DE LA FAUTE QUE COMMETTENT CEUX QUI COMMUNIENT EN ÉTAT DE PÉCHÉ VÉNIEL
Quelle faute y a-t-il à communier en état de péché véniel? Voilà une question qui n'est, hélas ! que trop pratique, même pour les personnes les plus pieuses et qui se préparent avec le plus grand soin à la réception de la Très Sainte Eucharistie.
Il est admis comme certain, par tous les théologiens, qu'il n'y a pas de péché mortel à se rendre coupable d'une faute, vénielle de sa nature, dans l'acte même de la communion. En effet, il suffit à celui qui doit communier de s'éprouver selon le précepte de l'Apôtre : Probet autem seipsum homo; or cette épreuve est faite lorsqu'on s'est examiné suffisamment pour pouvoir juger sans témérité que l'on n'est coupable d'aucune faute grave. Autrement il n'y aurait que les hommes parvenus aux plus hauts degrés de la perfection qui pourraient s'approcher de la sainte table. La communion serait extrêmement difficile, ou plutôt impossible à la très grande majorité des chrétiens, car, où sont ceux qui s'abstiennent habituellement de tout péché véniel ?
Il est certain, en second lieu, que c'est un péché véniel decommunier dans un but quelque peu répréhensible, ou malgré quelque défense qui oblige, mais non pas sous peine de faute grave : par exemple, si l'on faisait la sainte communion par vanité, ou si un enfant s'approchait des sacrements, sans qu'il y ait nécessité, malgré la volonté de ses parents ou de ses supérieurs.
Mais que faut-il penser des péchés véniels qui ont été commis avant la communion, ou de ceux que l'on commet dans l'acte même de la communion, sans toutefois qu'ils affectent directement cet acte?
D'après Suarez, celui qui commet un péché véniel dans l'acte même de la communion, par exemple en se laissant aller volontairement à quelque distraction, charge sa conscience d'un second péché, par le fait même de communier en commettant cette faute. De même celui qui se rend habituellement coupable de nombreux péchés véniels, et qui s'approche des saints mystères sans rien
faire pour se délivrer de la tiédeur et de l'indifférence que cette malheureuse habitude cause en lui, commet aussi un péché véniel en communiant. Il devrait, pour ne pas pécher, éprouver au moins quelque regret de ses fautes, et former la résolution de vivre plus saintement à l'avenir,
Vasquez dit au contraire qu'il n'y a de nouveau péché véniel ni dans l'un ni dans l'autre cas, parce que l'effet principal de l'Eucharistie, qui est l'augmentation de la grâce sanctifiante, n'est pas entravé. Cet effet ne sera pas aussi considérable, il est vrai, qu'il pourrait l'être ; mais l'homme n'est pas tenu de faire que le sacrement produise tout son effet possible.
En tout cas, s'il s'agissait de quelque péché véniel commis par hasard, et dont le communiant n'aurait pas la contrition, uniquement parce qu'il ne s'en souviendrait pas, ce péché ne nuirait aucunement au fruit de la communion, et n'occasionnerait aucune nouvelle faute.
D'après le cardinal De Lugo, quelquefois la concomitance d'un péché véniel, d'une distraction par exemple, avec la comnmnion, ne fait pas que l'acte même de communier soit coupable; mais le péché véniel lui-même devient plus grave, à cause de la circonstance dans laquelle il est commis; d'autres fois la réception du sacrement est elle-même une seconde faute. Un prêtre célèbre la sainte messe ; il s'aperçoit, au moment de la communion, qu'il est distrait, que son esprit est occupé de pensées vaines et étrangères; peut-il ne pas communier ou prendre du temps pour se recueillir et se mieux préparer, au grand scandale de l'assistance, et malgré le respect dû au Saint Sacrifice qu'il est défendu d'interrompre? Assurément non ; il peut et il doit continuer la messe; sa distraction est un péché, parce qu'elle est volontaire, mais il ne pèche pas de nouveau, en continuant l'oblation du Saint Sacrifice. Il y a là deux actes bien distincts qui s'accomplissent en même temps, la distraction qui est répréhensible, surtout en un moment où il faudrait l'éviter avec le plus grand soin, et l'acte de communier, excellent en lui-même, pourvu que l'on soit en état de grâce. Par la communion, on acquiert un accroissement de grâce habituelle ; par la distraction, on contracte envers la justice de Dieu une dette qu'il faudra payer en ce monde ou en l'autre.
iMais il pourrait se faire de plus que la distraction consistât en quelque pensée coupable, non seulement parce qu'elle serait étran-
gère au grand acte dont on doit s'occuper uniquement, mais parce qu'elle renfermerait en elle-même une certaine malice; telles seraient des pensées de vanité, des desseins de commettre des actes véniellement coupables, des irrévérences intérieures contre le Très Saint Sacrement lui-même. Ces sortes de distractions seraient doublement des péchés; premièrement, parce qu'elles éloigneraient l'esprit du Très Saint Sacrement, et, secondement, parce qu'elles seraient mauvaises en elles-mêmes. Sans doute, la réception de la sainte communion ne deviendrait pas un péché à cause d'elles, mais les fautes puiseraient une malice particulière dans cette circonstance qu'elles accompagneraient un acte si saint et si sacré.
De ce qu'un péché véniel commis dans l'acte même de la communion ne rend pas cet acte répréhensible et coupable en toute circonstance, on aurait tort néanmoins de conclure qu'il ne produise jamais cet effet regrettable. Quelquefois la malice du péché rejaillit sur la sainte communion elle-même ; ce qui peut arriver de deux manières.
En premier lieu, la malice du péché rejaillirait sur l'acte même de la communion, si celui qui communie liait, par sa volonté, sa communion à son péché; s'il voulait, par exemple, faire la sainte communion avec distraction, ou dans un mauvais dessein ; nous entendons toujours parler d'une malice vénielle. Alors la volonté se porterait en môme temps, par un même acte, sur un objet bon et sur un mauvais, et l'objet mauvais suffirait pour rendre cet acte mauvais, même dans son application à celui des deux objets qui serait bon. L'acte extérieur de la communion, procédant d'une volonti' coupable, serait coupable lui-même, car c'est de la volonté interne que tout acte tient d'être formellement bon ou mauvais.
Secondement, la communion peut être rendue mauvaise par un péché véniel commis en communiant, parce que, bien qu'en certaines circonstances on ne doive pas interrompre l'acte que l'on fait, malgré les distractions auxquelles on se trouve livré, comme dans l'exemple que nous avons donné d'un prêtre célébrant la sainte messe, cependant il vaudra mieux quelquefois s'arrêter, à cause du respect dû à une action sacrée. On ne peut pas nier que les clioses saintes, à cause de leur dignité, n'exigent un respect tout particulier lorsqu'on y participe; pour réciter les prières sacrées, pour s'entretenir avec Dieu, il faut quelque préparation ; il
faut que le cœur se détache des choses extérieures, et que l'esprit s'élève jusqu'à celle d'en haut. Si donc celui qui doit chanter les louanges du Seigneur ou réciter le saint office reconnaît qu'il est trop distrait, qu'il donne trop d'attention à quelque pensée étrangère, qu'il est troublé par quelque passion, il doit d'abord, s'il le peut, se recueillir en lui-même, rendre le calme à son âme, avant de dire les prières liturgiques ou de s'acquitter de quelque fonction sacrée. Mais combien plus nécessaire encore serait-il de se préparer, lorsqu'il s'agira de recevoir la Sainte Eucharistie? Pourrait-on excuser de toute faute quelqu'un qui, dans tout le feu d'une partie de plaisir, s'absenterait un moment pour aller communier, et reviendrait aussitôt à ses jeux et à sa dissipation ?
Il faut donc ne fût-ce qu'un peu de préparation et de recueillement avant la sainte communion ; ce n'est pas seulement un conseil, c'est un précepte qui oblige sous peine de faute au moins vénielle. Le respect dû à la dignité suprême de l'Eucharistie l'exige; ce serait gravement manquer d'égard pour cet auguste sacrement, que de s'en approcher sans dévotion et sans préparation. Que dirait-on de celui qui voudrait communier sans se découvrir la tête, sans fléchir les genoux, mais en allant et venant, en s'occupant de toute autre chose? La dissipation intérieure n'offense pas moins Dieu que cette dissipation, ce manque de respect extérieur.
Si donc le recueillement intérieur fait défaut, on doit s'arrêter un moment, s'efforcer de se rendre maître de ses pensées, et attendre un peu que la disposition soit meilleure. Car il ne suffit pas que la conscience ne soit chargée d'aucun péché mortel, et que, par conséquent, le sacrement puisse conférer la grâce, pour que la réception du sacrement soit bonne et agréable à Dieu. Sans doute, l'absence de tout péché mortel est suffisante pour que la communion ne soit pas un horrii^le sacrilège; mais il y a bien des degrés qui séparent ce crime affreux, d'une communion fervente et telle que Notre-Seigneur la demande. Dieu ne veut passeulemcnt une âme exempte de péché ; il la veut respectueuse, car il a droit à nos plus profonds hommages ; or, communier sans préparation et sans recueillement, c'est manquer au respect qu'on lui doit, par conséquent c'est pécher. Il faut donc, à moins de réelle impossibilité, se recueillir et éloigner les distractions au moment de communier,
surtout s'il s'agit de pensées qui déjà soient illicites par ellesmêmes.
Il nous est aisé de dire maintenant ce qu'il faut penser de la sainte communion faite avec une conscience chargée de péchés véniels, dans l'habitude desquels on vit, sans prendre un souci réel de s'en purifier et de s'en corriger. Nous avons vu qu'il y a faute vénielle à s'approcher du Très Saint Sacrement de l'Eucharistie sans préparation, sans respect ni dévotion; à plus forte raison semble-t-il nécessaire de se purifier des fautes vénielles qui salissent l'âme et la couvrent de taches. On peut dire que Notre- Seigneur a fait connaître cette nécessité de se purifier des moindres fautes lorsqu'on veut communier, en lavant les pieds à ses apôtres, avant la dernière Cène. Ils étaient exempts de fautes graves; cependant celui qui est ainsi pur a encore besoin de se laver les pieds, c'est-à-dire de purifier ses affections, qui ne sont presque jamais exemptes d'un peu de poussière terrestre. Pour prendre place au banquet divin, il faut, de toute nécessité, être revêtu de la robe nuptiale, c'est-à-dire être en état de grâce ; mais il faut de plus, sous peine de péché véniel, que cette robe soit pure et sans tache; il y aurait certainement une faute à se présenter avec une robe sale et sordide : or telle est celle des gens qui communient avec une âme souillée d'innombrables fautes vénielles.
Faut-il en conclure, avec Vasquez, que celui qui communie avec quelques péchés véniels, peu graves et peu nombreux, se rend néanmoins coupable? Non, dit De Lugo. L'obligation de se purifier même des fautes vénielles, avant la communion, doit s'entendre moralement. Que chacun fasse ce qu'il peut raisonnablement, suivant sa capacité, son état, sa condition, son avancement dans les voies spirituelles. On exige d'un grand plus d'éclat et de richesse dans ses vêtements que d'un pauvre, lorsque l'un et l'autre sont invités à quelque repas solennel. De même, on demande une pureté plus grande aux personnes consacrées à Dieu qu'aux hommes impliqués dans les affaires du siècle, lorsqu'il s'agit de prendre part au festin divin de l'Eucharistie. Il est donc impossible de tracer des règles absolues sur ce point. Pour plusieurs, il y aura irrévérence coupable, s'ils communient avec vingt ou trente péchés véniels, ou avec des péchés véniels de telle ou telle sorte, tandis que pour d'autres, ce manquement de respect n'existera pas. C'est comme pour l'action de grâces qui doit suivre la
communion. Elle est exigée de tous, mais elle ne l'est pas dans la même mesure; chacun doit agir selon ses capacités et sa condition. On ne demandera pas d'un enfant ou d'un ignorant, la même préparation à la communion, ni la même action de grâces, que l'on est en droit d'attendre d'un religieux adonné à la contemplation. Assurément la préparation qui suffit au premier, pour être exempt de faute, ne suffirait pas au second.
Terminons par examiner quelle serait la gravité du péché de quelqu'un qui, de propos délibéré, se laisserait aller entièrement aux distractions, au moment oii il recevrait le saint sacrement de l'Eucharistie.
Quelques théologiens ont vu dans un tel manque de respect envers Notre-Seigneur présent au Très Saint Sacrement, un péché mortel, et l'on conçoit qu'ils en aient jugé ainsi • ; cependant la plupart des docteurs sont d'un avis contraire. Ils ne traitent pas directement cette question; mais parla même qu'ils déclarent que l'attention n'est pas indispensable pour recevoir le fruit du sacrement, ils disent qu'on peut recevoir le sacrement lui-même sans attention actuelle, et cependant le recevoir validement, ce qui ne serait pas si la distraction volontaire en ce moment était un péché mortel, puisque la communion deviendrait un sacrilège.
On ne peut pas dire d'ailleurs qu'une simple distraction, si l'objet n'en est pas mauvais en lui-même, soit jamais un péché mortel.
Ainsi donc il reste établi que les péchés véniels et les distractions volontaires au moment de la communion ne la rendent pas
{. Quoniam capacitas nostra ad Christum efficaciter suscipiendum non est in carne, sed in spiritu ; non in ventre sed in mente : et mens Christum non attigit nisi per cognitionem] et amorem, per fidem et charitatem ; ita quod fidos illuminât ad recognitionem, vel recordationem, et charitas inflammat ad devotionem : ideo ad hoc quod aliquis digne accédât, oporlet quod spiritualiter comedat, ut sic Christum per recordationem fidei masticet et per devotionem amoris suscipiat, per quae non in se transforme! Christum, sed ipse polius trajiciatur in ipsuni mysticum corpus. Proptcr quod manifeste colligitur, quod qui tepide, indevote, et inconsiderate accedit, judicium sibi manducat et Ijihit, quia tanto sacramento conlumeliam facit. (S. Bonaventura, in Brevil., p. VI, cap. i\.)
Contenson trouve un peu trop sévères ces paroles du Docteur Sérapliique, mais il fait remarquer que S. Bonaventure ne parle que de ceux qui communieraient avec une indifférence et une dissipation alfectées, réellement injurieuses pour l'adorable sacrement de nos autels. (Voir COxNTENSON, 77it'u/., etc., lib. XI, p. II, diss. IV, cap. i.)
sacrilège ; ces fautes n'empêchent même pas la Sainte Eucharistie de produire dans l'âme une augmentation de grâce sanctifiante. A plus forte raison les distractions naturelles et involontaires n'entravent-elles pas l'effet du sacrement. Mais il est aussi vrai de dire que bienheureux sont ceux qui s'appliquent à faire la sainte communion, avec toute la pureté de cœur dont ils sont capables. Ce sont eux qui moissonnent dans le champ du Seigneur; les autres ne font que glaner quelques rares épis.
Que les prêtres, que les personnes consacrées à Dieu, que tous les fidèles qui ont le bonheur de communier souvent s'efforcent donc de purifier de plus en plus leur âme, pour ne pas s'exposer à offenser Dieu, en manquant au respect qui lui est dû, alors qu'il descend en eux par la sainte communion : Que celui qui est juste devienne encore plus juste; que celui qui est saint se sanctifie encore : Qui justus est justi/icetur adliuc ; qui sanctus est sanctificetur aclliuc. {Apoc, xxii, 11.)