quod peccata venialia dupliciter accipi possunt : uno modo prout sunt pra;terita; alio modo prout sunt exercita. Primo quiùeni
coupable de péché véniel dans l'acte même de la sainte communion.
Quelques auteurs ont dit que le péché véniel que l'on commet en recevant la Sainte Eucharistie s'oppose radicalement à l'effet de ce sacrement. Ils en donnent pour laison que l'effet propre et premier du sacrement de l'Eucharistie est l'augmentation de la grâce, tandis que celui du péché véniel est sa diminution.
Si l'effet du sacrement se produisait malgré le péché véniel actuellement commis, il faudrait donc admettre que la grâce augmenterait et diminuerait, en vertu du même acte et au même moment, dans celui qui communierait en se rendant coupable d'un tel péché, par exemple en communiant par vaine gloire ou avec une dissipation et des distractions voulues. Or il est difficile d'admettre à la fois ces deux effets contraires.
Cependant l'opinion communément admise est qu'il faut distinguer ici entre l'augmentation de la grâce habituelle ou de la charité, et la ferveur ou la douceur que cette charité procure. Le péché véniel, commis dans l'acte de la communion, empêche certainement que la ferveur de la charité ne se développe et que le communiant n'éprouve la douceur que l'on trouve dans une communion faite avec des dispositions irréprochables; cependant il ne met pas opposition à l'accroissement de la grâce. Les péchés véniels commis dans l'acte même de la communion peuvent être simplement des pensées indifférentes en elles-mêmes, mais qui deviennent coupables à cause de la circonstance dans laquelle on s'y laisse aller, et parce qu'elles empêchent l'âme de s'appliquer au grand mystère qui s'accomplit en elle. Ils peuvent être aussi des pensées, des sentiments, des actes, des omissions coupables de leur nature, mais qui ne s'opposent pas à la considération des choses divines, ni à quelques actes de ferveur et de charité, tels les péchés de vaine gloire dont nous avons parlé plus haut.
modo pcccala vcnialia nullo modo impcdiuiit cffectum hujus sacramenti. Polest enim contin.wrc quod aliquis post milita peccata venialia commissa, dévoie accédât ad hoc sacramentum, et plenaric liujus sacramenti consequalur efTeclum. Secundo autem modo, peccata venialia non ex tolo impediunt hujus sacramenti effectuin sed in parte. Dictum est enim (art. 1 et :2 hujus q.), quod effectus hujus sacramenti non solum est adeplio hahilualis p^ratiœ vel charitatis, sed etiam quasdam actualis rcfectio spirilualis dulcedinis, quœ quidem impeditur, si aJiquis accédât ad hoc sacramentum, per peccata venialia mente disiraclus ; non autem lollitur augmcntum habitualis gratife vel charitatis. (S. TiioM., III, q. LXiux, art. 8.)
Le péché véniel qui ne permet pas à ceux qui le commettent de goûter en même temps les douceurs que le céleste aliment apporte avec lui, et de s'occuper des bontés de Dieu et de son amour dans le Saint Sacrement, les prive évidemment de la ferveur et de la consolation qu'ils dédaignent et repoussent, parle fait même de leur péché. Celui qui permet une attention suffisante aux choses divines, et même l'amour actuel de Dieu, n'est pas absolument incompatible avec la ferveur et la consolation spirituelle, mais il y nuit beaucoup, et met ainsi obstacle, dans une certaine mesure, aux effets de la communion.
Un péché véniel ainsi commis, au moment même de la réception de l'Eucharistie, ne peut pas être remis en vertu de cette réception; car un péché n'est jamais pardonné tant que le coupable s'y complaît, c'est-à-dire, au moins dans le moment même où il est commis. Mais un péché véniel peut être effacé sans qu'un autre le soit, de sorte qu'il est permis d'admettre, et même on doit regarder comme certain, qu'une faute vénielle, commise au moment de la communion, n'empêche pas le pardon des fautes vénielles commises en d'autres circonstances. Il faut cependant remarquer, avec Soto, que cette conclusion ne serait pas exacte s'il s'agissait d'un péché de distraction volontaire. Les autres péchés véniels ne pourraient pas être pardonnes en vertu d'une communion accompagnée d'un tel péché, parce qu'ils doivent leur rémission à la ferveur actuelle, que la communion excite dans l'âme ; or cette ferveur ne saurait exister lorsqu'une distraction volontaire et coupable accompagne la communion.
Nous avons dit que le péché véniel commis dans l'acte même de la communion n'empêche pas l'accroissement de la grâce habituelle. En effet, quiconque reçoit dignement la Sainte Eucharistie feit en même temps quelque progrès dans cette grâce. Or, on reçoit dignement la Sainte Eucharistie pourvu que l'on ne soit pas coupable de péché mortel ; les péchés véniels n'y sont pas un obstacle. Il en résulte évidemment que ces sortes de fautes n'empêchent point tout accroissementdegràce en celui qui les a commises et n'en a pas encore obtenu le pardon. Le saint concile de Trente, en traitant de la préparation qu'il faut apporter à la réception du sacrement de l'Eucharistie, proclame la nécessité de la pénitence et de la confession des péchés mortels ; s'il avait été nécessaire aussi de se purifier des péchés véniels pour communier dignement, il n'eût
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pas manqué de le dire. Ajoutez que le péché véniel n'est pas, de sa nature, incompatible avec la grâce, autrement il empêcherait aussi les autres sacrements de produire leur effet, ce qui n'est pas. Il faudrait donc qu'il existât une exception pour le sacrement de l'Eucharistie, et que le péché véniel mît obstacle dans ce sacrement à ce qu'il permet dans les autres. Or on ne trouve nulle trace de cette exception, ni dans l'Écriture, ni dans les écrits des Pères, ni dans la liturgie, ni dans la pratique de l'Église, ni dans les conciles. Si elle existait, si tout péché commis dans l'acte même de la communion privait ce sacrement de son effet sacramentel principal, qui est l'augmentation de la grâce, il s'ensuivrait que les fautes les plus légères en elles-mêmes, commises en ce moment, seraient des péchés mortels; car mettre un empêchement complet à l'effet principal que doit produire un sacrement, c'est manquer très gravement au respect qui lui est dû. Dans de telles conditions, la Très Sainte Eucharistie, que Jésus-Christ nous a donnée comme un aliment et un médicament propre à guérir les blessures de notre âme, deviendrait pour nous un poison extrêmement dangereux. Avec quelle facilité, en effet, ne tombons-nous pas dans le péché véniel? Est-il quelqu'un qui n'offense pas souvent Dieu véniellement, dans les actes mêmes qu'il s'efforce de bien faire ? Notre-Seigneur n'aurait donc pas pourvu comme il le faut aux besoins de notre fragilité. iMais en instituant la Sainte Eucharistie, ce n'est pas un piège qu'il nous a tendu, c'est un puissant moyen de salut qu'il nous a préparé.
Nous devons donc dire, avec S. Thomas et presque tous les théologiens, que le péché véniel, quel qu'il soit, et à quelque moment qu'il ait été commis, fût-ce au moment même de la sainte communion, ne met pas un obstacle complet â l'accroissement de la grâce habituelle, et n'empêche pas la Sainte Eucharistie de produire dans l'âme l'effet sacramentel, en vue duquel elle a été instituée.
Cependant il faut admettre cette conclusion avec certaines restrictions. Le péché véniel n'enlève pas â la Sainte Eucharistie sa vertu propre d'augmenter la grâce sanctifiante, en celui qui la reçoit; cependant il rend cet accroissement plus difficile et moins considérable. Il rend celui qui communie moins bien disposé et moins digne de recevoir cet adorable sacrement, quoiqu'il n'en devienne pas absolument indigne. Or, tout sacrement agit en pro-
portion delà dévotion et des dispositions de celui qui s'en approche. Si la dévotion est grande, si les dispositions sont parfaites, les fruits du sacrement sont abondants autant que précieux; mais quiconque n'apporte que la disposition strictement nécessaire ne reçoit aussi que le degré de grâce strictement nécessaire pour que le sacrement ne soit pas inutile et sans effet. Le péché véniel commis dans l'acte même de la communion ne détruit pas la charité, mais il la blesse, il la prive de sa ferveur, il rend la dévotion et les dispositions languissantes, pour ne rien dire de plus ; une communion ainsi faite ne sera pas mauvaise sans doute, elle ajoutera quelque chose à l'état de grâce de celui qui la fait; mais elle lui donnera incomparablement moins qu'il n'aurait reçu s'il avait communié avec une véritable et sincère piété.
A ceux qui disent que l'augmentation de la grâce habituelle et sa diminution en vertu du même acte sont quelque chose d'inadmissible et que, par conséquent, le péché véniel qui diminue la grâce ne peut pas permettre que la communion l'augmente, s'il est commis dans la réception même de ce sacrement, on peut répondre, avec Nugnus, qu'un péché véniel qui accompagne la communion ne la souille pas pour cela tout entière. Il peut n'être qu'un accident indépendant de la communion elle-même, comme si, par exemple, quelqu'un, au mornent où il communie, se propose de faire un léger mensonge, soit pour s'amuser, soit pour rendre service. Il est évident que le péché, en pareil cas, n'affecte pas la communion elle-même ; on ne pèche pas parce qu'on communie, mais parce qu'on se propose de commettre cette faute. Mais supposé que le péché réside dans la communion même, par exemple que l'on communie par vaine gloire, ou pour un autremotif répréhensible jusqu'à un certain point; cette fin qu'on se propose est assurément coupable et l'on mérite de ce chef un châtiment; mais, en même temps, le dessein que l'on a formé de communier est bon en lui-même; la communion est bien faite puisque l'on est en état de grâce, et sous ce rapport on a droit à l'accroissement de grâce sanctifiante que procure le sacrement. Perdra-t-on d'un côté plus qu'on ne gagnera de l'autre? c'est le secret de Dieu, qui sonde les secrètes dispositions des cœurs et qui sait concilier les droits de sa justice avec son infinie miséricorde.
Quelques théologiens ont pensé que les distractions, quoique vénielles, qui accompagnent la réception de la sainte communion,
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doivent être un obstacle particulièrement grave, et même insurmontable, à l'efficacité du sacrement de l'Eucharistie. Ils estiment, en effet, que la dévotion actuelle est une condition nécessaire pour profiter de la sainte communion, dételle sorte que quiconque serait entièrement distrait au moment de la réception du sacrement ne recevrait pas l'accroissement de g^ràce qui en est le principal effet. S. Thomas a enseigné cette doctrine dans l'explication du W" livre des Sentences (d. xii, q. 2, a. 1, q. 3). Alexandre de Halès, Durand, S. Antonin, Cajétan et d'autres sont du même avis. Ils sont néanmoins tous d'accord pour affirmer qu'une telle distraction est un péché non pas mortel mais véniel. A l'appui de cette opinion, on peut dire, en premier lieu, que tous les Pères exigent une grande dévotion dans ceux qui s'approchent de la Sainte Eucharistie; en second lieu, que si un accroissement de grâce accompagnait infailliblement toutes les communions, il s'ensuivrait que tous les prêtres qui célèbrent et communient quotidiennement, souvent pendant de nombreuses années, avanceraient presque à l'infini dans la sainteté; ce que l'expérience est loin de confirmer. Cependant l'amour est actif de sa nature, et quand la charité, qui est la grâce sanctifiante, est ardente dans une àme, elle se montre. Une autre raison encore : les aliments ne nous nourrissent qu'à la condition que nous agissions sur eux, et que nous les transformions en notre propre substance. Il doit en être de même de la nourriture spirituelle qui est le sacrement adorable de l'Eucharistie. Pour qu'il nourrisse une àme, il faut que cette àme agisse de son côté par une dévotion actuelle, qu'elle s'incorpore cet aliment divin par des actes d'amour.
Quoi qu'il en soit de ces motifs, la vérité est que la distraction même pleinement volontaire, au moment de la communion, n'empêche pas simplement et absolument le principal eflet de ce sacrement, qui est l'augmentation de la grâce. Nous avons cité le saint concile de Trente qui exige, pour la réception du sacrement de l'Eucharistie, non pas l'absence de distraction ou de tout autre péché véniel, mais uniquement l'absence de tout péché mortel. En second lieu, le passage de S. Thomas, sur lequel Cajétan s'appuie pour présenter la doctrine que nous venons de rapporter, comme étant celle du saint Docteur, n'est pas aussi probant qu'il le dit. S. Thomas, dans le commentaire des Sentences, suivait ordinairement les opinions les plus répandues , alors qu'il enseignait la
théologie; mais dans sa Somme théologique, ce sont ses propres opinions, c'est sa propre pensée qu'il donne; or, dans sa Somme, il dit en propres termes que les péchés véniels commis dans l'acte de la communion, et en particulier les distractions, n'empêchent pas l'augmentation de la grâce habituelle ou de la charité K
Lorsque les Pères de l'Église pressent les fidèles de s'approcher de la sainte table avec une grande dévotion, ils ne leur présentent pas celte dévotion comme absolument indispensable, mais comme une condition qui rendra leurs communions plus agréables au Seigneur, et plus fructueuses pour eux-mêmes; c'est en vue d'obtenir cet effet qu'ils leur recommandent d'éviter non seulement le péché mortel, mais même tout péché véniel volontaire.
La raison que Ton tire des nombreuses communions des prêtres, dont les effets ne paraissent pas au dehors, n'a pas de valeur. Il est certain que beaucoup de prêtres et de pieux fidèles communient chaque jour ou du moins fréquemment, sans que nous les voyions faire dans la sainteté de ces progrès extraordinaires qui frappent l'attention du monde. Si cette raison était sérieuse, il faudrait dire que le sacrement de l'Eucharistie n'augmente pas la grâce habituelle ni la charité, même chez ceux qui la reçoivent avec dévotion. Il faudrait dire aussi que les actes de vertu de toute sorte ne l'augmentent pas davantage, parce que nous voyons des prêtres et des fidèles qui persévèrent dans la grâce, et multiplient les bonnes œuvres, les actes de vertu les plus méritoires, sans que l'on remarque de changement notable dans leur manière d'être, relativement à la perfection de la charité. Mais nous répondrons, avec Suarez et Vasquez, que l'augmentation de la grâce habituelle n'est pas quelque chose qu'il soit possible de constater par l'expérience. Soto dit, de son côté, que l'accroissement de la grâce habituelle en ceux qui reçoivent la sainte communion avec piété est grand, mais qu'il ne paraît pas extérieurement, parce que les occasions lui manquent pour se manifester par des actes particuliers et héroïques. Mais pour ceux qui communient sans dévotion, l'augmentation est petite. Ils ont bientôt perdu, par les péchés véniels auxquels ils se laissent aller de nouveau, le peu de ferveur et de charité que la sainte communion leur avait communiquée ; il n'est
\. Si aliquis ficcedut ;ul hoc sacramcntum pcr pcccata venialia mente dis- Iractus, non tollitur aiigmentum haljiLualis gralise vol charitatis. (S. Tiiom., III, q. Lxxix, art. 8.)
donc pas étonnant qu'ils ne se distinguent pas du commun par des vertus marquantes. Cependant nous dirons avec Suarez, qu'il faut citer encore une fois, que l'on peut constater généralement la persévérance dans la grâce, de ceux qui reçoivent souvent la sainte communion, même lorsqu'ils le font avec une certaine indifférence. C'est assez pour conclure que la sainte communion est pour eux une nourriture qui les soutient, qui répare leurs pertes de chaque jour, et qui, par conséquent, leur donne une augmentation de grâce, bientôt perdue il est vrai, mais néanmoins suffisante pour qu'ils ne succombent pas.
La comparaison que l'on a faite entre les aliments corporels qu'il faut assimiler pour qu'ils produisent leur effet, et l'aliment spirituel qu'il serait nécessaire de s'assimiler aussi par des actes de dévotion véritable, pour qu'il augmente la vie de ràme,manqne d'exactitude. Vous transformez en votre substance l'aliment corporel que vous prenez : il est donc nécessaire que vous joigniez votre action à la sienne, sinon la transformation ne s'opérerait pas ; c'est vous qui la faites. Mais pour l'aliment spirituel, il n'en est pas de même, vous ne le transformez pas en vous, mais vous êtes transformés en lui. Il suffit, pour qu'il opère en vous ce qu'il 3^ doit produire, que vous le receviez et que vous n'opposiez pas d'obstacle insurmontable à son action.