‹ La Sainte EucharistieChapitre 155 sur 169 · SACRAMENTELLE · texte numérisé non relu

SACRAMENTELLE

Il nous reste à déterminer à quel moment précis le sacrement de rEucliaristie procure la grâce à ceux qui la reçoivent. Est-ce avant, pendant ou après sa réception? Est-ce même après que les saintes espèces ont cessé d'exister comme telles dans l'estomac?

Il est certain que la Sainte Eucharistie n'agit pas comme sacrement, ex opère operato, en vertu de sa réception, avant d'être reçue réellement. C'est l'usage du sacrement qui produit la grâce, et user du sacrement de l'Eucharistie, c'est le recevoir. C'est à ceux qui mangent ce pain divin que Notre-Seigneur Jésus- Christ a promis la vie éternelle : Qui manducat hune pcniemvivei in œternwn {Joann., \i, 59) : Celui qui mange ce pain vivra éternellement. Il est donc nécessaire de manger ce pain, par conséquent de le recevoir et d'en faire l'usage auquel il est destiné comme aliment, pour qu'il confère la grâce.

verentiam, propter quam mulla videmns omiffi qUcP nliquam suscipioiitium utilitalem impediunt; ideo hoc sacraincntuin non potosl una die ])is siimi, licet majorem fructum alierret duplex communio ([uam unica ; idoo ne^alur parvulis baptizatis etiam in articulo mortis, quibiis procul dubio gratiani augeret, et per conscquens gloriam etiam cssenlialem ; item liane o]) causam non datur perpetuis amentibus etiam baptizatis, neqiie iis éegrotis in quibus timetur periculum vomitus, quamvis utrique priventiir fructu sacramenti ; imo propter eamdem reverentiam non permitlitur iegrotus sumere de laici manu sacramentum, absente sacerdote, judicante Ecclesia minus inconveniens quod moriatur sine viatico quam tangi Eucharistiam manu laica, absente sacerdote. Quid mirum quod propter reverentiam sanguinis Christi, priventur etiam laici illo fructu secundario et minus principali qucm ex calice porciperent ? Erat enim frequons pericuhmi elVusionis in tanta communicanlium mullitudinc ; difficullas etiam consecrandi et minisirandi omnibus, repugnantia multorum ad polum vini, pericuhnii etiam erroris, ne n\u\\\\ cogitaront non esse totuni Cbristum sub singulis speciebus ; propter quie et alia justissime Ecclesia proliiljuit usum vulgarcm calicis, ut videri ])otest apud auctores in hac quœslione. Alia argumenta et teslimonia minoris momcnfi, contra banc sentenliam vide apud Vasquez, ubi sui)ra, qui bene ea dissolvil. (De Lugo, de Euchnr., disp. xii, scct. 3.)

Il est certain, en second lieu, que le sacrement de l'Eucharistie ne produit plus d'effet, lorsque les espèces ou les accidents du pain et du vin cessent d'exister dans l'estomac, parce qu'alors le sacrement disparaît aussi, et que le corps de Notre-Seigneur n'est plus réellement et substantiellement présent.

Il est certain, en troisième lieu, que la Sainte Eucharistie confère la grâce au moment où elle est reçue. C'est à ceux qui mangent sa chair et qui boivent son sang que Jésus-Christ a promis la grâce ; c'est donc au moment où ils prennent cet aliment sacré que la grâce leur est donnée.

Enfin, il reste un quatrième temps, celui pendant lequel la Sainte Eucharistie demeure dans l'estomac, avant que les accidents du pain et du vin aient disparu.

D'après Suarez, quelques théologiens ont dit que la Très Sainte Eucharistie produit son effet au moment où celui qui la reçoit est le mieux disposé ; mais cette opinion ne s'appuie sur rien ; il suffit, pour que le sacrement confère la grâce sacramentelle, que celui qui le reçoit n'y mette pas d'obstacle; une disposition plus parfaite n'est pas nécessaire. Si donc celui qui reçoit la sainte communion est en état de grâce, il n'y a pas de motif pour que le sacrement n'agisse pas immédiatement, et attende, pour produire son effet, une disposition meilleure, de la part du sujet. Il agit comme le fait une cause naturelle, du moment que les conditions nécessaires à son efficacité sont remplies.

Mais l'action du sacrement de l'Eucharistie est-elle instantanée? Suarez propose une opinion qui lui est particulière et qu'il regarde comme probable. Elle consiste en deux points. Le premier est que le sacrement produit tout son effet d'un seul coup, ce qui est vrai et ne saurait être mis en doute, car il agit comme une cause naturelle. Toute cause naturelle, qui ne rencontre pas d'obstacle dans son action, produit tout d'une fois son effet tout entier, parce qu'elle agit selon toute sa puissance. Or la grâce, effet du sacrement, ne trouve rien dans l'âme spirituelle, qui s'oppose à son entrée, ni qui la retarde, lorsque l'âme est en état de grâce, car elle est elle-môme une forme spirituelle; c'est donc tout d'une fois qu'elle est produite et augmentée par la réception de la Sainte Eucharistie.

Le second point admis par Suarez est que l'effet du sacrement se produit, non pas dans un instant indivisible, mais dans un es-

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pace de temps appréciable. Pour appuyer cette manière de voir, il dit qu'il y a dans le gosier une ligne connue de Dieu et des anges, et que nous pouvons nous représenter ; cette ligne sépare l'extérieur de l'intérieur. Avant que les aliments l'aient entièrement franchie, on ne peut pas dire qu'ils sont mangés; mais ils le sont aussitôt qu'elle est dépassée. La manducation consiste en l'introduction de la nourriture dans l'estomac ; tant qu'elle est dans la bouche, ce n'est pas encore la manducation proprement dite; lorsqu'elle a pénétré dans l'estomac, la manducation est achevée. Le temps qu'elle met pour passer de la bouche dans l'estomac, ou plutôt pour traverser la ligne idéale qui sépare les organes extérieurs des intérieurs, serait donc celui pendant lequel le sacrement produirait son effet.

Mais, dit Passerini, ce sont là des recherches trop scrupuleuses et trop curieuses; et plusieurs de ces affirmations ne sont pas même conformes à la vérité. 11 est faux d'abord que la manducation consiste dans le passage des aliments de la bouche en l'estomac, et que l'on ne mange pas la nourriture tant qu'elle est dans la bouche. S. Thomas ^ dit que la manducation consiste en trois choses : la division de l'aliment qui se fait dans la bouche; le passage de l'aliment ainsi préparé dans l'estomac, et enfin la digestion ; d'où Vasquez conclut que la nourriture est mangée, ou du moins commence de l'être, lorsqu'elle est encore dans la bouche.

Une autre inexactitude, avancée par Suarez, en faveur de son opinion, est que l'effet de la grâce se produit, et que la grâce est conférée à l'instant précis où l'acte de la manducation commence. Quoique Notre-Seigneur Jésus-Christ ait promis d'accorder la grâce à ceux qui mangeraient sa chair et qui boiraient son sang, dans l'adorable sacrement de l'Eucharistie, il ne s'ensuit pas nécessairement que la grâce soit conférée précisément à l'instant où commence l'acte dont résulte cet effet ; il semble plus croyable, au contraire, qu'il faut entendre les paroles de Notre-Seigneur de la manducation complète et parfdte, parce que l'aliment naturel ne nourrit et ne fortifie le corps qu'à partir de l'instant où la manducation est achevée.

Il semble nécessaire d'admettre que l'effet du sacrement de

i. IV, (1. XII, q. I, nrl. H, q. i, ad 1.

I,.V SAINTE ECCIIARISTIK. — T. I. 54

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l'Eucharistie se produit instantanément ; car s'il était progressif, et que l'augmentation de la grâce, en vertu du sacrement, s'opérât peu à peu, il faudrait admettre que l'Eucharistie, lorsqu'on la reçoit, ne donne pas seulement la grâce, mais qu'elle la conserve par sa vertu sacramentelle. En etfet, l'augmentation progressive de la grâce ne pourrait s'accomplir qu'à la condition que le sacrement conservât d"abord ce qu'il aurait produit, et y ajoutât successivement des degrés nouveaux ; or on ne trouve aucune trace, ni dans la Sainte Écriture, ni dans les Pères, de ce mode d'action. Il faut donc que l'elTet du sacrement soit instantané.

L'instant auquel le sacrement opère ne semble pas être celui où la manducation commence. S'il fallait admettre que c'est le moment où la sainte hostie dépasse la ligne idéale dont parle Suarez, on pourrait demander encore si l'instant mystérieux est celui où la sainte hostie commence de traverser cette ligne, celui où elle achève de la franchir, ou bien encore celui qui voit correspondre exactement la ligne médiane de l'hostie avec celle que Dieu, d'après la supposition du grand théologien, aurait fixée. Mais toutes ces questions sont difficiles, et la solution en est incertaine. Le mieux est de dire que tout dépend ici de l'institution de Notre- Seigneur ; il en est ce qu'il a voulu; et comme sa volonté sur ce point ne nous a pas été manifestée, les plus habiles ne peuvent faire que des suppositions plus ou moins probables. Tout ce que nous savons à n'en pouvoir douter, parce que la foi nous l'enseigne, c'est que celui qui mange ce pain vivra éternellement; mais à quel moment précis cette vie de la grâce qui sera un jour la vie de la gloire est donnée. Dieu ne nous l'a pas révélé et nous l'ignorons. Telle est la conclusion de Vasquez.

Nous pouvons cependant regarder comme l'opinion la plus probable, que le sacrement opère son effet dès que l'on peut dire que les saintes espèces, l'hostie ou le vin consacré, sont avalées. Ainsi l'enseignent Cajétan, Soto, Suarez lui-même et plusieurs autres ^ ; la raison en est que les aliments ne commencent de nourrir que lorsqu'ils sont descendus dans l'estomac et que la manducation

lum

1. Sic Cajetanus hic; Sotus, d. xi, q. ii, a. \ ; Nugnus ad hune articuh FiLLiuc, tract. IV, c. vi, n. 472; Conradus, II, liesp. mor., q. ccxlvh; Angles, Florib., q. iv de Euchar., art. \, diffic. 2 ; Boccan., disp. iv, q. iv, puncto 2, n. i, et apud eum Valentia, t. IV, disp. vi, q. vu, puncto 1 ; Henriquez, 1. VIII, c. XLiii; CoNiNCK ad hune art.; Suarez, disp. lxiii, sect. 4.

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est parfaite. Alors seulement ils sont dans les conditions voulues pour subir le changement qui les rend propres à entretenir la vie. La Sainte Eucharistie, qui nous est donnée sous le mode d'aliment, doit commencer son rôle d'aliment spirituel au moment où les saintes espèces peuvent commencer de subir l'altération qui séparera d'elles le corps de Notre-Seigneur et les reléguera au rang d'aliments purement naturels.

Il ne suit pas de là que le Saint Sacrement ne produise son eflet que lorsque les espèces sacramentelles s'altèrent et subissent la transformation, grâce à laquelle elles nourrissent le corps. 11 ne peut pas y avoir ici de similitude parfaite entre l'aliment spirituel et la nourriture du corps. Celle-ci ne saurait nourrir que moyennant sa propre altération, et celte altération, cette transformation, demande du temps pour s'opérer. La nourriture spirituelle, au contraire, produit en un instant l'effet qu'on attend d'elle, sans altération ni changement. Ce n'est pas une matière qui se convertisse en la substance de celui qu'elle nourrit et fait vivre; elle nourrit par l'effet qui en résulte et non par sa propre transformation ; elle nourrit en opérant la grâce qui fortifie et soutient l'âme. Pour nourrir ainsi l'âme, il suffit que ce divin aliment se trouve dans les conditions où un aliment ordinaire peut commencer .de produire son effet, et aussitôt il agit. C'est donc au moment où la déglutition s'achève que, selon la plus grande probabilité, la Sainte Eucharistie produit ses effets sacramentels. Mais est-il nécessaire que la sainte hostie tout entière, ou le précieux sang tout entier aient pris place dans l'estomac? 11 ne semble pas qu'on doive l'affirmer. Notre-Seigneur Jésus-Christ étant intégralement sous chacune des parties de l'hostie ou du vin consacré, il suffit qu'une seule de ces parties soit dans les conditions voulues, pour que l'effet du sacrement se réalise ; et s'il arrivait que le prêtre, après avoir donné la communion aux fidèles, se vît obligé de consommer plusieurs hosties, afin de purifier le ciboire ou pour tout autre motif, l'effet du sacrement n'attendrait pas, j)our se produire, qu'il ait consommé la dernière de ces hosties, il aurait eu lieu tout d'abord avant la communion des fidèles, au moment où lui-iuéme aurait pris la grande hostie et le précieux sang.

Mais, dira-t-on. si la sainte communion n'opère son effet qu'au moment où le sacrement est introduit dans l'estomac de celui qui le reçoit, il pourrait arriver que quelqu'un, bien disposé du reste,

ne communiât pas, parce que la sainte hostie attachée à son palais ou arrêtée dans son gosier s'y dissoudrait sans arriver jusqu'à l'estomac; il pourrait arriver même qu'un malade ne recevrait pas le saint Viatique, parce que la mort le surprendrait avant que la sainte hostie fût arrivée au point voulu pour qu'il y eût communion; au contraire, si le sacrement produisait son effet aussitôt qu'il est reçu dans la bouche, ces inconvénients n'existeraient pas. — Il est bien vrai que ces inconvénients n'existeraient pas, mais il est vrai aussi qu'il ne suffit pas qu'un aliment soit mis dans la bouche pour qu'il puisse nourrir. Il faut prendre le don de Dieu tel qu'il nous l'a fait et le regarder comme un aliment, puisqu'il en est un. Les accidents qui peuvent empêcher la sainte communion d'exercer sa vertu sont extrêmement rares, et il faut se résoudre à les accepter; s'il n'y a pas de la faute de ceux à qui ils arrivent. Dieu leur tiendra compte de leur bonne volonté, et il saura leur rendre d'une autre manière ce dont ils auront été ainsi privés.

Nous regarderons donc comme indubitable que le sacrement de l'Eucharistie produit son effet sacramentel à l'instant où l'on peut dire, en toute vérité, que celui qui communie a reçu le sacrement, et qu'il a mangé la chair de Notre-Seigneur Jésus-Christ, laissant à chacun le soin de déterminer d'une manière plus précise, s'il croit pouvoir le faire, quel est ce moment que Notre-Seigheur n'a pas jugé à propos de nous faire connaître.

Mais lorsque la Samte Eucharistie a produit son effet sacramentel, lorsqu'elle a uni à Jésus-Christ celui qui communie et augmenté en lui la vie de la grâce, la présence véritable, réelle et substantielle du corps et du sang de Notre-Seigneur ne procuret-elle plus aucun avantage à celui qui en jouit pendant les quelques instants qu'elle se prolonge, en attendant que les espèces du pain et du vin soient dissoutes? Il semblerait dur de dire qu'il n'y a plus rien à attendre de cette auguste présence ; il est conforme, au contraire, à la vraie piété de croire que ces moments sont extrêmement précieux, au moins pour ceux qui savent en profiter. L'âme est alors aux pieds de Jésus, comme autrefois Marie-Madeleine dans la maison de Béthanie. Jésus-Christ, en entrant sous le toit des deux sœurs, leur avait apporté des bénédictions abondantes, comme il le fait en entrant dans le sein de ceux qui le reçoivent par la communion. Mais qui dira que l'empressement de Marthe,

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et surtout Tamour et la contemplation de Marie, n'ont pas attiré mille grâces nouvelles, plus abondantes même (jue les premières, sur chacune des deux sœurs? D'autre part, la grâce sacramentelle de l'Eucharistie ne peut pas agir en tout comme celle des autres sacrements. Les autres sacrements consistent d;ins un acte; une lois l'acte posé, l'effet du sacrement existe ; il demeure, mais le sacrement n'est plus. La Sainte Eucharistie, au contraire, continue d'exister après avoir été appliquée, et l'on ne voit pas trop pourquoi elle épuiserait toute sa puissance d'action dans le premier moment de l'application. Sa puissance doit lui demeurer, et cette puissance doit se réduire en acte, lorsque celui qui a communié n'y met pas d'obstacle. Seulement, peut-être, l'indifférence et la distraction, qui ne sont pas des obstacles suffisants pour empêcher l'efficacité sacramentelle du premier moment et rendre la communion inutile, ce qui la changerait en une faute grave, sontelles suffisantes pour que la présence continuée de Jésus-Christ n'ajoute rien aux bienfaits causés par sa venue. En tout cas, il est certain qu'il n'est pas de moment plus favorable que celui où l'on possède ainsi Jésus-Christ, réellement présent dans le sacrement que l'on a reçu, pour obtenir de lui les faveurs les plus précieuses. Les théologiens ont imaginé une foule de distinctions, d'opinions diverses qu'ils ont établies ou combattues par toutes sortes de raisons dans lesquelles nous n'entrerons pas. On pourra les étudier dans Suarez, Soto, Vasquez, Cajétan, De Lugo, Passerini et plusieurs autres; mais l'important est de savoir qu'il ne faut pas perdre les heureux instants qui suivent la communion, et pendant lesquels on possède Jésus-Christ réellement présent, non seulement dans son âme mais même dans son corps, comme dans le plus précieux et le plus saint des tabernacles. C'est au§si pour le prêtre une joie particulière de savoir qu'il jouit plus longtemps que les simples fidèles de cette bienheureuse présence, parce que les saintes espèces qu'il prend demeurent plus longtemps incorruptibles à cause de leurs dimensions. Par conséquent, il pourra, s'il est fervent, tirer de la sainte communion plus de fruit que les simples fidèles, qui ne reçoivent qu'une hostie petite et pruinptement dissoute.

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