CHAPITRE XII
SUITE DE LA QUATRIÈME PREUVE DE LA PRÉSENCE RÉELLE DE NOTRE- SEIGNEUR DANS LE SAINT-SACREMENT
XIV. S. Optât. — XV. S. Grégoire de Nazianze. — XVI. S. Grégoire de Nysse. — XVII. S. Ambroise. — XVIII. S. Jean Chrysostome. — XIX. S. Jérôme. — XX. S. Augustin. — XXI. S. Cyrille d'Alexandrie. — XXII. S. Léon le Grand.
s. OPTAT Evêque de Milève, en Numidio, mort vers l'an 384.
S. Optât comptait, avec S. Augustin, parmi les plus ardents adversaires des donatistes. Fulgcnce nous montre combien il était considéré, en le nommant à côté de S. Augustin et de S. Ambroise. Dans un de ses ouvrages contre les donatistes, il leur reproche de briser, de profaner, de détruire les autels, ce que d'autres hérétiques n'ont que trop bien imité depuis, et il leur dit : « Ce sont là « pourtant les autels sur lesquels les vœux du peuple et les mem- « bres du Christ ont été présentés, où le Dieu tout-puissant a été a invoqué, où l'Esprit saint est descendu à la prière de l'Eglise. « C'est de ces autels que plusieurs ont reçu le gage de la vie « éternelle, le secours de la foi, l'espoir de la résurrection. Qu'est « en effet l'autel, sinon le trône du corps et du sang de Jésus- » Christ? En quoi vous avait donc offensé Jésus-Christ dont le ff corps et le sang résidaient là à des moments marqués? Gepen- « dant un crime plus grand s'est ajouté à ce crime : on a été jus- « qu'à briser le calice qui contenait le sang du Christ.... « S. Optât ajoute qu'un tel crime est égal à celui des Juifs déicides. « En o agissant ainsi, dit-il, vous avez imité les Juifs. Ils ont porté les « mains sur Jésus-Christ attaché à la croix, et vous l'avez frappé « sur l'autel •. »
1. In quibus vol;i populi el meinljra Christi portata sunl, quo Deus oinnipotens invocalus sil, quo poslulalus descendit Spiritus sanctus ; unde a inultis pif^nus vilai alterna;, el lulcla tidei, et spes resurreclionis accepta est. Quid enim est altare nisi sedes corporis et sanguinis Chrisli ? Quid vos offenderat Christus, cujus illic pcr cerla niomcnta corpus et sanguis habitabat?.... Hoc tamen Imniane faciiius geminatum est, dum fregissel ctiam calicern Christi .sanguinis portatoreni. Hoc modo Judgeos ostis imitali ; illi injecerunt manus
PREUVES DE LA PRÉSENCE DE JÉSUS-CHRIST DANS l'eUCHARISTIE. 393
On voit, à l'indignation dont le saint évêque de Milève était pénétré contre les profanateurs, quel respect il portait aux autels sur lesquels étaient consacrés le corps et le sang de Notre-Seigneur, et rhorreur qu'il témoigne pour le crime du malheureux qui avait brisé un calice contenant le précieux sang, montre bien qu'il y avait là pour lui une réalité, et non pas une simple figure. Il le dit en propres termes, ce calice contenait le sang de Jésus -Christ : Calicem Christi sangiiinis poriatorem. Aussi, profaner ce calice, était-ce porter la main sur Jésus-Christ lui-même, comme l'ont fait les Juifs en l'attachant à la croix, c'était frapper Jésus-Christ sur son autel : Illi injeceruni manus Christo in criice, a vobis percussus est in altari.
s. GRÉGOIRE DE XAZIAXZE , SURNOMMÉ LE THÉOLOGIEN
Docteur de l'Eglise ; né en 328 ; évêque de Sazime, ensuite de Constantinople,
mort en 390.
Quoique S. Grégoire ait rarement l'occasion, dans les ouvrages qui nous restent de lui, de parler du très saint sacrement de l'Eucharistie, nous 3^ trouvons cependant plusieurs passages qui témoignent évidemment de sa loi en la présence réelle de Notre-Seigneur sous les saintes Espèces. C'est ainsi que dans une lettre à S. Amphiloque il écrit, en parlant du sacrifice de nos autels : « Ne. « négligez point, très saint homme de Dieu, de prier et d'intercé- « der pour moi, lorsque par votre parole, vous ferez descendre le « Verbe divin, et que par une incision non sanglante, vous divise- « rez le corps et le sang du Seigneur, votre parole vous servant de « glaive ^ » Ailleurs il s'adresse à son peuple. « La loi, lui dit-il, « vous ordonne de prendre un bâton pour vous appuyer, de peur « que votre esprit ne chancelle lorsque vous entendez parler du
(iliristo in cruce, a vobis percussus est in altari. (S. Optât. Milev., lib. VI contra Parmenianutn.)
Autre témoignage de la même époque :
Non decueratut hi qui corpus Chrisli quolidie primo conficiunt ore lantam
paterenlur persecutionem. (S. Félix ju/jm el martyr (vixit anno 37i), epist. ad
Fj,isc. :K(jyi>L)
1. Sed, 0 cultor Dei sanclissime, ne cunclcris el orare et leiralione fun.ui pro
nobis, quando verbo Verbuin allraxeris, quando incrucnta seclione secavcris
ctir])us et sanguincm Doniinicuin, vocem adhil)ens pro gladio. (S. Giîecur. Naz.,
ad Anijilii/., epist. CAA\.]
« sang et de la passion d'un Dieu, et que vous ne tombiez dans « l'impiété , lors même que vous souhaitez de passer pour un c défenseur de la doctrine divine. Mais au contraire, mangez, « sans respect humain et sans aucun doute son corps ; buvez son « sang, si vous voulez avoir la vie. Que les discours que Ton vous a tient touchant la passion ne vous étonnent point : demeurez « fermes et inébranlables, malgré les eflbrls de vos adversaires, a et ne vous laissez point séduire à l'élégance de leurs dis- « cours '. »
S. Grégoire reconnaît dans la consécration de l'Eucharistie un vrai sacrifice, ce qui ne peut être que moyennant la présence réelle. S'adressant aux prêtres et aux évèques, il s'écrie : « 0 prêtres qui a ofl'rez à Dieu des hosties non sanglantes ! 0 qui victimas eniit- « titis incruentas, sacerdotes! » (Carmen xiii ad Episc.) Dans sa première invective contre Julien l'Apostat, il ne dit pas seulement que nous avons part aux souffrances de Jésus-Christ immolé sur la croix et à son sacrifice sanglant, mais que ce qui s'opère sur nos autels est un sacrifice non sanglant, par lequel nous participons au sacrifice sanglant. D'oii il suit que le sacrifice de l'autel est le même que celui de la croix. Dans l'un et dans l'autre, la victime est Jésus-Christ. Il représente Julien profanant ses mains, pour les purifier en quelque sorte parce qu'elles avaient touché la victime non sanglante de l'autel, alors que chrétien, il recevait dans ses mains le pain eucharistique au moment de la communion -. Il demande de grandes qualités de ceux qui sont destinés à faire passer ce sacrifice jusqu'à l'autel suprême du Roi du ciel ; il faut qu'ils soient dignes de Dieu, du sacrifice et du Pontife, et ils ne le seront qu'à la condition de s'offrir d'abord eux-mêmes à Dieu, comme hostie sainte et vivante, capable de lui plaire. Qu'ils purifient leurs mains par la pratique des bonnes
{. Lex. fulcientem baculum tibi praescribit nccubi animo titubes, dum Dei sanguinem, et passionem, et mortem audis, ac dum Dei palronus atque defensor videri cupis, impie corruas. Quin potius, sine pudore ac dubitatione Corpus ede, Sanguinem bibe, si modo vitae desiderio teneris, nec sermonibus de carne fidera abrogans, nec adeos qui de passionebabenlur, iinpingens. Innixiis sta, firmus et sU'ibilis, atque ita comparatus, ut nuUa in re qualiaris ab adversariis, nec verborum Icpore atque illecebris abripiaris. (S. Gregor. Naz., orat. XLV.)
H. Manusque suas profanât, ut nimirum eas ab incruento sacrificio, per quod nos Christo ipsiusque passionibus et divinitati communicamus, elueret ac rcpurgaret. (S. Gregor. Naz., orat. IV, n. lu.)
PREUVES DE LA PRÉSENCE DE JÉSUS-CIIRIST DANS l'eUCHARISTIE. 395
œuvres, avant d'offrir ce sacrifice extérieur, ces antitypes des grands mystères '. Élie de Crète dit que S. Grégoire entend par ce sacrifice extérieur celui dans lequel on offre à Dieu le pain et le vin qui, étant présentés sur l'autel, sont véritablement changés au corps et au sang de Jésus-Christ par la vertu inelïable du Dieu tout-puissant, car Jésus-Christ l'a nettement déclaré par ces paroles : Ceci est mon corps, ceci est nioti sang.
On objecte que si Grégoire avait cru à la présence réelle, il ne se serait pas servi du mot antitijpe, comme il le fait dans ce passage et aussi dans le récit de la mort de sa sœur Gorgonie. Mais le contexte ne laisse aucun doute sur sa pensée. En parlant du corps et du sang de Jésus-Christ, il emploie avec beaucoup d'autres anciens le terme (Xantitypes et de figures, lorsqu'il considère l'Euchaiistie par rapporta la partie extérieure, c'est-à-dire aux accidents du pain et du vin, sous lesquels le corps et le sang de Jésus-Christ sont contenus. Ces sortes d'expressions ne sont pas contraires à la foi de la transsubstantiation, et aujourd'hui encore, dans l'Église romaine, où les hérétiques ne peuvent douter que l'on ne croie à la présence réelle, et au changement du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ, on donne plusieurs fois, dans l'office que l'on célèbre en l'honneur de cet adorable mystère, les noms de blé, de froment, de vin, de pain, au corps et au sang du Sauveur. l/Église ne considère alors que la partie extérieure du sacrement, les espèces ou accidents du pain et du vin qui demeurent. Ne nous étonnons donc pas que les Pères aient quelquefois fait de même.
On pourrait citer encore plusieurs textes du même Père etde plusieurs autres de la même époque ; mais nous ne devons nous arrêter qu'aux plus marquants.
i. UsBC igitiir c'Uin ego nosscm, illudque insuper nominem, magno et Deo, et sacrificio, et ponlifice, digiuim esse, nisi qui prius seipsum Deo hosliam viventem, sanctam exhibuerit, ac ratiouabile obscquium gralum acceptuui ostenderit, Deoquc sacriticium laudis, ac spiritum conlritum obtulerit, quod soluni sacrificium illud inagnorum mysteriorum antitypum ipsi ofterre audorem, aut quomodo sacerdotis habifum et nomen subire, priusquam sanctis opcribus inanus puritioasscm ? (^S. CiUEOOR. Naz., oral. Il, n. xcv.)
396 LA SAINTE EUCnARISTIE. — LIVRE I. — CHAPITRE XII.
s. GRÉGOIRE DE NYSSE Frère de S. Basile le Grand, Evêque de Nysse en 372; mort en 396.
On trouve dans les œuvres de S. Grégoire de Nysse quelques magnifiques pages toucliant l'adorable sacrement de l'Eucharistie.
Dans la Grande Catéchèsey partant de ce principe que l'homme est compose d'un corps et d'une âme et que l'un et l'autre ont besoin de la nourriture qui leur procurera la vie éternelle, il dit que l'àme a la foi qui peut la conduire au salut, mais le corps y arrivera par un autre moyen. Ce moyen sera la participation au corps de Jésus-Christ, à ce corps plus puissant que la mort, que Dieu s'est uni. Le corps adorable du Sauveur sera pour nous ce que le levain est pour la pâte qu'il pénètre et transforme, ce qu'est un contrepoison qui chasse le venin mortel déjà répandu dans les veines. Lui seul a reçu de Dieu cette vertu, et c'est par lui seul que nos corps arriveront à l'immortalité. Jésus-Christ nous donne ainsi son corps voilé sous les apparences du pain et du vin, pour que l'homme qui croit en lui, nourri de sa substance, participe à son incorruptibilité. C'est ainsi que tout ce qui vit sur la terre participe aux propriétés de ce qui le nourrit. L'homme se nourrit principalement de pain et de vin ; mais le pain et le vin destinés à lui donner l'immortalité, ont changé de nature par la vertu de la bénédiction, et sont tout autre chose que ce qu'ils paraissent extérieurement 1. La présence réelle du corps et du sang de Notre-
\. Quoniain homo est duplex, ul qui sit compositus ac contemperatus ex anima el corpore, necesse est ut qui servantur, per ulrumque attingant eum qui ducit ad vitam. Ergo anima quidem cum ipso contomperala per fidem, hinc salulis habel occasionem. — Corpus autem alio modo venit ad parlicipationem et conteinperalionem ejus quod dat salutem. Quomodo enim qui venenum sumpsorunl dolo et ex insidiis, alio medicamento exstinguunt vim quae affert interitum. Oportet autem sicut exitiale, ita etiam salutare medicamentura admitti intra viscera hominis, ut per illa distribuatur in universum corpus virtus ejus quod ferl opem. Ita cum id gustaverimus quod nostram dissolvit naturam, rursus necesse est ut opus habeamus eo quod cogit, ac conciliât id quod erat dissolutum : ut cum intra nos fuerithoc salutare medicamentum, veneni damnum, quod corpori fuerat inditum, per contrariam repellat afleclionem. Quid hoc ergo est ? Nihil aliud quam illud corpus, quod et morte ostensum fuit esse potenlius, et nostrœ vit» fuit initium. Quomodo enim parum fermenti, ut dicit Apostolus, sibi assimilât totam conspersionem, ita corpus a
PREUVES DE LA PRÉSENCE DE JÉSUS-CIIRIST DANS l'eUCIIARISTIE. 397
Seigneur est très clairement exprimée dans tout ce passage, quoiqu'elle ne le soit pas en termes exprès.
Ailleurs S. Grégoire de Nyssedit encore que celui qui est éternel se donne à nous, afin qu'en le mangeant nous devenions ce qu'il est; que celui qui aime la chair de Jésus-Christ n'aime pas sa propre chair ; que celui qui aime le sang de Jésus-Christ se purifiera de toute impureté ; car la chair du Verbe et le sang qui est dans cette chair ont plus d'une vertu. Ils ont de la douceur pour ceux qui les savent goûter ; ils excitent l'appétit de ceux qui les désirent, et augmentent l'amour de ceux qui les aiment '.
Parlant du sacrifice de l'autel, il dit que le Seigneur l'a institué avant sa mort ; que ce sacrifice est invisible aux yeux des hommes ; que Jésus-Christ est lui-même la victime et le prêtre; qu'il l'a institué, lorsqu'il a donné à ses disciples assemblés son corps à manger et son sang à boire. Ce fut alors, dit-il, qu'il déclara ouvertement que le sacrifice de l'Agneau était accompli. En effet, le corps de la victime n'est pas propre à être mangé tant qu'elle est vivante. C'est pourquoi, lorsqu'il donna à ses disciples son corps
Deo morte affectum, ciim fiierit intra nostrum, totiim ad se transmutât et transfert. Quomodo enim cum quod est exitiale, mistum fuerit cum sano, quidquid est contemperalum, simul redditur inutile ; ita etiam corpus immortale cum fuerit intra eum qui sumpsit, universum quoque transmutât insuam naturam. Sed fieri non potest ut sit aliquid aliter intra corpus, nisi per esum et potionem misceatur visceribus. Necesseest ergo eo modo quo natura potest, Spiritus vivificam suscipere virtutem.
Cum autem solum illud corpus quod Deum suscepit, banc graliam acceperit, ostensum sit autem aliter fieri non posse, ut nostrum corpus sit in immortalitate, nisi per communionem cum immortali factum sit particeps incorruptionis ; oportet considerare quomodo lîeri potuerit, ut unum illud corpus, quod tam multis fidelium millibus in universo orbe terrarum semper distribuitur, totum per partem sit in unoquoque, et ipsum in se totum maneat. Ut ergo fîdes ad id quod est consequens aspiciens, de sensu proposito nullam babeat dubitationem, oportet nostram orationem paulisper immorari in naturali corporis consideratione. Quis enim nescit quod nostri corporis natura, ipsa per se non habet vitam in quadam propria corporis substantia, sed per quamdam affluentem ei virtutem, et seipsam continet, et manet in essentia, perpétua mntione ad se attrahens id quod deest, et repellens id quod est supervacaneum. — Manifestatum verbum propterea se admiscuit intoritui obnoxiœ hominum natura;, ut communione divinitalis simul etiam deitîcetur bumanitas : ea de causa per sua; grati;e dispcnsationem se per carnem inscrit omnibus credenlibus, commislus et contcmperatus corpoi'ibus credentium, quibus substantia est ex pane et vino, ut unione cum eo quod est immortale, sit eliam bomo particeps incorruptionis. Ibec aulem dat, virtute benedictionis in illud, Iranselcmenlala eorum (|Ute a])parent natura. (S. Gheuor. Nyss., Cotcrli., oral. t. III.)