AUTRE DISPOSITION A LA SAINTE COMMUNION : LA DÉVOTION ACTUELLE
Quelques anciens auteurs, dit le cardinal De Lugo, ont enseigné que la dévotion actuelle est nécessaire à ceux qui communient, pour recueillir le fruit du sacrement de l'Eucharistie, mais il est généralement admis que cette nécessité n'existe pas. Assurément la dévotion actuelle est très utile, et rend plus parfaite la préparation; grâce à elle, les fruits que l'on recueille sont plus précieux et plus abondants ; on doit s'eft'orcer, autant qu'on le peut, de l'apporter à la table sainte ; mais on aurait tort de la regarder comme indispensable. Tel est l'avis de Suarez, de Vasquez, de Sylvius, et, en général, de tous les théologiens qui ont pris S. Thomas pour guide. Il suffit, disent-ils, que le communiant soit en état de grâce, pour que l'effet sacramentel se produise en lui, par la vertu du sacrement qu'il reçoit.
Le saint concile de Trente enseigne expressément que l'épreuve nécessaire que l'Apôtre exige avant la communion, consiste à s'assurer, par un examen sérieux, que l'on n'est coupable d'aucun péché mortel. Si l'on se trouve coupable, il faut recourir à la confession 1. Moyennant cette condition remplie, S. Paul permet de manger ce pain et de boire ce calice : Et sic de pane illo edat, et de calice bibat ~. Aucune autre disposition n'est requise, à moins que l'on n'accuse S. Paul et les conciles d'avoir été incomplets dans l'exposé de la doctrine.
Une autre preuve de cette vérité se tire de l'ancienne coutume de faire participer les petits enfants à la Très Sainte Eucharistie. Il est évident que ces enfants ne pouvaient pas apporter de dévotion actuelle à la communion, pour en tirer quelque fruit; cependant, si la réception de cet adorable sacrement leur avait été inutile, assurément on ne le leur eût pas donné. Ils pouvaient donc en profiler, sans autre disposition que l'état de grâce conféré par le Baptême ; d'où il suit qu'il suffit de n'être pas coupable de faute grave pour que la sainte communion produise ses fruits lorsqu'on la reçoit. Cependant on pourrait objecter à cette preuve, que ce qui n'est pas exigé des petits enfants, parce qu'ils en sont incapables, peut fort bien l'être des adultes qui sont en pleine possession de leurs facultés. Mais ce qu'il faut surtout pour la réception d'un sacrement, c'est la volonté, l'intention de la recevoir. Encore n'estil pas nécessaire que cette volonté soit actuelle : il suffit qu'elle ait existé de fait et qu'elle n'ait pas été rétractée. C'est sur ce principe que l'on se fonde pour donner l'Extrême-Onction, par exemple, à des malades qui ont perdu connaissance, qui sont en proie au délire, ou même qui ont perdu l'usage de la raison depuis un temps considérable. Si la volonté non rétractée de recevoir un sacrement suffit pour qu'il produise son effet au moment où on le reçoit, pourquoi la dévotion non rétractée ne suffirait-elle pas pour augmenter les grâces que le sacrement procure?
La Sainte Eucharistie, considérée comme sacrifice, n'exige pas la
A. Quare communicare volenti revocandum est in memoriam ejus (Aposloli) prseceptum : Profjcf (mlem seipsum liomo. Ecclesiastica consuetudo déclarai, eam prol)atioiicin iiecessariam esse, utnuUus sibiconscius peccali morlalis quantumvis sihi contritus videalur, al)sque prœmissa sacramentali confessione ad sacram Eucharistiam accedere dcbeat. {ConciL Trid., sess. XIII, cap. VH.)
± I Cor., XI, 23.
DISPOSITIONS SPIRITUELLES DÉSIRABLES POUR LA COMMUNION. 7o9
dévotion actuelle en celui qui l'offre, non seulement pour sa validité, mais même pour produire ses effets. Personne ne dira que la messe est inefficace et sans valeur pour celui en faveur de qui elle est offerte, parce que le prêtre est distrait en célébrant le Saint Sacrifice et qu'il n'y apporte aucune dévotion. Cependant, lorsque le prêtre célèbre la messe, son action se joint à celle de Jésus- Christ et pourrait, par son imperfection, paralyser l'efficacité de celle du Seigneur : elle ne le fait pas. Pourquoi cette môme imperfection rendrait-elle inefficace le sacrement dans lequel Jésus- Christ seul agit et confère la grâce? Sans doute, la dévotion actuelle favoriserait l'action du sacrement sur l'âme, mais son absence ne suffit pas pour l'entraver dans ses effets essentiels.
Une raison sur laquelle on s'appuie, pour démontrer que la dévotion actuelle n'est pas indispensable pour communier avec fruit, est celle-ci : Supposé que la dévotion soit nécessaire pour que le sacrement de l'Eucharistie pi'oduise son effet, il serait obligatoire, sous peine de péché mortel, d'apporter celte dévotion actuelle à la sainte communion; car nous sommes gravement obligés d'éviter ce qui priverait le sacrement que nous recevons de son effet principal ; il faut nécessairement faire disparaître l'obstacle. Si donc le manque de dévotion actuelle était suffisant pour rendre la sainte communion inefficace, on commettrait une faute grave en communiant sans cette dévotion. Quelle source de scrupules et de dangers réels que cette obligation, souvent difficile à remplir! Saurait-on jamais si l'on s'en est acquitté d'une manière suffisante?
Enfin, il dépendait entièrement de la volonté libre de Notre-Seigneur d'imposer cette condition, en instituant la Sainte Eucharistie, et d'établir que ceux qui y participeraient n'en tireraient de fruit qu'à la condition de la recevoir avec dévotion. On ne doit pas supposer cette volonté de Notre-Seigneur sans de sérieux motifs d'y croire. Or rien n'indique, ni dans la Sainte Écriture, ni dans les Pères, ni dans les conciles, que la dévotion actuelle soit requise pour la réception du sacrement de l'Eucharistie, en vertu de son institution. Sans doute, les Pères pressent les fidèles de ne s'approcher qu'avec ferveur de cet adorable sacrement, mais c'est un conseil qu'ils donnent en vue d'un plus grand bien, ce n'est pas une obligation qu'ils rappellent, un devoir qu'ils exhortent à remplir.
Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps ici à la dévotion et aux autres dispositions spirituelles recommandées pour s'appro-
cher, avec des fruits abondants, de la sainte communion. Nous aurons Toccasion d'y revenir dans une autre partie de cet ouvrage.