LE CORPS ET LE SANG DE NOTRE-SEIGNEUR
Si les espèces sacramentelles sont une partie intrinsèque et essentielle du sacrement de l'Eucharistie, le corps et le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ le sont en même temps. Telle est l'opinion, commune adoptée par presque tous les théologiens qui s'appuient sur la doctrine des Pères de l'Église. Suarez cite en particulier ces paroles de S. Damascène : « Parce que nous sommes composés « d'une double nature, il était convenable de nous donner un ali- « ment double et composé -. » Ailleurs, le même saint docteur dit
1. Commune hoc quidem est Sanclissimae P>ucharistiœ cum caeteris sacramcntis, symbolum esse rei sacrae, et invisibilis gratiae l'ormam visibilem. (Concil. Trident., scss. XIII, cap. m.)
2. Duplices sumus et composili ; par etiam fuit dari nobis cibum duplicem et compositum. iS. Damasc. apud Luyo et Suarez. De Eucharistia.)
DES ÉLÉMENTS CONSTITUTlTS DE l'eUCILVRISTIE. 231
encore : « Notre sacrifice se compose de l'apparence visible des « éléments et de la chair invisible du Christ K »
D'autres textes de la Sainte Écriture, des Pères et des conciles, expriment clairement non seulement que le corps et le sang de Jésus-Christ constituent , mais qu'ils sont ce sacrement adorable. Nous aurons bientôt l'occasion de citer quelques-uns de ces textes.
Les tiiéologiens ont recours à plusieurs autres arguments pour prouver que le corps et le sang de Notre-Seigneur sont, avec les espèces sacramentelles, des parties intégrantes et constitutives du sacrement, nécessaires à son existence ; nous n'en rapporterons qu'un seul. Le sacrement de l'Eucharistie communique la grâce à ceux qui le reçoivent sous forme de nourriture et de breuvage. Or les espèces ne sont pas seules à nourrir spirituellement les âmes ; elles ne sont pas le seul aliment, la seule boisson, il y a aussi avec elles et plus qu'elles, la chair et le sang de Jésus-Christ. Les espèces n'appartiennent donc pas seules intrinsèquement au sacrement de l'Eucharistie, le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus- Christ en font partie au même titre qu'elles. Le divin Sauveur de nos âmes n'a-t-il pas dit : Celui gui me mange vivra à cause de moi; celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi.... Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage.... Le pain que je donnerai cest ma chair 2 ?
Voilà la nourriture par excellence de nos âmes, et puisque la fin du sacrement de l'Eucharistie est de les nourrir, le corps et le sang de Jésus-Christ sont des parties indispensables de ce sacrement aussi bien que les espèces du pain et du vin, qui constituent le signe sensible.
Les apparences du pain et du vin font partie du sacrement. Elles y sont en qualité de signe sensible et rien de plus. Le corps et le sang de Notre-Seigneur font aussi partie du sacrement, même à titre de signe sensible. Ils ne le sont pas, il est vrai, par eux-mêmes dans l'Eucharistie ; mais ils le deviennent au moyen des
1. Nostrum sacrificium constat visibili olomentorum spccie et iiivisibili Christi Dornini carne. (Id., ibid. Eodem modo loquitur Hesychius, lil). IX in Levit.; Lanfrancus contra Berengnrium ; Auiehus, lib. I de lioc sacra mento, et alii.)
"i. Qui manducat me ipse vivet propler me.... {Joann., vi, .'iS."! Qui manducal meam carnem et l)ibit meum sanguinem in me manet.... (/'/.. vi, 57.'^ Caro mea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus. ;/(/., vi, !Jl>.^
espèces du pain et du vin. Gomme les espèces sacramentelles, ils signifient la grâce, mais en même temps, ils sont signifiés par ces vénérables espèces.
On pourrait dire que selon le langage ordinaire des Pères, Jésus-Christ est contenu dans cet adorable sacrement, et que par conséquent il en est distinct, car on ne peut pas admettre qu'une chose soit contenue dans elle-même; le contenant et le contenu sont distincts. Mais il suffit de remarquer que Jésus-Christ est dans l'Eucharistie comme la partie dans le tout, comme 1 ame est dans rhomme. En effet, l'Eucharistie n'est pas seulement le corps et le sang de Notre-Seigneur.
D'autres points encore ont besoin d'éclaircissements. Et d'abord, le sacrement de l'Eucharistie est-il constitué intrinsèquement des seules parties de Jésus-Christ nommées dans la consécration, ou bien les autres parties, l'âme, la divinité qui. sont présentes par concomitance, et non pas en vertu des paroles de la consécration, sont-elles aussi des parties constitutives du sacrement?
A parler rigoureusement, on devrait dire que les parties constitutives du sacrement sont uniquement celles qui sont présentes en vertu des paroles sacrées, c'est-à-dire le corps et le sang du Sauveur. En effet, l'âme et la divinité qui ne sont présentes que par concomitance ne sont sensibles ni par elles-mêmes, ni par les paroles de la consécration qui ne les nomment pas ; elles ne sont donc, en aucune manière, des signes sensibles de la grâce. Ajoutez que ces parties ne sont les causes de la grâce ni physiquement ni moralement pour celui qui reçoit l'Eucharistie. La grâce est promise seulement à celui qui mange la chair et qui boit le sang du Seigneur. Certainement l'âme et la divinité de Jésus-Christ répandent en celui qui communie dignement une abondance extraordinaire de grâces; mais ce n'est qu'accidentellement : le corps et le sang du Sauveur sont la source sacramentelle proprement dite de ces grâces. Cependant on peut dire, en ne s'en tenant point à la rigueur absolue des termes, que le sacrement de l'Eucharistie est Jésus-Christ tout entier.
En second lieu, il convient de rechercher quelle est la principale des deux parties dont se compose l'Eucharistie considérée comme sacrement, c'est-à-dire quelle est celle qui contribue le plus à lui donner le caractère sacramentel. Sont-ce le corps et le sang de Jésus-Christ, ou sont-ce les espèces du pain et du vin ? La réponse
DES ELEMENTS CONSTITUTIFS DE l'eUCIIARISTIE. 233
sera différente selon le point de vue auquel on se placera. Le sacrement peut être considéré comme signe extérieur de la grâce qu'il opère; alors les espèces visibles en sont la partie principale; mais si l'on regarde l'opération du sacrement qui sanctifie l'homme, le nourrit et démontre le divin amour, le corps et le sang de Jésus-Christ tiennent évidemment la première place ; ils sont la partie la plus noble et la plus essentielle; les espèces sacramentelles ne sont pour ainsi dire rien en comparaison : ce corps et ce sang adorables, voilà la source de toute la vie spirituelle.
Troisièmement, nous avons dit que la Très Sainte Eucharistie se compose intrinsèquement du corps et du sang de Jésus-Christ et des espèces sacramentelles. Lorsqu'on nomme cet adorable sacrement, c'est donc du corps et du sang de Notre- Seigneur voilé sous les espèces eucharistiques qu'il est question; mais ce nom de sacrement s'applique-t-il directement à l'une de ces deux parties constitutives et indirectement à l'autre, ou s'applique-t-il directement à toutes les deux?
Trois réponses ont été faites à cette question. Quelques théologiens ont dit que le mot sacrement s'applique directement aux espèces, et indirectement au corps de Jésus-Christ, d'autres, et c'est l'avis de Suarez, qu'il vise directement les deux parties, le corps de Jésus-Christ et les espèces; d'autres enfin, avec plus de raison peut-être, qu'il désigne directement d'abord le corps et le sang du Sauveur, et indirectement les espèces qui, dans l'Eucharistie, en sont inséparables.
La première opinion, d'après laquelle le nom de sacrement conviendrait tout d'abord et directement aux espèces seules, n'est guère soutenable, quoique plusieurs théologiens des derniers siècles l'aient admise. En effet, on ne saurait reconnaître aux espèces, si on les considère indépendamment de la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ, les attributs de la Très Sainte Eucharistie, par exemple le droit au culte de latrie, tel qu'il est dû à Dieu, ainsi que l'enseigne le saint concile de Trente K Même considérées dans leur union avec le corps adorable du Sauveur, les espèces, comme telles, n"ont droit qu'à un culte de latrie res-
i. Nullus itaque (hil)it.in(li locus relinquilur, quin omnos Cliristi fidelos, pro more in calholica Ecclesia semprr recepto, latrijc cultum, qui vero Deo debetur, liuic sanctissimo sacramciito in veneralione exhibcant. {Co7ici!. Tnd., sess. XIII, cap. v.)
234 LA SAINTE ELClIARlïiTIE. — LlVllE I. — CIIAIMTUE VII.
pectif et secondaire, et non pas à celui réservé à Dieu seul. Elles ne sont donc pas adorables d'une manière absolue et en ellesmêmes; par conséquent elles ne sont pas désignées premièrement et absolument, mais secondairement, et à cause de ce qu'elles contiennent, lorsqu'on nomme le sacrement.
La seconde opinion se trouve atteinte par le même raisonnement qui détruit la première. Il en résulte, en effet, que l'on ne peut pas meltre les espèces sacramentelles sur le même rang que le corps et le sang du Seigneur, ni dire par conséquent que ces deux parties constitutives du sacrement s'y trouvent au même titre, et que le mot sacrement suggère aussi directement la pensée de l'une que de l'autre. Nous nous arrêterons donc de préférence à la troisième, d'après laquelle c'est du corps et du sang de Notre- Seigneur qu'il s'agit d'abord et directement, lorsqu'il est question de l'Eucharistie; il s'agit aussi des espèces, puisqu'elles sont partie essentielle du sacrement, mais elles ne viennent qu'en second lieu cl d'une manière indirecte, à cause de ce corps adorable etde ce sang divin.
Que l'on examine, en effet, comment les Pères ont parlé de l'Eucharistie; on verra que partout ils ont affirmé simplement de l'Eucharistie qu'elle est le corps de Jésus-Christ, et du corps de Jésus-Christ caché sous les espèces sacramentelles qu'il est l'Eucharistie. Cette manière de s'exprimer ne serait pas admissible et ces propositions contiendraient des erreurs flagrantes, si le terme Eucharislie embrassait directement les espèces sacramentelles; les Pères ne diraient pas assez et tomberaient ainsi dans le faux. On ne peut pas dire absolument : Lliomme est matière, parce que riionime n'est pas seulement matière mais il est aussi esprit; une telle définition serait incomplète et erronée. De même, on ne pourrait pas dire : U Eucharistie est le corps de Jésus-Christ, si les espèces faisaient partie du sacrement, directement et au même titre que ce corps sacré; la définition serait inexacte parce qu'elle serait incomplète. Or, S. Ambroise ne craint pas de dire : « Le € sacrement que vous recevez est consacré par la parole du Christ, « et le Christ est dans ce sacrement, parce que ce sacrement est « son corps '. » S. Justin dit : <r Cet aliment s'appelle chez nous
\. Sacrampntuin quod nrcipis, Cliristi scrmone conficilur, et in illo sacrainento Christus est, quia corjnis est Clirisli. (S. Amhr., lib. de m qui iniliantur, cap. ix.)
DES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DE l'eL'CHARISTIE. 235
a Eucharistie ', » et il explique ensuite que rEucharlstie est la chair et le sang du Fils de Dieu incarné. S. Grégoire dit quelque part : « Nous profanons le pain, c'est-à-dire le corps de Jésus- « Christ, lorsque nous approchons de l'autel, portant en nous a quelque souillure. » S. Ignace, dans sa lettre aux habitants de Smyrne, citée par Théodoret, parle ainsi de certains hérétiques : 1 Ils n'admettent pas les Eucharisties et les oblations parce qu'ils « ne reconnaissent pas que l'Eucharistie est la chair de Jésus- « Christ notre Sauveur, qui a souffert pour nos péchés, et que le « Père a ressuscité par un effet de sa bonté 2. a Ne nous étonnons pas que les Pères aient parlé ainsi; notre divin Sauveur leur en avait donné l'exemple en disant : Le pain que je donnerai, c'est ma chair.... Ma chair est véritablement une nourriture et mon sang vraiment un breuvage : Panis quern ego dabo caro niea est.... Caromea vere est cibus, et sanguis meus vere est potus. Le pain, la nourriture et le breuvage spirituel dont parle Jésus- Christ sont évidemment le sacrement de l'Eucharistie; or, le corps de Jésus-Christ est lui-même ce pain, cet aliment; c'est donc lui qui est le sacrement de l'Eucharistie. Les espèces le sont aussi sans doute, mais non pas directement et absolument comme ce corps adorable; sinon les paroles du divin Maître, de celui qui est la vérité par essence et éternelle, ne seraient pas exactes, ce que l'on ne saurait admettre. On définit la Sainte Eucharistie : un sacrement qui contient vraiment, réellement et substantiellement le corps et le sang de Jésus-Christ sous les espèces du pain et du vin; on pourrait dire de même : L'Eucharistie, c'est le corps et le sang de Jésus-Christ réellement présents sous les espèces du pain et du vin. D'après ces deux définitions qui n'en sont qu'une, d'abord et avant tout nous voyons le corps et le sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Nous y voyons secondement le mode de la présence de Jésus-Christ dans ce sacrement : il y est sous les espèces du pain et du vin. Ce mode de présence est indispensable, et par conséquent les espèces le sont, pour que le sacrement existe; mais le mode de présence est secondaire et ne vient comme importance qu'après la présence elle-même.