PREUVES DE I.A PRESENCE DE JESUS-CHRIST DANS L EUCHARISTIE
point, et qu'on doit faire peu de fondement sur ces sortes de vraisemblances.
a Mais ce qui parait plus étrange, c'est que, quoiqu'il n'y ait point de mystère dont les Pères aient été plus obligés de parler que de celui de la Trinité, puisqu'il n'y en a point qui ait été attaqué par tant d'hérésies, il est pourtant assez rare qu'ils s'arrêtent à en faire remarquer les incompréhensibilités. Et Ton peut dire qu'ils nous avertissent en plus de lieux de celles de l'Eucharistie que de celles de la Trinité, et que les comparaisons dont ils se servent pour expliquer l'unité de la nature divine dans les trois personnes sont beaucoup plus étranges que celles par lesquelles ils expliquent l'Eucharistie. S. Ambroise dit, en parlant de l'Eucharistie, qu'il ne faut pas chercher Vorclre de la nature dans le corps de Jésus -Christ, puisque Jésus-Christ même est né d'une Vierge contre l'ordre de la nature. Il se sert des plus grands miracles de Dieu, comme est la création du monde, pour prouver celui de l'Eucharistie. La parole de Jésus-Christ, dit-il, quia pu créer de rien ce qui n'était pas, ne pourra-t-elle pas changer les choses qui sont en ce qu'elles n'étaient pas auparavant ? 11 nous représente la contrariété de ce que la foi nous fait croire dans ce mystère, avec ce que les sens nous en rapportent : Je vois autre chose, me direz-vous. Comment m' assiirerez-vous que je reçois le corps de Jésus-Christ? Et S. Grégoire de Nysse exprime, en particulier, la plus grande des difficultés de l'Eucharistie. Il faut, dit-il, considérer comment il se peut faire que cet unique corps, qui est toujours divisé à tant de milliers de fulèles, dans toute latente, soit tout entier en chacun d'eux, par la partie qu'ils en reçoivent, et demeure néanmoins tout entier en soi. S. Eucher de même. Le corps, dit-il, qui est dispensé par le prêtre, est aussi bien tout entier dans la moindre partie, comme dans le tout, et quand l'Église des fidèles le reçoit, il est aussi bien tout entier en chacun d'eu.r, comme il est entier en tous. S. Ghrysostome envisage les difficultés de la présence réelle lorsqu'il s'écrie : 0 miracle! ô bonté de Dieu! Celui qui est assis dans le ciel avec son Père est touché dans le même moment par les mains de tous, et se donne à ceux qui le veulent recevoir. Et il nous apprend à désavouer et nos pensées et nos yeux, sur le sujet de ce mystère. Croyons, dit-il, ce que Dieu nous a dit, quoiqu'il nous paraisse contraire à nos pensées et à nos yeux : Credamus
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ubique Deo, etiamsi quod dicit videatur contrarium cogitationibus et ocuUs noMris. S. Jean de Damas reconnaît que ce mystère surpasse rintelligence de tous les hommes, et que l'on n'en doit appuyer la foi que sur la vérité et la toute-puissance de la parole divine : Spiritus sanctus siipervenit eaquc cfficit quœ orationis faciiltatem ac mentis intelligentiam excedunt. Nec qiiidquam amplius nobis perspectum atque exploratum est quam quod Verbum Dei verum sit et efficax atque omnipotens.
« Voilà comment les Pères parlent quelquefois de l'Eucharistie. On doit conclure de ces exemples en général, et de beaucoup d'autres qu'on pourrait apporter, qu'on ne doit pas avoir grand égard à ces sortes d'arguments que l'on tire du silence des Pères, et de ce qu'ils ne disent pas toujours tout ce que nous jugerions, selon notre sens, qu'ils devraient dire ; Dieu qui tenait leur parole dans sa main, les ayant fait souvent parler selon ses desseins et non pas selon les nôtres.
« Mais si l'on prend ensuite la peine d'examiner ce qui peut avoir été la cause de ce silence et des païens et des Pères sur les difficultés de plusieurs de nos mystères, on trouvera qu'il n'y a peut-être pas tant de raison de s'en étonner qu'on se l'imagine. Car, premièrement, à l'égard des uns et des autres, on doit considérer que la dispute entre les païens et les chrétiens était bien différente de celle qui est entre différentes sectes d'une même religion, qui conviennent de la plupart des principes ; c'était une dispute, non d'opinion à opinion, mais d'un corps de religion à un autre corps de religion. Ce n'était pas un combat d'homme à honmie, où chacun est obligé d'attaquer et de se défendre, mais d'armée à armée, où la plupart demeurent sans rien faire; c'està-dire que dans ces disputes il y avait une infinité de points qui demeuraient étouffés, et dont on ne parlait point du tout, les païens se contentant d'attaquer la religion chrétienne en gros, et tâchant d'en ébranler les fondements, en faisant passer pour fables tout ce qui est contenu dans l'Écriture, et traitant les prophètes et Jésus-Christ même d'imposteurs; et les chrétiens, au contraire, se contenlant de se justifier dans les points dans lesquels ils étaient attaqués, et de repousser les calomnies qu'on leur imposait. Secondement, on doit considérer que le combat entre la religion chrétienne et la religion païenne n'a pas tant été un combat de raison contre raison que de la violence et de la force contre la vérité,
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parce que toute la force était d'un côté et toute la vérité de l'autre; et il est arrivé de là que l'erreur, se trouvant impuissante, ne s'est guère mise en peine d'emprunter le secours de la raison. Elle a voulu dominer par les moyens qu'elle trouvait dans ses mains, c'est-à-dire parla force et la violence, et tyranniser, non convaincre les esprits. Les païens avaient un tel mépris pour les chrétiens, qu'ils s'informaient peu du fond de leur religion. Ils n'en connaissaient que le dehors, comme leur manière de vivre, leur mépris de la mort, leur aversion pour les idoles, la profession qu'ils faisaient de suivre la doctrine de Jésus-Christ, l'autorité qu'ils donnaient à l'Écriture sainte ; mais ils ne passaient guère plus avant. Et c'est pourquoi Tertullien leur reproche avec raison que c'était la seule chose où la curiosité était éteinte : Hic solum curiositas humana torpescit. Ainsi ne faut-il pas s'étonner qu'ils n'aient pas tiré de nos mystères tous les avantages qu'ils en eussent pu tirer, s'ils en eussent été plus instruits, et qu'ils n'aient pas prévu toutes les objections que des hérétiques plus subtils qu'eux ont faites depuis.
« Il ne faut pas s'imaginer aussi que la religion chrétienne se soit établie en prouvant en particulier tous les articles de la foi qu'elle propose. Ceux qui l'ont plantée se sont acquis créance par leurs miracles et par la sainteté de leur vie. Ils ont prouvé Jésus-Christ par les prophéties, et ensuite ils ont fait recevoir sa religion tout entière, avec tous les dogmes qui la composent, non par voie de discussion, mais par voie d'autorité, sans s'arrêter à l'explication particulière de chacun de ses articles.
« On doit considérer de plus que les preuves dont les apO»tres et les Pères se servaient pour détruire le paganisme ou les hérésies étaient soutenues par l'Esprit de Dieu qui parlait en eux, et qui faisait une impression secrète sur les cœurs de ceux que Dieu voulait toucher par leurs paroles....
« Il faut considérer enfin que l'esprit général des Pères et des chrétiens des premiers siècles a été d'honorer les vérités de la foi par une soumission intérieure, sans prétendre en pénétrer la profondeur ni en développer les diflicultés, qu'autant qu'ils y étaient forcés par les objections des hérétiques. Dieu ne nous appelle point à la vie bienheureuse, disait S. Hilaire, par des queslions dif/iciles ; il ne veut point que nous nous travaillions par des discours étudiés ; Vèternité s'acquiert par une foi jacile et
exempte de dif/icultés : Nec per difficiles nos Deus ad beatam vitam quœstiones vocal, nec multiplici eloquentis facundiœ génère sollicitai; in absoluto nohis et facili est cvternitas. Et S. Basile témoigne que les Pères ont conservé les mystères de la foi dans lin silence tranquille et exempt de curiosité. C^iie humilité les a fait s'arrêter à la substance même de nos mystères, sans presque en regarder les suites et les conséquences, quoique nécessaires et indubitables, et les a portés à n'employer autant qu'ils pouvaient, pour les exprimer, que les paroles mêmes qu'ils trouvaient dans les Écritures saintes. Non relictus est liominuin eloquiis de Dei rébus aliiis (/uani Dei sernw, dit encore S. Ililaire. Et c'est pourquoi ils étaient très retenus à parler de ces conséquences, quoique la raison les en tirât d'elle-même : Etiani qiuv pro religione dicimus cum grandi nietu et disciplina diceredebemus....
« On ne doit donc pas trouver étrange qu'ils aient usé de cette même conduiteà l'égard du mystère de l'Eucharistie, et que n'ayant point été attaqués dans les premiers siècles, ils soient demeurés dans la substance même du mystère, sans en considérer les conséquences. Ils ont adoré Jésus-Christ comme réellement présent sur les autels. Ils ont cru que le pain et le vin étaient changés en son corps et en son sang. Il s'ensuit de là qu'un corps est en plusieurs lieux, qu'il est réduit en un petit espace, que les accidents subsistent séparés de leur substance. Il est vrai que tout cela s'ensuit, comme il s'ensuit de la Trinité que la divinité du Père n'étant point en lui distincte de sa paternité qui le rendPère et étant une môme chose avec elle se communique néanmoins au Fils sans elle, et devient une même chose avec la relation qui le rend Fils, sans se multiplier et sans perdre son unité. Mais les Pères ne s'amusaient pas à regarder ces difficultés, ou à les expliquer au peuple, parce qu'ils avaient plus pour but l'édification que la satisfaction de la curiosité, et qu'abaissant profondément leur esprit sous les vérités que Dieu nous a révélées, ils ne se donnaient pas la liberté de lever les yeux pour en considérer toutes les suites et les conséquences.
a Cette conduite est tellement conforme à l'instinct de la religion, que présentement même, dans l'Église catholique, que les calvinistes ne soupçonneront pas de ne pas croire à la transsubstantiation, non seulement le peuple, mais généralement toutes les personnes pieuses ne font guère attention à toutes ces difficultés et à
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toutes ces suites philosophiques. On y adore Jésus-Christ présent; on croit qu'après la consécration la substance du pain et celle du vin sont ôtées pour faire place à son corps et à son sang; mais on en demeure là, et Ton ne trouvera guère que dans les discours et dans les livres de piété, on passe plus avant. Ce n'est que dans les écoles que l'on parle de ces conséquences, qui, quoique nécessaires, ne font pas l'objet ordinaire de la dévotion des fidèles. De sorte que, comme ce serait une très mauvaise raison de conclure, par exemple, que S. Bernard n'avait pas l'àme remplie de la transsubstantiation, parce qu'il ne parle pas de ces conséquences, c'en serait encoreune plus mauvaise de tirer cette même conclusion du silence des anciens Pères, qui n'étant pas nés comme S. Bernard après l'hérésie de Béranger, mais écrivant sans aucune vue d'une hérésie qui n'était pas encore formée, avaient plus de sujet de n'expliq^uer au peuple que ce qui était capable de nourrir leur piété '. »