RÉFLEXIONS SUR LES TÉMOIGNAGES DES PÈUES
Après avoir entendu le témoignage que les principaux des Pères de l'Église, car on ne peut les citer tous, rendent au dogme de la présence réelle de Notre-Seigneur dans l'Euciiaristie, nous tèrons ici quelques remarques propres à donner à leur témoignage un prix plus grand encore s'il est possible, en même temps qu'elles les résument et les synthétisent.
l*" Les Pères se sont toujours fait un devoir d'exhorter avec force et onction les chrétiens à la foi au très saint sacrement de l'Eucharistie. Ils l'ont appelé un mystère de foi, Mystorium fidei. Ils ont demandé une grande foi, non seulement pour recevoir ce sacrement, mais encore pour y croire ; ils ont parlé souvent de la profondeur insondable de ce mystère et de la diffîculté de la créance qu'il faut y apporter ; ils ont dit qu'il faut, pour y croire, imposer silence aux sens et à la raison purement humaine, et admettre cette vérité quoiqu'elle semble contraire à la raison et aux sens. « Croyons à Dieu, disait S. Jean Ghrysostome, ne faisons pas de « difficulté d'admettre ce qu'il nous dit, quelque absurde que cela <f paraisse à notre sens et à notre pensée -. » Or quelle raison auraient eue ces Pères de l'Église que nous reconnaissons comme les témoins et les défenseurs de la foi, et dont les sentiments exprimés dans leurs écrits marquent la tradition constante de la croyance de l'Église sur ce mystère, quelle raison, dis-je, auraientils eue d'exiger des fidèles une foi ferme et inébranlable, s'ils n'avaient envisagé dans ce sacrement que la figure du corps et du sang de Jésus-Christ, une commémoration de sa mort, et tout au plus une application de la vertu de son sang et de ses souffrances attachée aux symboles du pain et du vin? Qu'y avait-il là de si difficile à croire, pour renoncer à tous ses sens, pour soumettre sa raison, et pour en faire un mystère impénétrable à l'esprit humain? Cette foi si vive, qui combat les sens et la raison, que les Pères exigent sur cet article, ne marque-t-elle pas évidemment qu'ils ont cru quelque chose de plus? Évidemment c'était bien Jésus-Christ réellement présent dans l'Eucharistie qu'ils adoraient,
1. Credjimns I)eo, iioc ropugnemus ei, eliam si sonsui cl cogilalioni nostrae absurdum esse videalur. (S. Ciirysost., hom. XIII in Mullh.)
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qu'ils recevaient et qu'ils pressaient les fidèles d'adorer et de recevoir avec une vénération profonde et un amour ardent.
2" Pour faciliter aux fidèles la croyance en la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ au Très Saint Sacrement, les Pères en appelaient à la toute-puissance de Dieu. Ils rappelaient les miracles approchant en quelque manière de ceux qu'il opère dans la Très Sainte Eucharistie, c^ Ce pain, disait S. Cyprien, a « été changé non dans sa forme extérieure, mais dans sa nature ; « il a été fait chair par la toute-puisance du Verbe K » S. Cyrille de Jérusalem allègue le changement d'eau en vin aux noces de Cana; S. Ambroise en appelle à la création du monde, au changement de la verge de Moïse, et les autres Pères citent d'autres changements miraculeux. Or, s'il n'y avait que la figure du corps et du sang de Jésus-Christ dans ce mystère, pour quelle raison les Pères auraient-ils recouru aux miracles et aux changements prodigieux que Dieu a opérés dans la nature? Il est évident que, pour eux, il s'accomplit dans le mystère de l'Eucharistie dont ils parlent, quelque chose réclamant la toute-puissance de Dieu, un prodige que nous ne pouvons croire que fondés sur elle. Ils croient, on ne peut en douter, à un changement miraculeux ayant du rapport avec les autres changements qu'ils citent pour rendre celui-ci croyable. Or on ne saurait en imaginer d'autre que celui que la foi nous propose à croire, le changement de la substance du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ. Pour opérer un tel changement, ce n'est pas trop de la toute-puissance de Dieu, et il faut croire à l'opération de cette puissance infinie pour croire à ce changement. Mais s'il ne s'agissait que de signes et de figures, pourquoi faire appel à la toute-puissance du Seigneur?
3° Dans les premiers siècles de l'Église, les SS. Pères tenaient le mystère de l'Eucharistie extrêmement secret; ils prenaient soin de le cacher non seulement aux païens, mais même aux catéchumènes, comme ne les jugeant pas assez forts pour porter le fardeau d'une croyance si difficile. On les faisait sortir de l'église quand le prêtre allait consacrer, et si quelquelois les Pères étaient obligés de parler de ce sacrement aux sermons où les catéchumènes assistaient, ils en parlaient obscurément, comme nous trouvons dans S. Augustin et S. Chrysostome, qui se contentaient ordinairement
1. Panis iste non effigie sed nalui'a miitalus, oninijinlenlia IVi factus est caro. (S. CvpR., Herm.de Cana, catecli. I\ .)
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de ces mots : Norinit fidèles : « Ce que connaissent les fidèles. » Pourquoi cnchait-on ce sacrement aux catéchumènes? Il n'y avait là rien qui pût les scandaliser ni leur paraître trop difficile à croire, si l'on n'y voyait que la figure du corps et du sang de Jésus- Christ. Ils avaient déjà la foi commencée, ils croyaient les autres mystères de notre religion, ils entendaient l'Evangile et la parole de Dieu, qui étaient des signes rie Jésus-Christ : pourquoi leur cacher celui-ci, s'il n'y avait pareillement qu'un signe ou une figure? Il était bien facile de leur dire que le pain et le vin représentaient le corps et le sang de Jésus-Ciirist, si tout le mystère eût consisté dans cette représentation. Don& puisque les Pères ne les ont pas crus capables de surmonter la difficulté que ce Sacrement présentait à leur croyance, il y avait quoique chose de plus; il y avait la présence réelle du corps de Jésus-Christ. Il est donc évident que les Pères de l'Église croyaient à la présence réelle de Jésus-Christ sous les espèces ou apparences du pain et du vin. Or les hérétiques qui refusent aujourd'hui de croire en cette adorable présence reconnaissent néanmoins que l'Église était encore dans sa pureté, comme ils disent, et que les Pères doivent être considérés comme les interprètes légitimes de l'Écriture. Comment peuvent-ils concilier cet aveu et leur incrédulité?
4" On ne peut nier que l'usage constant de l'Eglise, d'accord avec le sentiment des Pères, a toujours été d'adorer le Très Saint Sacrement, non seulement lorsqu'on était sur le point de le recevoir, mais encore sur les autels où l'on avait coutume de garderies hosties consacrées. S. Jean Chrysostome disait aux fidèles : Adora et communica : Adorez premièrement ce divin sacrement, et puis recevez-le en vous-mêmes par la communion. On pourrait démontrer l'universalité de cette pratique par la citation d'une infinité de passages ; nous n'en rapporterons ici que deux. Le premier est de S. Ambroise, sur ces paroles du psaume xcvfii : Adorate scabellum pedum ejus : Adorez l'escabeau de ses pieds. Ce saint docteur dit excellemment: « L'escabeau signifie la terre et la terre « représente la chair du Christ que l'on adore encore aujourd'hui « dans les saints mystères, et que les Apôtres ont adorée dans la « personne de Jésus •. » Et S. Augustin, sur ce même passage,
\. Per scabellum lorra inlolliirilur, por lorrnni caro Christi quîe hodio qnoque in mysteriis adoratiir, qiiam Apostoii in Jesu adoraverunl. (S. Amhr., lil). III (le Sjiirilu saticlo, cap. xii.)
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ajoute : « Personne ne mange cette chair s'il ne l'a d'abord adorée. « Voilà l'explication trouvée, voilà comment il convient d'adorer « cet escabeau, et non seulement on ne pèche point en l'adorant, « mais on pèche en ne l'adorant pas K » Ces témoignages sont d'une telle autorité qu'on ne peut les récuser. Il n'est pas possible non plus de leur donner un autre sens. Les païens n'ignoraient pas absolument le culte d'adoration rendu par les chrétiens à la Très Sainte Eucharistie, et ils leur reprochaient d'adorer le pain et le vin, ou plutôt Cérès et Bacchus. C'est encore S. Augustin qui nous fait connaître ce détail. Les fidèles et les Pères qui adoraient la Sainte Eucharistie, non seulement au moment de la recevoir dans la communion, mais exposée et conservée sur l'autel, croyaient donc que Jésus-Christ est réellement présent sous les espèces eucharistiques. S'ils n'avaient pas cru à cette présence véritable et réelle, leur adoration eût été de l'idolâtrie; ils eussent été ce que les protestants nous reprochent aujourd'hui d'être, des adorateurs d'idoles.
5° Jésus-Christ, en nous donnant la Sainte Eucharistie, n'a pas institué seulement un sacrement, mais aussi un sacrifice véritable, le sacrifice de la Loi nouvelle. Il sera temps de le prouver et nous montrerons que tous les Pères l'ont entendu ainsi, lorsque nous aurons à traiter du saint sacrifice de la messe. En attendant, acceptons cette vérité comme un fait incontestable, et tirons-en la conséquence qui en ressort nécessairement. Si Jésus-Christ n'était pas réellement et personnellement présent dans l'Eucharistie, il n'y aurait plus de sacrifice dans la religion chrétienne, et cette religion fondée par le Fils de Dieu fait homme serait par conséquent inférieure à la Loi ancienne; elle le serait même aux religions idolàtriques qui ont des sacrifices. La seule religion qui possède la vérité, la seule qui honore Dieu, n'aurait pas de sacrifice et devrait se contenter d'une image vide : qui le pourrait admettre? Dans tout sacrifice il faut une victime : nous n'aurions pas de victime à offrir au Seigneur, mais une simple figure, un simple souvenir. Avec la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ sur nos autels,' il n'en est plus ainsi ; c'est lui que l'on immole d'une manière non sanglante; c'est lui qui ofl're tous les jours son sang
i. Nemo carnem illam mandiical, nisi prius adoraverit. Inventum est qiiomodo adorolnr laïc scabclhun, cl non solum non peccetur adorando, scd peccelur non adorando. (S. August., in Ps. Lxxxix.)
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à l'autel pour la rémission de nos péchés. Devant un tel sacrifice tous les autres s'effacent et la religion chrétienne peut présenter au Père éternel une victime digne de lui, un sacrifice qui l'honore infiniment, comme il mérite d'être honoré. Or, peut-on douter que Jésus-Christ, avant de monter au ciel, n'ait laissé à son Eglise un sacrifice digne de la grandeur de Dieu, et de l'émincnce de cette religion dont il voulait être l'auteur? Mais quelle autre victime était digne de la majesté du souverain Seigneur et de la grandeur de la religion ? Nulle autre que Jésus-Christ lui-même. Aussi les Pères constatent-ils l'institution de ce sacrifice dans ces paroles qui suivent celles de la consécration : lloc facite in meani cornnteiiwrationem : Faites ceci en mémoire de moi. C'est comme s'il avaitdit : Faites ce que vous m'avez vu faire; sacrifiez comme vous m'avez vu sacrifier. La présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est donc établie par la nécessité d'un sacrifice, dont la victime soit un Homme-Dieu. Aussi les Pères parlant également et en même temps de l'Eucharistie comme sacrifice et comme sacrement, Jésus-Christ réellement présent comme victime du sacrifice est aussi réellement présent dans le sacrement.
G" S. Jean nous assure que dans l'institution de ce divin sacrement, le Sauveur du inonde nous a aimés jusqu'à l'excès, et du plus parfait amour qui puisse être : Ciim dilexisset suas quierant in mundo, in ftneni dilexit eos. Ces paroles ont paru décisives pour établir la présence réelle du Fils de Dieu dans ce sacrement. S. Jean Chrysostome n'a pas craint de dire que c'est particulièrement en cette institution qu'il nous a témoigné l'ardent amour qu'il nous portait, et le soin empressé qu'il avait de notre salut: In eo suam nostri oslendit curam, ei ardenlem in nos charitatem. Les Pères font remarquer Pexcès de son amour dans ce sacrement. Il ne se contente pas, disent-ils, de verser son sang pour les hommes; il veut que ce sacrement leur rappelle le souvenir de la mort qu'il devait endurer pour eux; il fait plus, il leur donne son corps et son sang pour nourriture, afin de s'unir à eux par la plus étroite de toutes les unions : ce qui marque le plus grand amour qui se puisse imaginer, dit encore S. Chrysostome : Quod vehementer amnnlium est. D'où ressort cette conclusion générale que Jésus- Christ est réellement dans ce mystère : r parce que s'il ne nous eût laissé que la figure de son corps seulement, ce ne serait pas un si grand ni si extraordinaire témoignage de son amour, ni un
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si puissant motif du nôtre envers lui que le disent les Pères. La grandeur de son amour se serait manifestée sur la croix, mais rien de particulier ne la révélerait dans l'institution de ce mystère. On ne voit pas les motifs qu'il y aurait d'exalter son amour pour nous, parce qu'il nous auraitlaissé une figure de son sacrifice et de sa mort, bien plus imparfaite que celles de l'ancien Testament, l'agneau pascal, les autres sacrifices sanglants, la manne qui descendait du ciel. Cependant S. Paul et tous les Pères avec lui disent que l'ancienne Loi n'avait que des ombres et que nous possédons le corps et la vérité. Il y a donc dans ce sacrement autre chose qu'une figure ou qu'une ombre. 2° S. Jean Chrysostome et plusieurs autres Pères affirment que Jésus-Christ nous a donné dans ce sacrement une preuve de son amour qu'il est impossible à aucun homme, autre que lui, de donner; ils élèvent l'amour de Jésus- Christ au-dessus de celui des pasteurs qui livrent leur vie pour leurs brebis. Parleraient-ils ainsi, supposé que le Seigneur nous ait donné simplement une image, un symbole de lui-même? Est-ce qu'il n'est pas à la portée de tout le monde de laisser une image, la moindre des choses, comme souvenir à ceux que l'on quitte? Ne le fait-on pas souvent même pour des indifférents? Est-ce là faire plus que donner son sang et sa vie? Évidemment les Pères, en parlant comme ils l'ont fait de l'amour que Jésus-Christ nous a témoigné en instituant l'Eucharistie, savaient bien qu'il nous avait laissé non pas un souvenir, une image de lui-même et de son sacrifice, mais son propre corps immolé pour nous, son propre sang répandu pour nous sur la croix. 3'^ Si le Sauveur s'unit étroitement à nous, réellement, effectivement, corporellement, comme le disent les Pères, ne faut-il pas qu'il soit présent sous les espèces sacramentelles?ll est impossible, en effet, qu'il y ait une véritable union entre deux substances séparées dont l'une est sur la terre et l'autre dans le ciel. Il ne suffit pas de dire que nous sommes unis avec Jésus-Christ par la foi et par la charité seulement; car outre que les Pères excluent en termes formels celte réponse des hérétiques, ils disent positivement qu'il nous est uni réellement et effectivement, et non seulement par la foi et la charité.
T La foi des chrétiens de la primitive Église en la présence réelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ au Très Saint Sacrement était si complète et si bien à l'abri de toute hésitation que les Pères aimaient à se servir du dogme de la présence réelle pour prouver d'autres
vérités et en affermir la croyance dans les àmos. Ils ont eu particulièrement recours à cet ari^ument lorsqu'il s'est agi de déléndre contre les hérétiques la vérité de la résurrection future. Gomment les hérétiques peuvent-ils prétendre que la chair du chrétien ne ressuscitera pas à la vie, disait S. Irénée, puisqu'elle est nourrie du corps et du sang de Jésus-Christ? Car, ajoute-t-il, comme le l)ain qui naît de la terre, après l'invocation de Dieu, ou la consécration, n'est plus un pain commun mais un sacrement d'Eucharistie, composé de deux choses, l'une terrestre qui est les accidents du pain, l'autre céleste qui n'est rien autre que le corps de Jésus- Christ; de même nos corps, qui reçoivent l'Eucharistie, reçoivent l'espérance et le germe de la résurrection i.
Les autres Pères fondent les assurances de la gloire en général et les preuves de la résurrection en particulier, sur l'union que nous contractons avec Jésus-Christ dans ce sacrement. D'où nous pouvons aussi tirer cette conséquence générale que Jésus- Christ est réellement et effectivement dans l'Euciiaristie. Car si les Pères prouvent la vérité de la résurrection des corps par la vérité de ce mystère, ils supposent donc que Jésus-Christ leur est uni et, par une suite nécessaire, réellement présent.
8" Les Pères, après l'apôtre S. Paul, et comme interprètes de ses oracles, demandent des dispositions particulières dans ceux qui participent cà la Sainte Eucharistie. Ils les exhortent à une grande pureté non seulement de l'àme mais même du corps. Probet autem seipsum homo : Que Vhomme s'éprouve lui-même, dit l'Apôtre (/ Cor., XI, 28), ce qui marque non seulement une exacte recherche des péchés qu'on peut avoir commis, mais encore un soin attentif d'ajouter à cette disposition habituelle les actes et les ornements des vertus nécessaires dans cette occasion. « Quelle a pureté, dit S. Jean Chrysostome, doit apporter à ce sacrifice celui a qui a l'honneur d'y participer! Il faut que la main du prêtre qui a touche cette chair divine, que cette bouche qui va se remplir « de ce feu spirituel, que cette langue qui va être teinte de ce sang « redoutable soient plus pures que les rayons du soleil '^. » Voyez ensuite quelles sont les invectives de S. Paul et de tous les Pères après lui contre ceux qui communient indignement. L'Apôtre les accuse d'être coupables du corps et du sang de Jésus-Christ. Il
\ . Voir la note, même volume, p. 3(')i. 2. Voir aussi, même volume, p. 410.
PREUVES DE LA PRESENCE DE JESUS-CIHUST DANS l'eI'CHARISTIE, 447
ajoute, comme une peine infaillible de leur péciié, qu'ils mangent et boivent leur jugement, c'est-à-dire leur condamnation. S. Ambroise dit que par ce péché on foule aux pieds le corps de Jésus- Christ : Hoc peccato conculcatur corpus Chrlsti; et S. Gyprien ajoute qu'on lui fait violence : Vis infertur corpori Domiai. Enfin, pour faire comprendre la grandeur de ce sacrilège, les Pères le comparent au crime de Judas et à celui des Juifs qui crucifièrent le Sauveur. Quelle conséquence doit-ontirerdecesparolesdeS. Paul et des Pères de l'Église primitive, sinon qu'ils ont cru que Jésus- Christ était réellement et effectivement dans l'Eucharistie? Car si nous ne recevions que sa figure, pourquoi demanderaient-ils tant d'épreuves? Pourquoi ce soin de discerner ce pain des autres aliments communs? Pourquoi de si excellentes dispositions, non seulement dans l'àme de celui qui doit communier, mais dans le corps lui-même? S'il n'y avait que du pain, il suffirait de disposer l'esprit seulement, parce que c'est lui tout seul qui pourrait recevoir ce qu'il y aurait de saint dans ce mystère. Il faut donc que les membres de notre corps touchent et reçoivent quelque chose de sacré, qui ne peut être que le corps et le sang de Jésus-Christ caché sous les espèces du sacrement.
9° Les Pères nous représentent la participation de ce mystère comme un honneur singulier que nous recevons dans nos âmes, mais qui de plus rend nos corps eux-mêmes précieux et considérables aux yeux de Dieu. Ils nous conseillent de rappeler souvent à notre pensée le souvenir de cette gloire, et particulièrement dans les occasions de péché, afin que ce souvenir serve comme de frein pour arrêter nos passions, et soit un puissant motif pour nous exciter à faire de bonnes œuvres. Cogita quali sis insifjnitiis honore, quali mensa fruaris, dit S. Chrysostome (Hom. Lx ad pop. Antioch.). D'où nous pouvons tirer cette conséquence que le corps de Jésus-Christ est réellement dans ce mystère. Si nous ne recevions que la figure, le symbole de ce divin corps, je ne vois pas quel honneur si grand il y aurait là pour nous, ni quel motif de nous abstenir du péché et de faire de bonnes œuvres, en vue de nos communions, puisque tout l'avantage de celte action consisterait à manger un morceau de pain et à faire un acte de foi. J'avoue que cet acte, quand on le ferait, pourrait exciter la piété, mais qu'y aurait-il de si efficace dans une sinq)le réllcxion et dans le souvenir de cet acte? Il faut donc croire, comme une
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vérité indubitable, que nous faisons autre chose qu'un acte de toi, et que nous recevons quelque chose de plus que la figure de Jésus- Christ.
10" Les paroles sacrées de l'institution de l'Eucharistie sont la plus forte preuve de la présence de Jésus-Christ dans le sacrement de nos autels. Elles sont le moyen le plus solide pour nourrir la foi des fidèles envers ce grand mystère et pour confondre l'infidélité des hérétiques. Les explications que l'on peut donner sur ces divines paroles portent moins de lumière dans l'esprit et moins d'onction dans le cœur que les paroles simplement rapportées. Aussi nous voyons que c'est à ce parti que tous les Pères se sont arrêtés; sans qu'il y ait eu d'autre concert entre eux que celui qui résuite de ces divines paroles, ils se sont trouvés tous réunis en ce point de rapporter aux fidèles, avec une grande simplicité. Tordre des paroles de Jésus-Christ, quand il a donné son précieux corps pour nourriture et son précieux sang pour breuvage. Ils se sont bornés à dire que c'était le vrai corps qui est au ciel, le même qui avait été enfermé dans le chaste sein de Marie ; que c'était le même sang qu'il avait pris d'elle ; le même qu'il avait répandu sur l'autel de la croix, pour nous racheter. C'est ainsi qu'ils ont répété, en termes différents mais équivalents, ces divines paroles : Ceci est mon corps. Et quant aux difficultés que la raison et les sens rencontrent dans ce mystère, les Pères n'y ont opposé que la foi et la toute-puissance de Dieu qui change la nature des choses, quand il lui plaît.
1 1" Souvent, lorsque les Pères ont à parler de la Sainte Eucharistie, ils la désignent sous les noms de signe, de sacrement et de mijstère. Ces noms qu'ils kii donnent, loin d'être en contradiction avec la doctrine de la présence réelle, servent plutôt à la confirmer. En effet, l'Eucharistie où Jésus-Christ est réellement présent est tout cela, d'une manière qui convient à l'Église chrétienne, supérieure à la Jérusalem terrestre par la possession de la vérité, inférieure à la céleste par la manière de la posséder. Comment serait-elle un sacrement si Jésus-Christ y paraissait à découvert et sans voiles? Mais si Jésus-Christ n'y était qu'en signe, comment serait-elle un sacrement de l'Église chrétienne et de la nouvelle alliance? Les Pères avaient donc raison de dire que c'est un signe, mais un signe qui contient la chose signifiée ; un voile qui couvre la propre personne de Jésus-Christ ; un sacrement, un type, un
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antitype, dans lequel et sons lequel le corps immortel et incorruptible, le sang' adorable et vivifiant sont enfermés. A la fraction de ce pain céleste, les vrais fidèles, aussi bien que les deux disciples d'Emmaïis, reconnaissent tous les jours Jésus-Christ. La foi leur ouvre les yeux ; ils sont assurés que le Seigneur n'a pas eu intention de les tromper quand il a dit à ses apôtres : Prenez et i/iangez-, ceci est mon corps. Mais, disent les incrédules, pourquoi ne voit-on que du pain dans l'Eucharistie, si le corps de Jésus- Christ y est? Les Pères répondent qu'il est de la nature d'un sacrement de ne pas montrer la chose qu'il signifie, et qu'il est de l'état présent de l'Église de ne pas voir ce qu'elle croit, puisque si elle le voyait, elle n'aurait plus de mérite à croire. La foi suppose de l'obscurité, mais où serait-elle si on voyait? D'ailleurs, le Fils de Dieu ne pouvait nous donner son corps à manger dans sa propre figure ; cela nous eût fait horreur; il ne pouvait pas davantage le donner dans l'éclat de sa gloire; nous n'eussions point osé en approcher : cependant il avait résolu de nous le donner, car il est la vie et la nourriture de nos âmes. Quoi de plus sage alors, pour accomplir les desseins de sa miséricorde, que de se transfigurer, comme parle S. Ambroise? Ne pouvant se donner dans sa propre figure, il se livre à nous sous des apparences étrangères, sous les espèces du pain et du vin. Par là encore il nous fait connaître que la fin qu'il s'est proposée dans l'institution de ce mystère, est de nourrir spirituellement nos âmes, comme le pain et le vin nourrissent nos corps.
12" Luther lui-même, dans la Défense des paroles de Ici Cène, rend témoignage en ces termes à la doctrine des Pères touchant la présence réelle : « C'est certainement une chose digne d'admiration que nul des Pères, dont le nombre est infini, n'ait parlé du sacrement de l'Eucharistie comme les Sacramentaires; car il n'y en a pas un qui se soit énoncé en ces termes : C'est du pain et du vin seulement, ou : le corps et le san<) de Jésus-Christ n'y sont point présents. En vérité, il n'est pas cro3'able ni même possible qu'en touchant et retouchant tant de fois cette matière, il ne leur lut échappé quelquefois, ou pour le moins une fois, de dire ces paroles : cest purement du pain ; ou : le corps de Jésus-Christ nij est point présent corporellement, ou d'autres termes semblables; d'autant plus qu'il importe extrêmement que les hommes ne soient point séduits en des matières si graves. Cependant tous
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les Pères en parlent aussi pn'cisément que si nul d'entre eux ne doutait que le corps et le sani;" de Jésus-Christ n'y soient présents. De tant de Pères et de tant d'écrits qu'ils nous ont laissés, quelques-uns ou du moins un seul eût pu examiner l'opinion négative; mais tous unanimement et constamment se sont prononcés pour raffirinative. Nos Sacramentaires, au contraire, avec tous leurs efforts, ne font bruit que de la négative.... Nous soutenons clairement, comme les paroles le disent, que le corps et le sang de Jésus-Christ sont présents, lorsqu'il dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps. Mais nos adversaires soutiennent clairement que le seul pain et le seul vin sont présents, et non pas le corps et le sang de Jésus-Christ. S'ils se trompent en croyant cela et en l'enseignant, il est certain qu'ils blasphèment contre Dieu, accusent de mensonge le Saint-Esprit, trahissent Jésus-Christ et séduisent tout le monde. »
l.T Si les SS. Pères avaient cru qu'il fallût entendre ces paroles de Jésus-Christ : Ceci est mon corps, dans un sens figuré, ils ne se seraient point tant mis en peine de résoudre les difficultés qu'il y a de comprendre comment on peut recevoir le corps de Jésus- Christ dans l'FAicharistie ; car il n'y en a pas beaucoup à concevoir qu'on l'y reçoive seulement en figure ou par la foi; mais les sens et la raison semljlent s'opposer à ce qu'il y soit réellement présent. Or, c'est cependant ce que les SS. Pères ont fait. Ils se sont appliqués à affermir les peuples dans la croyance à ce mystère; ils sont allés au-devant des difficultés qu'ils ressentaient à s'y soumettre : donc ils croyaient à la réalité. Qu'ils l'aient fait, c'est ce qu'il est facile de prouver par les passages que nous avons cités. On ne dit pas d'une chose tout ordinaire et qui ne présente aucune difficulté ce que flisnit de l'Eucharistie S. Cyrille de Jérusalem : « Puisque Jésus-Christ, en parlant du pain, a déclaré que c'était « son corps, qui osera le révoquer'en doute ^ ? » On n'exhorte point à le croire, comme fait S. Ambroise, par ces paroles : « Que l'esprit c confesse intérieurement ce que la bouche prononce, savoir qu'il « est vrai que c'est le corps de Jésus-Christ '•. » On ne dit point, comme S. Gaudence, « qu'il faut les croire, parce que la vérité ne « saurait mentir. » Qu'y avait-il de plus facile que de détruire ces doutes, en disant que, puisqu'il est permis aux hommes d'établir
1. \oir la iifde, inème volume, p. MSIj. -2. \oir l;i noie, môme voluino, j). '^oo.
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des signes, il l'était à plus forte raison à Dieu, en montrant qu'il en a établi un grand nombre dans l'Ancien Testament, et qu'on ne pouvait douter que le pain et le vin ne fussent de ce nombre? Ajoutez à ces raisons ces expressions si fréquentes et si familières dans les écrits des SS. Pères qui disent que TEucharistie est la vraie chair de Jésus-Christ, qu'elle est véritablement le corps de Jésus-Christ, qu'elle est son propre corps, le corps même de Jésus-Christ : toutes expressions qui Jont voir que ces paroles : Ceci est mon corps, ne peuvent être prises dans un sens figuré. 14" Les Pères et les docteurs n'ont point parlé des difficultés philosophiques du mystère de l'Eucharistie, parce qu'ils se sont tenus aux enseignements de la foi et sont demeurés tranquilles sur ce fondement. Jésus-Christ, ont-ils dit tous, est parmi nous dans la divine Eucharistie, comme il est dans les cieux ; il est proprement et véritablement dans ce mystère, c'est son propre corps; il y est d'une manière qui nous est inconnue, que la foi reconnaît et adore, mais qu'elle ne pénètre point. La docilité qui vient de la foi ne permet pas à l'esprit d'y penser, ou si elle le permet, elle empêche qu'on ne soit étonné de ne comprendre pas les effets de la toute-puissance de Dieu, et de voir que les merveilles de ses mystères surpassent notre intelligence ; elle les fait regarder comme un abîme qu'on est incapable de sonder; elle abaisse l'esprit sous la majesté infinie de Dieu; elle étouffe et noie toutes les vues et toutes les pensées humaines dans la certitude absolue de la parole de Dieu et dans l'autorité infaillible de son Église. Ainsi toutes les difficultés ne font nulle peine à un catholique; il y pense peu, et il en parle moins encore ; il n'en parlerait point du tout s'il ne vivait avec des esprits inquiets qui l'obligent d'en parler. S'il n'y avait point de calvinistes au monde, toutes les difficultés philosophiques ne se présenteraient pas davantage à l'esprit des fidèles, que les difficultés des mystères de la Trinité et de l'Incarnation, auxquelles ils ne pensent pas. C'est ainsi que, dans les premiers siècles, la doctrine de la présence réelle et de la transsubstantiation étant parfaitement acceptée de tous et nullement contestée, les docteurs ont gardé le silence sur les difficultés philosopiuques; les Pères, fort attentifs à n'apprendre aux fidèles que ce qui était nécessaire pour édifier la foi, n'en ont point entretenu les peuples, ni dans leurs discours ni dans leurs écrits. Ce sont des questions, dit un saint évêque d'Angleterre,
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souvent proposées par ceux qui veulent paraître savants et aiment mieux s'occuper l'esprit de disputes philosophiques, que de se soumettre humblement à l'autorité sacrée ; ils dressent des embûches à ceux qui croient recevoir Jésus-Christ dans la sainte communion, quoique leur intelligence ne pénètre pas les profondeurs de ce mystère ^
La doctrine de la présence réelle et de la transsubstantiation repose sur un lait qui nous est révélé par la parole de Dieu. Elle ne relève que de la foi, et rien n'oblige ceux qui pu traitent à parler des suites pliilosopliiques de ce mystère; ni à expliquer ses difficultés. On ne doit donc nullement s'étonner que les Pères n'aient point abordé ces sortes de sujets. Ils n'avaient pas à rechercher ce que devient la substance du pain au moment de la consécration ni à dire si la transsubstantiation est une simple relation ou une action. On ne voit pas, du reste, qu'ils aient agi autrement pour les autres mystères; ils gardent la même réserve et ne s'épuisent pas à expliquer toutes les difficultés que la doctrine fondamentale rencontre sur son chemin. S'ensuit-il qu'ils ne croient pas à la doctrine? Assurément non; ils y croient de toute leur âme. Mais ils avaient autre chose à faire que de s'engager dans des recherches philosophiques que l'état des esprits ne réclamait pas. Telle fut la conduite des Pères; telle fut la conduite des Orientaux depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Et s'ils rencontrent sans la chercher quelqu'une de ces questions, ils se contentent ordinairement de dire comme Cabasilas parlant de la manière dont le corps de Jésus- Christ est à la fois dans le ciel et sur la terre : « Le corps de Jésus- « Christ est parmi nous ce qu'il est au-dessus des cieux; » mais il ajoute incontinent : « C'est en la manière qui lui est connue. »
Les Pères ne traitent point de ces questions, parce qu'ils les regardent comme des pièges que les esprits superbes ont accoutumé de tendre aux vrais fidèles pour les détourner de la simplicité de la foi. Ils pratiquent ce que dit S. Fulgence, que « l'esprit humain « ne pouvant pénétrer par ses raisonnements les causes de ce que « Dieu fait, doit fermer avec révérence les yeux de l'esprit, pour « ne pas faire servir de matière à des discours pleins d'erreurs ce
1. Has odiosas dispulationcs illi objicere soient quos amor humange laudis falif^at ; qui larjiioos pararo fiaudenl iiiiperitis ; quilnis cordi est potius sequi rationem sapienlia; sœcularis quain lidei veritalem. (Ernlli'IILts Roffens. Spicil., cap. II.)
PREUVES DE LA PRÉSENCE DE jÉSUS-CHRIST DANS l'eUCIIARISTIE. 4o3
<r qu'il ne saurait comprendre. » Le juste qui vit de la foi et qui n'a que des sentiments humbles de soi-même, ne s'attache pas à son propre sens; il embrasse avec respect tout ce que Dieu lui commande et croit généralement tout ce que le Saint-Esprit lui ordonne de croire, sans s'informer comment telle ou telle chose peut être. Doux et humble de cœur, il acquiesce simplement à tout ce qu'il lit et entend des ordres de Dieu. Voilà la disposition commune des Pères et des anciens chrétiens qui ne pouvaient avoir aucune idée d'une hérésie qui n'était pas encore née, et qui avaient même plus d'éloignement que l'on n'en a eu depuis, de toutes les curiosités humaines que l'on peut mêler avec la foi simple des mystères de Jésus-Christ.
RÉPONSE GÉNÉRALE AUX OBJECTIONS DES HÉRÉTIQUES DES TEMPS MO- DERNES CONTRE LES TÉMOIGNAGES DES PERES EN FAVEUR DU DOGME DE LA PRÉSENCE RÉELLE.
Les disciples de Calvin ont tout tenté pour détruire ou du moins pour énerver la force des témoignages si décisifs des Pères, en faveur du dogme de la présence réelle du corps et du sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ dans l'Eucharistie. En rapportant les paroles des Pères de l'Église, nous avons répondu d'une manière suffisante aux principales objections que l'on a soulevées contre la présence réelle de Notre-Seigneur au Saint-Saci'ement, en s'appuyant sur leurs écrits. Mais comme l'hérésie ne s'avoue jamais vaincue et renouvelle sans cesse des attaques mille fois repoussées, nous emprunterons au précieux ouvrage de Nicole, Arnauld et Renaudot, intitulé : Perpétuité de la foi de rÈglise catholique sur VEucliaristie, quelques principes généraux qui éclaireront la matière et fourniront au besoin les moyens de repousser de semblables attaques. Nous citons à peu près intégralement et textuellement la Réfutation de la réponse d'un ministre au traité sur r Eucharistie K
« Si la religion catholique disait aux hommes qu'elle leur propose une foi exempte de toutes sortes de difficultés, que l'on ne peut rien alléguer contre ses mystères qui ait quelque sorte d'apparence, et que les preuves sur lesquelles elle établit les vérités
1. Voir Perpiituilé de In foi ilc rE;jlisc calhoU({iie sur ri-Juc/Kirifilic. Kdit. Mignc, t. I, p. M) et suiv.
4d4 la sainte eucharistie. — LIVRE I. — CHAPITRE XIII.
qu'elle enseigne sont si claires, qu'elles forcent l'incrédulité et la résistance de toutes sortes d'esprits, quelque préoccupés qu'ils soient, on aurait raison de prétendre détruire ses dogmes, en amassant des difficultés vraisemblables contre ce qu'elle nous voudrait faire croire. Mais elle est bien éloignée de leur tenir ce langage. Non seulement elle ne leur dit pas que les vérités qu'elle enseigne ne peuvent être combattues par aucunes raisons apparentes, mais elle leur dit qu'il est nécessaire qu'elles le soient, et que c'est une suite infaillible du dessein que Dieu a eu en se découvrant aux hommes par la véritable religion. Car il est impossible qu'on fasse réflexion sur la conduite que Dieu a tenue dans l'ancien et dans le nouveau Testament, et sur la manière dont il a voulu parler aux hommes par les prophètes qui ont annoncé son Fils; par son Fils même qui est venu, dans la plénitude des temps, accomplir les prophéties, et par les apôtres, qui nous ont annoncé ce qu'ils avaient appris de ce Fils unique; il est impossible, dis-je, qu'on fasse réflexion sur toutes ces choses sans y reconnaître clairement que Dieu n'a point voulu que les vérités de la foi fussent proposées aux hommes avec tant d'évidence qu'il n'y restât un grand nombre de nuages propres à aveugler les esprits superbes, à servir de pièges aux esprits impurs et à humilier sous ces ténèbres salutaires ceux mêmes qui le cherchent sincèrement.
« X'était-il pas facile à Dieu de marquer si clairement par les prophètes ce Rédempteur attendu par tout un peuple, qu'il fût impossible de le méconnaître? Pourquoi ne leur a-t-il pas fait écrire le jour et l'heure de sa naissance et toute la suite de ses actions, en des tei'mes si précis et si intelligibles qu'on ne pût pas s'y tromper? Pourquoi a-t-il voulu que le règne de son Fils, tout intérieur et tout invisible, fût caché sous le voile de la promesse d'un règne extérieur et visible; que ces ennemis spirituels qu'il devait assujettir fussent représentés par des ennemis temporels, et que les promesses du bien du ciel qu'il devait donner fussent couvertes sous celles des biens de la terre qu'il n'a pas donnés? Pourquoi a-t-il voulu que la plupart des prophéties pussent recevoir un double sens, et s'appliquer littéralement ou à David ou àSalomon, ou à quelque autre personne difiérente du Messie? Pourquoi la Trinité, l'immortalité de l'âme, la béatitude éternelle sont-elles si cachées et, pour ainsi dire, si ensevelies dans les livres de l'ancien Testament, qui sont rerus dans le canon des Juifs? Pourquoi
PREUVES DE LA PRÉSENTE DE JÉSUS-CIIRIST DANS l'eUCIIARISTIE. • 4oO
Jésus-Christ, ayant présentes toutes les hérésies qui devaient arriver dans son Église, ne les a-t-il pas étouffées par avance, par des décisions formelles? Pourquoi n'a-t-il pas évité tant d'expressions dont il prévoyait que les hérétiques devaient abuser? Pourquoi n'a-t-il pas fait connaître sa divinité en des termes si clairs et si précis qu'il fût impossible de les éluder? Pourquoi ne s'est-il fait voir, après sa résurrection, qu'à un petit nombre de témoins, non omni populo, sed testibus prœordinalls a Deo? Pourquoi les apôtres ont-ils si peu recueilli de ses divines paroles et de ses actions qui étaient suffisantes pour remplir une infinité de livres, comme S. Jean nous en assure? Pourquoi a-t-il permis cette contrariété apparente entre ses Évangélistes? Pourquoi les apôtres ont-ils parlé si obscurément de plusieurs points? Pourquoi n'ont-ils pas prévenu, par des décisions précises, tant de questions importantes sur lesquelles ils devaient assez prévoir qu'il s'exciterait des troubles après leur mort? Que ne nous laissaient-ils un symbole de notre foi, aussi clair sur la Trinité et sur l'Incarnation qu'est celui qu'on appelle de S. Athanase? Que de millions d'hommes auraient été retenus dans le sein de l'Église, si Dieu eût voulu décider les articles de la foi aussi clairement, par l'Écriture, qu'ils l'ont été depuis par les conciles!
« Toutes ces choses étaient très faciles à Dieu. Il a pu prévenir tous ces maux et étouffer tous nos doutes; mais il ne l'a pas voulu, parce que la hauteur infinie de ses pensées est bien éloignée de la bassesse des nôtres. Il eût peut-être agi de la sorte s'il n'eût voulu exercer que sa bonté sur ses élus, mais il a voulu en même temps exercer sa sévérité sur les méchants. S'il veut découvrir aux uns ses mystères par miséricorde, il veut les cacher aux autres par justice, et comme sa justice ne fait pas moins partie de sa providence que sa miséricorde, on peut dire que les ténèbres qui couvrent les mystères sont autant dans l'ordre de Dieu que les lumières qui les découvrent, et qu'ainsi on a dû voir partout des marques de ce double dessein de Dieu, de se couvrir aux uns et de se faire connaître aux autres. »
Nous avons voulu reproduire intégralement cette belle page d'Arnauld d'Andilly, mais nous ferons remarquer à nos lecteurs qu'elle est quelque peu imprégnée des doctrines jansénistes du célèbre écrivain. La miséricorde de Dieu s'étend sur toutes ses œuvres, et les obscurités répandues dans la Sainte Écriture ne
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sont pas un piège tendu à la faiblesse humaine pour donner à la justice divine une occasion de se manifester; elles sont une nouvelle preuve de cette inlînie bonté qui refuse souvent aux hommes des lumières et des grâces qui ne serviraient qu'à les rendre plus coupables, par l'abus qu'ils en feraient. Les Juifs fermaient les yeux à l'évidence, lorsque Jésus-Christ leur donnait les témoignages les plus irrécusables de sa divinité : les hérétiques n'auraient pas manqué de prétextes pour refuser de croire aux oracles les plus clairs, aux décisions les plus précises, et leur crime eût été plus impardonnable. Qui sait tous les trésors de miséricorde que cachent ces voiles qui dérobent la vérité aux regards faibles ou qui ne veulent pas voir! Reprenons la suite de notre citation.
-« Cette nuée qui sépara les enfants d'Israël des Égyptiens qui les poursuivaient, n'aurait pas été propre pour la fin à laquelle Dieu la destinait, si elle eût été toute lumineuse. Il fallait qu'elle fût aussi en partie ténébreuse pour obscurcir le camp des Égyptiens, en même temps qu'elle éclairait celui des Israélites. Ainsi les vérités de la foi dont elle était la figure ne seraient pas assez proportionnées aux conseils de Dieu sur les hommes, et à l'état où il veut qu'ils soient dans cette vie pour humilier leur esprit, si l'on y voyait une lumière toute pure, sans mélange de ténèbres et d'obscurités. Il faut reconnaître, dit Origène, que l'esprit de Dieu qui a parlé par les prophètes, et la parole de Jésus-Christ, qui était dans les apôtres, ont eu pour but de cacher et de ne découvrir pas clairement la doctrine de la vérité. Et cette obscurité, dit S. Basile, dont l'Écriture couvre l'intelligence de ses dogmes, est une espèce de silence que Dieu a voulu encore garder, lors même qu'il nous parle par son Ecriture. Tant s'en faut donc que l'on doive s'étonner que l'on puisse former des difficultés considérables contre les vérités que l'Église nous propose, qu'on doit supposer au contraire qu'il est nécessaire que l'on en puisse former. De sorte qu'au lieu d'être des marques de fausseté qui nous obligent de rejeter ces vérités, on peut dire au contraire qu'elles sont une partie des marques qui doivent nous porter à les reconnaître.
« C'est pourquoi l'examen des matières de la foi ne doit pas s'arrêter aux seules difficultés qui y paraissent contraires, ni prétendre même les éclaircir toutes. C'est une voie trop longue, trop pénible et souvent même impossible. Mais il doit consister uniquement à reconnaître ce qui doit passer pour difficulté et ce qui doit
PREUVES DE LA PRESENCE DE JESUS-CIIRIST DANS L EUCIIAIUSTIE. 4o /
passer pour lumière. L'unique différence qui se rencontre entre ceux qui suivent l'erreur et ceux qui défendent la foi consistant en ce que les uns et les autres étant frappés par les mêmes raisons, tant apparentes que véritables, les uns forment leur créance sur les raisons véritables et considèrent celles qui sont contraires comme des difficultés; et les autres, au contraire, forment leur créance sur les difficultés et sur les ténèbres des mystères, et transforment les lumières solides en difficultés et en objections....
« Il est donc visible que quand on se contente simplement de produire quelques difficultés apparentes contre un dogme contesté, ce n'est encore rien avancer, si Ton ne prouve de plus qu'on ne les doit pas mettre au rang des difficultés, mais qu'on les doit prendre pour [des lumières sur lesquelles on doive régler sa foi. Or, c'est ce qu'on ne peut bien faire qu'en les comparant avec les preuves qui établissent ce dogme, puisque c'est par cette comparaison que l'on doit juger ordinairement ce que l'on doit prendre pour raison et ce que l'on doit prendre pour difficulté....
« L'Église catholique ne craint point cette comparaison générale de ses preuves avec celles de ses adversaires; elle croit au contraire qu'elle lui est plus avantageuse que les discussions particulières, qui sont d'une part moins décisives, et de l'autre plus capables de chicanerie. Mais il faut que cette comparaison se fasse d'une manière sincère, et que l'on expose aux yeux des hommes les raisons sur lesquelles elle se fonde, et les objections qu'on lui fait; les autorités qu'elle emploie et celles qu'on lui oppose, et qu'on ne lui fasse pas cette injustice de faire envisager seulement les difficultés de ses mystères sans permettre qu'on en envisage les lumières.
« Pourvu qu'on y agisse de celte sorte, elle se tient assurée de demeurer victorieuse de l'erreur. Car comment serait-il possible qu'un homme de bon sens n'aimât mieux former sa créance sur un nombre infini de passages qui contiennent nettement et littéralement ce qu'elle enseigne de l'Eucharistie, que sur une douzaine de passages obscurs (pii sont produits par les calvinistes, et qu'ils multiplient en les rebattant sans cesse, ou en les joignant à d'autres qui n'ont aucune difficulté, et qui ne contiennent que les expressions onlinaires qui sont en la bouche des catholiques?
« Comment n'aurait-il pas plus d'égard, dans un mystère dont la créance a toujours été populaire, aux passages produits par les
callioliques, qui sont tirés pour îa plupart des instructions que les Pères en donnent aux peuples, pour leur enseigner ce qu'ils en doivent croire, et qu'ils en donnent à ceux mêmes qui n'en avaient aucune connaissance, comme aux nouveaux baptisés, devant lesquels ils étaient sans doute obligés de parler plus précisément et plus nettement qu'à ceux que les calvinistes produisent, qui sont tirés ordinairement de lieux écartés, où les Pères ne parlent pas à dessein de l'Eucharistie, et où ils en parlent à des personnes savantes, qui pouvaient suppléer par leur intelligence au défaut de l'expression? Car il est clair que c'est sur la première sorte de passages que la foi des peuples s'est réglée, et qu'ils ont cru ce que les instructions de S. Ambroise, de S. Grégoire de Nysse, de S. Cyrille de Jérusalem, de S. Gaudence, de S. Chrysostome, de S. Euclier, leur ont imprimé naturellement dans l'esprit. Il est clair, au contraire, que les passages tirés des livres de Tertullien contre Marcion, de l'épître de S. Augustin à Boniface, des livres contre Adimante, des dialogues de Théodorel, des livres de Facundus et de Gélase, n'ont en rien contribué à former cette créance des peuples, puisqu'ils leur ont été inconnus. Ainsi, en entendant retentir continuellement à leui's oreilles cjue Œiicharistie était le corps de Jésus-Christ ; (jiiil ne fallait pas consulter ses yeux, mais sa foi; ij a après la consécration, ce que nous voyons n'était plus pain, quoiqu'il parût pain; qu'il était
CHANGÉ ET TRANSMUÉ AU CORPS ET AU SANG DE JÉSUS-CIIRIST ; qUC 06
cliangement se faisait par V efficace de la parole qui avait créé le ciel et la terre; que le corps de Jésus-Christ était présent sur V autel, comme il V avait été dans la crèche; (jue les anges y éUriciit présents pour l'y adorer, ils n'ont pu s'empêcher de recevoir en leur esprit l'idée que ces paroles y forment sans force et sans violence.
« Combien toutes les difficultés des calvinistes paraîLronl-elIes peu de chose à une personne qui envisagera comme il faut toutes ces autorités, s'il considère de plus que la foi de l'Église romaine touchant ce mystère est la même que celle de toutes les Eglises scliismatiques séparées d'elle depuis plusieurs siècles, ce consentement de toutes les Églises étant si notoire sur le point de l'Eucharistie, que Bréverod, célèbre professeur d'Angleterre qui a écrit de l'état de toutes les religions du monde, ne le conteste que sur le sujet des Arméniens, et encore avec peu de fondement? S'il
l'IîEUVES DE LA PRÉSENCE DE JÉSUS-CIIIIIST DANS l'eUCHARISTIE. 459
considère l'impossibilité de ce changement chimérique que les calvinistes supposent, sans preuve et sans apparence, être arrivé dans la créance de l'Eucharistie, sans que personne s'en soit jamais aperçu; s'il considère que Bérenger môme, après plusieurs changements auxquels ses passions et ses intérêts le portèrent durant sa vie, lorsque, étant près de mourir, il fut obligé de faire un dernier choix, dans lequel il ne pouvait plus regarder que la sûreté de sa conscience, voulut mourir dans la foi des catholiques, ce qui ressemble bien mieux à un hérétique converti qu'à un apôtre perverti, étant bien éîrangè qu'un homme que Dieu aurait suscité cxtraordinairement pour renouveler l'ancienne foi fût tombé et mort dans l'apostasie, non par crainte mais par délibération et par choix; s'il considère que l'on voit entre les défenseurs de la doctrine de l'Église romaine tous ceux qui ont été éminents en piété dans le monde, et dont la sainteté a été confirmée par une infinité de miracles; tous ceux qui ont honoré le christianisme par une vie conforme aux conseils du Fils de Dieu, comme ces troupes innombrables de religieux et de religieuses de divers ordres, que l'on ne peut nier avoir mené, dans la ferveur de leur première institution, une vie tout angélique; enfin que l'on y voit tout ce qu'on peut prendre avec quelque apparence pour l'Église de Jésus-Clirist, et pour cet héritage éternel avec lequel il a promis de demeurer jusqu'à la consommation des siècles, au lieu que l'on no voit entre ceux qui la combattent que des hommes remplis d'erreurs, et combattus par des saints, que des troupes de vagabonds et de schismatiques, que des gens sans mission et sans aveu, que des furieux et des fanatiques, que des moines apostats, des corrupteurs de religieuses, des docteurs de chair et de sang, des prédicateurs armés, et qui ont bien plus excité les peuples aux séditions et aux révoltes qu'à l'obéissance aux souffrances et au martyre ; enfin s'il considère que quelque effort que fassent les calvinistes pour faire passer leur doctrine par les pétrobusiens, les henriciens, les vaudois, les albigeois, les hussites, les thaborites et autres gens qui composent leur pitoyable tradition, ils demeurent courts en plusieurs endroits, et sont obligés de reconnaître que leur Église s'est souvent entièrement éclipsée et dérobée à la vue des hommes, c'est-à-dire qu'ils sont obligés de prétendre que cette cité sainte que Jésus-Christ a établie sur la montagne, afin d'être exposée à la vue de tous les peuples, s'est en-
foncée quelquefois en des abîmes inconnus, et est disparue de dessus la terre.
« Certes, il faudrait être bien ennemi de son salut pour n'aimer pas mieux être avec S. Bernard, S. Malachie, S. Louis, sainte Elisabeth de Hongrie, sainte Thérèse, qu'avec les henriciens et les vaudoisî II faudrait être bien téméraire pour démentir si ouvertement toutes les promesses du Fils de Dieu, ens'imaginant que son épouse, à qui il a promis de donner toutes les nations de la terre, ait été réduite à ce prodigieux anéantissement, et qu'elle se soit cachée dans ces retraites ténébreuses, dans lesquelles les calvinistes sont contraints de la chercher. Enfin il faudrait être bien opiniâtre, pour ne pas soumettre son esprit à des lumières si vives et à une autorité si puissante.
« Ceux qui auront considéré toutes ces preuves de la religion catholique dans leur entière majesté témoigneraient qu'ils ont bien peu de sens, s'ils étaient capables d'être touchés des difficultés de détail rassemblées avec tant de peine par les tenants de l'hérésie, et s'ils les considéraient autrement que comme de légères ombres qui doivent être jointes, dans l'ordre de Dieu, avec la clarté de nos mystères. La première conclusion, au contraire, que la raison leur fera tirer est que, soit qu'ils voient, soit qu'ils ne voient pas le moyen de résoudre ces difficultés, ils doivent demeurer inviolablement attachés à cette foi, qui est confirmée par tant de preuves et environnée de tant de lumières. Et, étant ainsi établis sur ce principe immobile, ou ils ne se mettront pas en peine d'en chercher l'éclaircissement, comme ne leur étant pas nécessaire, ou ils le chercheront avec indilTérencc, et comme une chose d'où leur foi ne dépend point. Que s'ils entreprennent cette recherche dans cet esprit, ils verront bientôt disparaître la plupart de ces difficultés dont on prétend les épouvanter. Car ils ne s'étonneront pas que les Pères nous avertissent si souvent que le pain et le vin sont/ails le corps elle sang de Jésus-Christ par la consécration; t/u'ils sont crus ce (/u'ils ont été faits, et quils sont ce qti'ils sont crus, et (jiie le corps du Ci-éaleur de la nature qui produit lepain de la terre, [ait derechef du pain son propre corps, parce quil le peut et ra promis. Ils ne s'étonneront pas, dis-je, de ce qu'ils ne laissent pas de donner aux symboles le nom de pain et de vin, puisque les noms suivant ordinairement l'apparence extérieure et sensible, la nature du langage humain nous porte à ne les pas
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changer, lorsque ces oppa renées ne sont pas changées. Ils ne s'étonneront pas que rEucharistie étant composée de deux parties, Tune extérieure et sensible, l'autre intérieure et intelligible, les Pères se servent souvent d'expressions qui ne lui conviennent que selon ce qu'elle a d'extérieur, comme on dit une infinité de choses des hommes, qui ne leur conviennent que selon leurs vêtements. Ils ne s'étonneront point que les Pères nous disent quelquefois que manger le corps de Jésus-Christ, c'est participer à ses souffrances, puisque l'on trouve ces mêmes paroles dans S. Bernard, que les calvinistes doivent regarder, non seulement comme un ennemi de leur doctrine, mais comme leur persécuteur en la personne de Henri et de ses sectateurs, qu'il poursuivit, après les avoir convaincus par ses miracles. « Qu'est-ce, dit-il, que « manger sa chair et boire son sang, sinon communiquer à ses « souffrances, et imiter la vie qu'il a menée dans son corps mor- « tel? » Quid est nifinducare cjits carnem et bibere ejus sanguinem, nisi comuiunicare passionibus ejus, et eam conversât ionem imitari quani gessit in carne ? Ces explications morales ne détruisant point l'intelligence naturelle et littérale, ils ne s'étonneront point que nos corps, recevant les mêmes impressions de l'Eucharistie que du pain matériel et terrestre, parce que Dieu a voulu que le changement qui s'y fait fût tout invisible, on ne laisse pas quelquefois, dans le langage, d'en parler selon l'apparence, sans avoir égard à ce changement, et de dire aussi qu'elle nourrit et fortifie les corps, parce qu'en effet les corps qui reçoivent l'Eucharistie sont nourris, et fortifiés, de quelque manière que cela se fasse. Ils ne s'étonneront point que les bons et les méchants reçoivent réellement le corps de Jésus-Christ, mais avec cette différence infinie que les bons reçoivent en même temps l'impression de sa chair divine dans leur cœur, qui les nourrit et les fortifie, au lieu que les méchants n"en reçoivent aucune force ni aucune nourriture spirituelle. Les Pères, qui nous disent si souvent que les méchants reçoivent et mangent le corps de Jésus-Christ, et que le corps de Jésus-Christ est aussi pour les méchants, nous disent aussi quelquefois qu'ils ne le mangent pas, parce que leur àme ne s'en nourrit pas, et n'en reçoit aucune vertu ni aucune force, suivant un autre sens du mot manger, que S. Augustin même, dont les calvinistes tirent ces passages, nous explique : Manducare re/ici est : manger, c'est se nourrir.
« Ils ne seront pas plus touchés des conjectures Urées de ce que les païens ne se sont point servis de l'Eucharistie pour répondre aux objections que les cliréliens leur faisaient sur leurs fausses divinités, ou de ce que les Pères n'ont point parlé de plusieurs merveilles qu'elle renferme. Car qui ne sait en général combien sont faibles ces sortes de vraisemblances, et qu'il y a une infinité de choses qui ont pu être dites par les païens ou par les Pères, qui ne sont pas venues jusqu'à nous? On découvre tous les jours, par la lecture des livres qui se trouvent de nouveau, que plusieurs choses qu'on s'imagine n'avoir jamais été dites étaient ordinaires dans les discours des hommes. Qui ne s'étonnerait, par exemple, voyant les écrits des Pères et les canons des conciles, que l'on n'y fasse aucune mention de certains péchés si ordinaires à la jeunesse? Est-ce qu'on n'en parlait point de leur temps, et qu'on n'y faisait point de réflexion? Il n'y a qu'à lire les pénitentiels grecs que le P. Morin a fait imprimer et qui sont fort anciens, pour voir qu'ils ont toujours été ordinaires, et que l'on y a toujours fiit grande attention, quoiqu'il n'en soit presque point parlé dans les écrits des anciens Pères.
« Les livres ne contiennent que la moindre partie des discours et des pensées des hommes, et ne contiennent même pas toujours les plus ordinaires de leurs pensées et de leurs discours. C'est le hasard ou les rencontres particulières qui les déterminent à conserver à la postérité quelques-unes de leurs pensées, et ils en laissent périr une infinité d'autres qui leur étaient encore plus ordinaires et souvent plus importantes.
« Il ne faut pas s'imaginer que le monde païen ait été détruit parla religion de Jésus-Christ sans beaucoup de résistance. Il s'est fait, de part et d'autre, une infinité de discours. Il a fallu livrer une infinité de combats pour détruire une erreur si ancienne, fortifiée par toute la puissance et la science du monde. Cependant, que nous en reste-t-il? Et combien ce que l'on voit dans Celse et dans les écrits de Julien l'Apostat, et dans quelques apologistes de la religion chrétienne, est-il peu de chose?
« Peut-être n'ont-ils point parlé de l'Eucharistie, et l'on ne devrait pas s'en étonner, puisque c'est le mystère que l'Église leur a caché avec le plus de soin. Mais peut-être aussi en ont-ils parlé. Et, en effet, on voit que Maxime de Mandore fait cette demande à S. Augustin : « Quel est ce Dieu que vous autres chrétiens, vous
l'IlKlVES DE LA PRESENCE DE JESUS-CIIRIST DANS L EUCHARISTIE. 463
<!c VOUS attribuez comme vous étant particulier, et lequel vous dites « que vous voyez présent dans des lieux secrets? Et, in locis abdîtis « pr<vscntcm vos vulero componitis? » Ces paroles, qui se rapportent visiblement à l'Eucharistie, font voir, d'une part, que les païens savaient peu de chose du fond de ce mystère, et de l'autre, qu'il y avait un bruit répandu parmi eux, que les chrétiens adoraient un Dieu comme présent et visible, dans leurs églises. On a fait peut-être une infinité de semblables questions aux Pères, auxquelles ils ont répondu, sans que ni les qttestions ni les réponses soient venues jusqu'à nous.
« Mais l'Eucharistie, dit-on, leur aurait fourni beaucoup de moyens pour repousser les objections que les chrétiens faisaient contre leurs dieux de bois et de pierre? Qui sait s'ils ne s'en sont point servis, et qui s'étonnera s'ils. ne l'ont point fait? Car combien ya-t-il d'autres points de notre foi qui leur pouvaient servir de mémo à répondre avec quelque sorte d'apparence aux objections des chrétiens, sans que l'on voie qu'ils en oient fait aucun usage? Que ne pouvaient-ils point dire sur ce que l'Église enseigne du péché originel, et de cette inconcevable transmission d'un crime, qui est une action spirituelle et volontaire, à tous les enfants de celui qui l'a commis? Si les pélagiens ont représenté cette doctrine comme l'excès de la cruauté, les païens ne pouvaient-ils pas le faire aussi bien qu'eux, et s'en servir pour rejeter sur les chrétiens les reproches, de cruauté et d'injustice qu'ils faisaient aux divinités du paganisme? Ne pouvaient-ils pas excuser toutes les faiblesses de leurs dieux, les blessures qu'Homère leur attribue, la servitude d'Apollon chez Admète et un grand nombre d'autres fables, par le mystère de l'Incarnation qui nous fait adorer un Dieu naissant d'une Vierge, conversant avec les hommes, sujet aux misères de la nature et mourant sur une croix?....
« Ou ne voit point qu'ils aient rien fait de toutes ces choses, qui leur auraient été si avantageuses; mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il ne paraît pas qu'ils aient employé, pour se détendre et pour attaquer le christianisme, aucune raison tirée ilu mystère de la Trinité. Car s'il y a quelque point dans notre foi qui accable et révolte la raison, c'est sans doute la créance de ce mystère ; s'il y a des difficultés qui sautent aux yeux, ce sont celles qu'il fournit : que trois personues distinctes n'aient qu'une même et unique essence, et que cette essence étant la même chose en
iCi l.A SAINTE EUCIIAHISTIE. LIVRE I. — ClIAI'irUE Xlll.
chaque personne que les relations qui les distinguent, elle puisse se communiquer, sans que les relations qui distinguent les personnes se communiquent. Si la raison humaine s'écoute ellemême, elle ne trouvera en soi qu'un soulèvement général contre ces vérités inconcevables. Si elle prétend se servir de ses lumières pour les pénétrer, elles ne lui fourniront que des armes pour les combattre. Il faut, pour les croire, qu'elle s'aveugle elle-même, qu'elle fasse taire tous ses raisonnements et toutes ses vues, pour s'abaisser et s'anéantir sous le poids de l'autorité divine. Quelle résistance ne devait donc point trouver la créance de ce mystère dans les esprits des hommes qui n'avaient point ce principe de soumission et qui prenaient leur raison pour règle de vérité ! Ne scmblet-il pas que les païens ne devaient avoir autre chose à la bouche? qu'ils pouvaient couvrir par ce seul mystère toutes les absurdités de leur religion? qu'ils devaient employer partout les impossibilités que la raison y trouve, pour détourner les hommes de la créance d'une religion qui en fait le premier article de sa foi? Et enfin ne semble-t-il pas que les Pères devaient être plus retenus à traiter la religion des païens de ridicule, et à combattre la pluralité de leurs dieux, dans la crainte qu'ils ne leur fissent les réponses dont ce mystère leur donne occasion? En effet, c'est par où les sociniens commencent d'attaquer la religion chrétienne, et c'est par là qu'ils attirent les hommes à eux.
a Tout cela paraît très vraisemblable, et cependant il est très vrai que cela n'est point. On ne voit point que les païens aient combattu par là le christianisme, ni qu'ils aient envisagé les difficultés étonnantes de ce mystère. On trouve bien un petit mot en passant, dans un dialogue de Lucien, où il est dit que les chrétiens croient que trois choses ne font qu'un. L'on voit, dans S. Athanase, que les païens et les juifs rcprociiaient aux chrétiens la pluralité des dieux, et, dans Tertullien, que c'était l'idée que les simples et les ignorants prenaient de la foi des catholiques, s'imaginant qu'ils adoraient plusieurs dieux, parce qu'ils donnaient à trois personnes le nom de Dieu : Duos et tren Jain jaclitaiU a nobis pr.vdicari ; ce qui marque seulement que ce mystère de la Trinité n'était point absolument inconnu. Mais on ne trouve point qu'ils aient approlondi et développé les extrêmes difficultés que ce mystère renferme, comme il leur était facile de le faire. Et de là l'on doit conclure qu'il y a bien des choses vraisemblables qui ne sont