‹ La Sainte EucharistieChapitre 39 sur 169 · SACRIFICES DES ANCIENS PATRIARCHES · texte numérisé non relu

SACRIFICES DES ANCIENS PATRIARCHES

La Sainte Eucharistie n'est pas seulement la nourriture par excellence que Dieu nous donne, afin de nous rendre semblables à lui ; elle n'est pas seulement le sacrement par lequel il demeure au milieu de nous, se fait notre Emmanuel, notre hôte et notre ami, comme il l'était pour Adam et Eve dans le Paradis terresti-e. Elle est aussi notre sacrifice. Le sacrifice est l'acte d'adoration par excellenc.e. Dieu a permis que l'on rendît aux grands du monde, aux anges et aux saints du ciel toutes sortes d'hommages, à l'exception d'un seul qu'il se réserve exclusivement : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, dit-il, ei vous ne servirez que lui seul '. Lui seul sera adoré, lui seul sera reconnu comme le souverain Seigneur du ciel et de la terre ; le sacrifice est l'expression officielle la plus incontestable de cette reconnaissance et de cette adoration. A lui seul donc des victimes seront offertes en sacrifice, et celui qui sacrifiera à d'autres dieux que lui sera mis à mort : telle est sa loi : Qui sacri/ical diis occidetur, pr.rlerqudtn Domino soli. [Exod.y xxn, 20.)

Aussi voyons-nous le sacrifice institué dès l'origine pour rendre à Dieu le culte qui lui est dû. Caïn et Abel, les deux fils aînés

I. Doiniiiuin Dcuin luiiiii iidorahis, cl illi scili servies. [Mnllli.. \\\ 10.)

118 LA SAINTE EICIIARISTIE. — LIVRE 1. — CnAPlTRE IV.

d'Adam, avaient des caractères et des dispositions bien peu semblables ; cependant nous les voyons tous les deux offrir à Dieu des sacrifices. Sans doute Adam leur avait enseigné et recommandé cette pieuse pratique. L'un et l'autre offraient à Dieu des fruits de leurs travaux. Mais leurs pensées étant différentes, leurs sacrifices ne furent ))as également agréables au Seigneur. Celui de Gain fut repoussé, tandis que celui d'Abel fut agréé en odeur de suavité. Sans doute, la pureté virginale d'Abel, la vivacité de sa foi et l'ardeur de son amour pour Dieu donnèrent du prix à ses offrandes ; mais il y avait autre cbose. Abel devait être immolé bientôt par son frère, comme un jour le Fils de Dieu le serait par les Juifs après être devenu leur frère par son incarnation. Il représentait luimême l'adorable victime ; il la représentait par ses vertus et par le sang qu'il allait verser. De plus, son offrande représentait l'Agneau de Dieu, cet Agneau divin sacrifié sur la croix et sur nos autels, car il offrait à Dieu les prémices de ses troupeaux. Il y avait un rapport évident entre Abel, prêtre sacrificateur et bientôt victime lui-même, avec le divin Prêtre qui s'est livré à la mort pour nous sur la croix, après avoir institué le sacrifice eucharistique, et qui continue de s'immoler, sacrificateur et victime, sur nos autels K

Ce qui faisait le mérite du sacrifice d'Abel et de tous les sacrifices anciens était leur rapport avec le grand sacrifice de la croix, rapport qui s'établissait par la foi de ceux qui les offraient. Sans doute il n'était pas indispensable qu'ils connussent ce rapport, mais ils croyaient en Dieu, ils voulaient rendre à Dieu un hommage digne de lui, et Dieu agréait leur offrande qui, par elie-

\. Totum quod fecit Al)el el perlulit, parnl)o!a est, vel fif>ur<i Domini Nosiri Jesu (^irisli. Fuit pastor nviuni, rt Cliristus ait : Ego suni pastor Ijouus ; ego sum pastor ovium. Hic pastor, idcmque vcnis agnus Dei, saccrdotio suo functus est hora sacrificii sui ; qiufi fuit vespera veris pasclia*, accipiens panem et vinnin, et beiiedicens : Arcijnlf, inquit, hoc est rorjms meum, etc. Tune nosler Abel obtuiit de primogenitis gregis sui, et de adipibus eorum. Quia quamvis sacrificiuin illud exteriori specie, panis et vinum erat, in verilate tamen Agnus Dei primogenitus omnium agnorum, vel ovium qua^ pertinent ad caulas cœli ; et non solum obtuiit de primogenitis gregis, sed etiam de adipibus eorum. Elenim boc verum panis et vini sacrificium, non modo caro et sanguis, sed spiritus et vita est, quia vera divinitas in pane et vino est. Unde ad sacerdotem dirimus : Mcmor sit Dominna srirn'flrii lui, cl ho/ocanshtm luum pivfj/itf pal. (Ps. XIX, i.) Hoc est, sicut tune boc .sacrificium et sacramentum condidit, et nunc quando per tuas et Ecclesi;e manus idem ipse conficitur, pinguedo spiritus et vita; adsit, neque quemquam nostruni, propter peccata sua, divina; virtulis adeps réfugiât, et macrum sacrificii corpus solummodo

PRÉPARATION DE l'eL'CHARISTIE DANS l'aNCIvN TESTAMENT. 119

même, n'était rien y ses yeux, en. vue de la divine victime qui s'immolerait un joui*. C'est par cette foi, nous dit TAputre, que le sacrifice d'Abel fut plus agréable à Dieu que celui de Gain : Fide plurimam hostiam Abel quam Cain obtulit Deo. {Hebr., xi, 4.)

La Sainte Écriture nous parle aussi des sacrifices offerts en diverses circonstances par Noc, Abraham et Jacob. Nous pourrions y trouver des traits de ressemblance nombreux avec le très saint et très adorable sacrement de nos autels. Il en est un surtout qu'on ne saurait passer sous silence. Pour éprouver la foi et l'obéissance de son serviteur Abraham, le Seigneur lui avait dit : Prends ton fils unique, que tu c/iéris, Isaac, et va dans la terre de vision, et là tu r offriras en holocauste sur une des montagnes que je te montrerai '. Un ange arrêta la main du patriarche au moment où il allait, par obéissance, frapper l'innocente victime; mais il n'en avait pas moins consommé le sacrifice dans son cœur. S. Ghrysostome "' dit à ce propos : « Abraham n'a pas immolé Isaac, mais sa « volonté Ta immolé; il n'a pas ensanglanté son épée, il n'a pas « rougi l'autel, mais il va un sacrifice qui s'accomplit encore sans « effusion dC; sang. Ceux qui sont instruits des sacrés mystères « entendent bien ce que je dis. Le sacrifice d'Isaac a été accompli « sans effusion de sang, parce qu'il était la figure du sacrifice de « nos autels. «

Un autre, sacrifice offert, non plus par Abraham, mais en sa présence, fut celui de Melchisédech. Il n'en est pas qui représente aussi parfaitement la Sainte Eucharistie. Loth, neveu d'Abraham, habitait Sodonie. Le roi de cette ville lut attaqué par d'autres rois. Il fut vaincu, Sodome livrée au pillage et Loth emmené captif

dentibus indigne conterendo, corporis et sanguinis Domini reus existai. Respexit igitiir Dominas Deus ad nostrum Abel et ad munera ejus, et ex illa hora non respexit ad Cain, id est ad populum Judaicum neque ad munera ejus. Unde {Ps. XLix, 0) : Non accijjiain de domo lua vitulos, nec de gregibus luis lihros, etc., et confestini de sacrificio hujus veri Abel, ad quod Dominus rcspicit, addit : Immola Deo stirrifirium hiiidis el redde AllUsimo vola lua. Et i/.s-., I, 11) : Quo mihi mu/tilinlnu'm virtimorum veslrarum, diril Dominus^'* ji/enns siim.... //o/ormialii (irietiim.... nohii ; qnis quxsivil hwc de tnanihns rcs- In's ? Ad liunc autom Abel, el munera ejus, scilicet panis etvini, Deus respicit dieens por David : Jurtivil Dominus el non jjœnilebit eum : Tu es sarerdos in ivternum serumlum ordinem MrU'Iiiseder/i. (Rupert, in m cap. Gènes.)

I. Toile tilium tuum unigeniUim, quem diligis, Isaac, et vade in lerram visionis ; alque il)i offeres eum in liolocauslum super uiium monlium quem monstravero tibi. (Gen., xxii, 2.)

"l. S. CuRYSosT., boni. XI 1 in Eusial/i.

avec les autres habitants. A cette nouvelle, Abraham choisit à la hâte, parmi ses serviteurs, trois cent dix-huit jeunes gens capables de porter les armes, et à la tète de cette petite troupe, il se mit à la poursuite des vainqueurs. Il les surprit bientôt, tailla leurs armées en pièces, leur enleva tous les captifs et le butin qu'ils avaient fait, et revint victorieux. Melchisédech, roi de Salem, prêtre du Très-Haut, s'avança au-devant de lui, offrit à Dieu un sacrifice de pain et de vin, auquel il fit participer Abraham, qu'il bénit, et tous ses compagnons d'armes.

Le Saint-Esprit nous assure dans les Écritures que ce grand prêtre du Très-Haut, qui lui offrit un sacrifice si nouveau et si extraordinaire, est la figure du sacerdoce de Jésus-Christ. Il dit par la bouche de David : Le Seigneur Va juré et il ne s'en repentira pas : vous êtes prêtre pour Véternité, selon Vordre de Melchisédecli K Aussi tous les Pères sont-ils d'accord pour reconnaître l'image fidèle du Sauveur et de la Sainte Eucharistie dans Melchisédech et son sacrifice.

S. Cyprien 2 dit que <( Jésus-Christ a offert à Dieu son Père un « sacrifice qui est celui-là même que Melchisédech avait offert en « figure, le pain et le vin, c'est-à-dire son corps.... Le prêtre offre « dans l'église un vrai et réel sacrifice à Dieu s'il offre comme il « voit que Jésus-Christ l'a fait. »

S. Jérôme (in cap. i Epist. ad Ephcs.) dit que « Jésus-Christ « prit le pain qui fortifie le cœur de l'homme, et passa au vrai « sacrement de la Pàque. Comme autrefois Melchisédech, grand « prêtre du Dieu tout-puissant, en offrant du pain et du vin, traça « par avance la figure de ce mystère, ainsi Jésus-Christ, pour « l'accomplir, y rendit présente la vérité de son corps et de son « sang. »

« Ceux qui lisent l'Écriture, dit S. Augustin {Contra advcrsar, « ler/is, lib. I, cap. xx), savent ce qu'offrit Melchisédech, lorsqu'il « bénit Abraham, et ceux qui y participent voient maintenant n offrir un pareil sacrifice sur toute la terre. » On pourrait multiplier ces citations ^.

I. Juravil Dominus et non pœnilehil cuni : lu es sacerdos in seternum sernnduni ordinein Melcliiscdcch. i As. cxix, 4.)

'■2. S. Cvi'R., Episl. LXIII od Civcil.

;{. En voici encore quelques-unes :

Ordincm Melchisédech, inullis niodis inlerpretanlur auctorcs. Priino, quod .solus et rex fuerit et sacerdos. Secundo, ante circumcisionem functus sacer-

PRÉPARATION DE l'EUCIIARISTIE DANS l'aNCIEN TESTAMENT. 121

Melchisédecli paraît sans généalogie, sans commencement et sans fin. Il paraît comme supérieur au grand patriarche Abraham, qui lui paie la dîme et qui reçoit de lui une part des oblations laites au Seigneur, et déplus la bénédiction. Melchisédech est le roi de Salem, c'est-à-dire de la paix et de la justice. N'esl-il pas bien la figure de Jésus-Christ, le Prêtre éternel? de Jésus-Christ plus grand qu'Abraham, que tous les patriarches et que tous les prophètes? de Jésus-Christ le véritable roi de justice et de paix K Le sacrifice qu'il offre à Dieu, le pain et le vin, auxquels il fait participer Abraham et ses serviteurs, n'est-ce pas la figure parfaite de ce pain et de ce vin que Jésus-Christ changea, à l'heure de la dernière cène, en son corps adorable et son sang précieux et qu'il distribua à ses apôtres, leur imposant l'obligation et leur conférant le pouvoir de faire à leur tour ce qu'il avait fait lui-même?

Melchisédech paraît sans généalogie, sans commencement et sans fin, mais le Prêtre véritablement éternel dont le sacrifice demeurera dans les siècles des siècles, c'est Jésus-Christ. Ce sacrifice était offert en figure dans tous ceux qui l'ont précédé; il doit persévérer seul, non plus en figure mais en réalité, quoique revêtu

dotio, ut non gentes ex Judaeis, sed Judaei a gentibus sacerdotium acceperint. Tertio, neque unctus oleo sacerdotali, ut Aaron, et Moysi prsecepta constituunt, sed oleo exultationis, et fidei puritate. Quarto, neque carnis et sanguinis victimas immolaverit, sed panem et vinum, simplex purumque sacritîciuni. (S. HiERONYM., Ad Evagrium.)

Quod autem dicitur : Tu es sacerdos in œteimum secundiim ordinem Melchisédech, mysterium nostrum in verbo ordinis signifîcatur. Nequaquam per Aaron irrationabilibus victimis immolandis, sod oblato pane et vino, id est corpore et sanguine Domini Jesu. (In., Lih, de cimestionibus Hebraicis.)

Sed plane tune benedictus est (Abraham) a Melchisédech, qui erat sacerdos Dei excelsi ; de quo in Epistola, quae inscribitur ad Ilebra^os, quam plures apostoli Pauli esse dicunt, quidam vero negant, multa et magna conscripta sunt. Ibi quippe primum apparuit sacrifîcium, quod nunc a christianis olîertur Deo toto orbe terrarum, impleturque illud quod longe post hoc factum per prophetam dicitur ad Christum qui fuerat adhuc venturus in carne : Tu es sacerdos in a^ternum secundum ordinem Melchisédech. (S. August., lib. X\'I De Civilale Dei, cap. xxii.)

■1. Tune occurrit illi (Abrahae) Melchisédech sacerdos, et obtulit ei panem et vinum. Quis habuit panem et vinum? Abraham non habuit. Sed quis habuil? Melchisédech. Ipse ergo auctor sacramenlorum. Quis est Melchisédech"? Qui significalur rcx justitiœ, rex pacis. Quis est isie rex justilia', nisijuslilia Dei, qui est Dei pax, Dei sapientia? Qui poluit dicere : Pncein mcom do vofiis, pacemmeam rcliiKiun volns.... Obtulit ergo Melchisédech panem et vinum. Quis est Melchisédech? Sme jialve, inqtiit, sine moire, sine générât ionis ordivi\ nef/ue inilium dicrum, neque (inem vils; hubens. Similis cui? Kilio Dei. (S. Am- BROS., De Sacrnm., lib. l\, cap. m.)

des voiles sacramentels, dans la sainte Église; il doit continuer dans le ciel dépouillé de ces voiles qui cachent maintenant cette adorable victime aux yeux de notre corps, en même temps que ceux de notre foi nous. la font apercevoir sous les saintes Espèces. Le pain et le vin consacrés, dit S. Jean Damascène, sont appelés ligures des choses qui se passeront un jour dans le ciel, non pas qu'ils ne soient véritablement le corps et le sang de .Jésus-Christ, mais parce que c'est seulement par une voie sensible que nous participons maintenant à sa divinité, au lieu que ce sera un jour d'une manière tout intellectuelle, et par la claire vision, que nous en serons faits participants '.

C'est un roi de justice, Mclchisédcch, car telle est la signification de ce nom, qui offre le pain et le vin pour nous faire comprendre qu'il veut régner dans le cœur de ceux qui participent à son sacrifice, et que son règne doit être un règne de justice. Cette justice, il nous la communique avec abondance dans ce sacrement. C'est ausi un roi de paix; rex Salem, car son sacrifice réconcilie le monde avec Dieu; c'est lui qui calme en nous les révoltes de la cliair contre l'esprit, et c'est par son moyen que nous espérons jduir un jour dans le ciel d'une véi'ital)le paix, après qu'il aura fait r(''gner la paix et l'union ici-bus, car il est le lien sacré qui nous unit tous en lui.

Avant de quitter ces anciens temps pour nous rapprocher un peu et arriver à ceux de la loi de Moïse, nous pourrions citer encore plusieurs figures de la Sainte Eucharistie considérée comme notre s icrifice ou comme l'aliment de nos âmes, contentons-nous de rappeler Joseph, cette image frappante de Noire-Seigneur Jésus- Christ, la plus complète peut-être que nous aient tracée les auteurs inspirés. Joseph, le fils bien-aimé de Jacob, persécuté par ses frères et vendu par eux comme un vil esclave, devient le sauveur de lEgypte et des contrées avoisiiianles. Par sa sagesse et sa prudence, il a trouvé moyen de fournir du pain à tous ceux qui avaient faim, même à ses frères, dont la conduite envers lui fut si crimi-

1. El si quid.-im exemplnria corporis et sanguinis Domini, panem et vinum vocaverunt, ut deifer vocavit Basilius, non tamen post saiiclificationem dixit, sed priusquain sanclificarelur ipsa oblatio, ita vocabanl.... Exeinplaria autem fulurorum dicuiiliir non nt non existenlia vere corpus et sanguis Chrisli, sed quoniain nunc quidoin per ijisa particij)ainus Christi divinilalo, tune autem intellectualiter per solam visionem: (S. Joann. Damasc, De Fide orlhod., lib. IV, cap. .\iv.)

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