L'EMPEREUR NICOLAS
En juillet 1846, le lendemain même fie mon arrivée a Saint f'étersbourg, « ville magnifique, ville misérable, esprit de servitude, régularité systématique, brume des eieux, vert pâle, ennui froid et granit 1 , » — me promenant sur la perspective Newski, — je vis, au coin de la grande Morskaïa, une foule compacte arrêtée devant la boutique d'un marchand d'estampes. Des lithographies nouvelles, venues de Paris, occasionnaient ce rassemblement. Je m'approchai. — Môle aux curieux, un militaire portant le casque et le manteau de drap gris, costume habituel des officiers russes, sans distinction de grade, dépassait la plupart de ses voisins de toute la tête. Après un rapide coup d'œil jeté sur l'étalage du marchand, il s'éloigna d'un pas grave.
Frappé de la belle prestance, de la physionomie noble et martiale de cet homme, je le suivis du regard, et remarquai que, bien qu'en passant auprès de lui personne
1 Pouchkine.
LA SALNTK ItUSSIK
ne parût le reconnaître, il devenait, dès qu'il s'était éloigné de quelques pas, l'objet de l'attention générale. Ma curiosité cependant n'alla pas jusqu'à demander son nom.
Le soir du même jour, je me trouvais, en compagnie du prince D***, au théâtre français de Kaméni-Ostroff. On donnait une comédie d'Alexandre Dumas, interprétée par l'actrice en vogue, mademoiselle Plessis-Arnould. La réunion était nombreuse, mais singulièrement taciturne. On m'avait dépeint la société russe comme très-expansive, très-bruyante, très-fanfaronne même, — et je me trouvais en présence d'une assemblée de bezslovestnié (muets).
Le prince D*** me donna le mot de l'énigme :
Le tzar allait venir.
Sa Majesté entra à l'heure indiquée pour le commencement du spectacle, avec l'impératrice et les grandsducs Alexandre et Constantin.
L'assemblée reçut l'empereur debout.»
Nicolas I er portait le costume de général; — habit vert sanglé à la taille; — sans cordon ni décoration autre que la croix de Saint-Georges.
Je reconnus en lui mon officier de la perspective. Toutefois son aspect m'impressionna moins avantageusement que le matin. Sa tète, dégarnie aux tempes, allait devenir chauve. Elle était belle encore, mais d'une beauté glaciale. On sentait courir la bile sous ce teint hâlé par le soleil et la poussière des grandes routes et
des champs de Mars. Le regard ferme et fauve semblait interroger et menacer à la fois. Il cherchait la pensée, mais pour la punir.
L'empereur s'assit, et tout le monde après lui.
Son œil fouilla longtemps la foule, et, rencontrant celui du prince D**\ il s'arrêta sur lui avec une fixité étrange.
Ce dernier sentit l'atteinte. Il essaya de resW immobile sous ce regard de marbre. Mais à la fin le spasme devint trop violent. Il n'y put tenir, se leva et sortit. Il avait le frisson et le garda toute la soirée.
Physiquement, Nicolas a été l'un des hommes les plus remarquables de son empire. Qu'on le connût ou non, il appelait, il commandait l'attention ; la personnalité, l'omnipotence, le mépris et la haine de l'homme, étaient marqués en signes indélébiles sur ce visage fier.
Constantin ne voulait pas lire, parce que cela rmd bête... Toute sa vie, il conserva cet auguste mépris de la science.
Tandis qu'il gouvernait la Pologne, un officier prussien, — auteur d'un excellent ouvrage sur la tactique, — témoigna le désir de prendre du service dans la garde russe du césarévitch.
On en parla au grand-duc.
L'offre lui plut d'abord ; mais, au mot d'auteur, ses épais sourcils se froncèrent.
t— Un auteur, dit-il, je n'en veux pas. Ce qu'il me
faut, ce sont des hommes qui ne sachent rien, des hommes comme mon Standmann.
Le général Standmann était présent. Il s'inclina jusqu'à terre.
Nicolas ne poussa pas si loin l'horreur de l'étude. Sans faire de grands progrès, il est vçai, parce qu'il n'avait pas le goût du travail, il réussit pourtant à acquérir une éducation, sinon hrillante, sinon suffisante, — elle ne l'est jamais pour l' homme qui doit en gouverner d'autres,— despotiquement surtout, — du moins distinguée, grâce à ses maîtres, MM. H. Storch et Adelung. savants allemands, et Dupuget, de Lausanne, aux exhortations de la comtesse de Liéven, sa gouvernante, et, avant tout, à ce sentiment inné d'orgueil qui lui montrait l'intelligence comme une domination à exercer, même lorsqu'on est homme providentiel, autocrate, tzar, plus que tzar, empereur, provelitel S grand juge.
Nicolas étudia rapidement, et pour la forme, la littérature, les mathématiques, la théologie, la politique. Il savait assez de littérature pour citer à propos les maîtres et se faire honneur de son érudition, assez de musique et de peinture pour comprendre et fasciner les artistes,
1 En 1584, Ivan IV (le Terrible), devenu, par la conquête et par lu ruse, maître <1e nombreux royaumes, ne se contenta plus du titre de tzar; il y joignit celui de provelitel ou dominateur, que, dans les retalions avec les cours étrangères, on n'hésita pas à traduire par imperator. — le souverain de la ltussie, aux yeux de ses sujets, étant un ro des rois.
assez de mathématiques pour se sentir à I aise avec les hommes spéciaux , assez de théologie pour jouer son rôle de pontife laïque, assez de politique enfin pour essayer de tromper tout le monde, — mais pas assez cependant pour y parvenir. Par les faits cités plus loin, on pourra juger de son caractère.
En 1822, Nicolas, alors grand-duc, venait de passer une revue dans son palais de Vilna. La foule était grande pour voir sortir ce jeune prince rayonnant de jeunesse et de beauté. Un élève de l'Université, M. Adolphe Koublicki, atteint de myopie, n'ayant pas reconnu le grandduc lorsqu'il monta en voiture, restait couvert devant * lui. Nicolas se penche à la portière, et enfonce d un coup de poing le chapeau du jeune homme sur ses yeux, à la stupéfaction de la foule, qui, dans cet acte plutôt impulsif que raisonné, put entrevoir les destinées qui l'attendaient, si le lionceau avait jamais le temps de devenir lion.
11 l'est devenu avec dents et griffes, et pendant trente ans il s'est fait, soit chez lui, soit hors de chez lui, la part qui convient au lion, « Quia nominor leo. »
Nicolas avait une constitution herculéenne et des traits classiques. Petite et grande Russie, Livônie et Finlande, provinces haltiques et Pologne, tant de nations dans sa main I La fortune lui monta à la tête. Dans les premières années de son règne il avait quelques vagues notions du peu qu'est l'homme; mais plus il avança en âge, plus il tomba au pouvoir de l'orgueil.
— - Le monde aujourd'hui, disait-il, c'est la Russie; et la Russie, c'est moi!
Jusqu'à la grande épreuve de 1854, il s'est cru, de très-bonne foi, invincible et infaillible.
Cette illusion était d'ailleurs entretenue par l'immense servilité de son entourage. Schiller, — - dans l'un de ses drames, — parle d'une classe de gens qui s'allongent et se rapetissent sept fois en une seconde, comme des papillons cloués par une épingle. Combien nous en avons vu, de ces gens, s'allonger et se rapetisser sous nos yeux! « Les Russes, — ainsi s'exprime un spirituel observateur, — - ont raffiné la peur jusqu'à lui prêter le masque de l'amour. »
Alexandre le Grand demandait à un gymnosophiste de lui indiquer le moyen le plus sûr de se faire aimer.
— C'est, répondit le philosophe indien, de ne pas se faire craindre, tout en étant le plus puissant des hommes.
Nicolas a pratiqué sans relâche le système contraire. Tout pâlissait à sa seule approche. Chacun cherchaità fuir, à s'effacer. N'être ni vu ni remarqué, telle était l'unique préoccupation; et, lorsqu'il n'y avait pas moyen d'y réussir, quand le hasard ou la force des choses vous jetait sous les pas de ce formidable personnage, — on restait immobile, le cœur palpitant ; car d'un signe, d'un mot, cet homme qui faisait trembler, qui aimait à faire trembler, et qui ne pardonnait pas à ceux qui ne tremblaient point, pouvait tout prendre, fortune, liberté, honneur,
la vie même. « Près du tzar, près de la mort; » — cela, aussi, est un proverbe russe.
On demandait au colonel Strijowski s'il aimait l'empereur :
— Je ne sais, dit-il, si cela me serait permis.
lin seul homme a pénétré profondément dans l'intimité, sinon dans l'affection du tzar. On ne peut parler du maître sans dire un mot du favori. Omar explique Mahomet.
Le tzar Pierre se plaisait à trancher des têtes, et porta, dit-on, ce goût jusqu'à couper celle de son propre fils 1 .
Un jour qu'il se livrait à ce délassement, un des strélitz 2 , qui, agenouillé dans la salle et le cou posé sur une des poutres servant de billots, attendait respectueusement le coup mortel, impatienté que le tzar passât toujours près de lui sans le frapper, dit :
— Batiouchka (père), tu m'oublies.
— Non, répondit Pierre, mais tu es trop beau pour mourir, je te fais grâce.
Ce strélitz, qui dut la vie à sa beauté, s'appelait Ivan. On l'avait surnommé Orel (l'aigle). D'Orel on fit Om.off. Ce fut l'aïeul des cinq frères que le meurtre de Pierre III
4 Alexis Petrowitch (1718).
2 Corps d'infanterie russe institué par ïvan IV, et qui formait la garde du tzar. Les strélitz s'insurgèrent à deux reprises contre Fierre <}iii les décima la première, et les extermina la seconde.
tira du néant pour les élever à la plus éclatante faveur.
Ces cinq frères furent : — Grégoire, — Alexis, — Wladimir, — Fœdor, — et Ivan.
Grégoire et Alexis méritèrent seuls d'occuper l'attention de l'histoire.
Grégoire fut l'auteur de la révolution de palais qui amena la mort de Pierre III et plaça Catherine sur le trône. Parvenu à la puissance par l'échelle du meurtre, son ambition fut sans bornes comme sa fortune. Il aspira à partager la couronne des tzars avec son illustre maîtresse, refusa un mariage secret qu'elle lui offrait, la blessa par ses hauteurs, la fatigua par ses caprices, l'irrita par ses infidélités, perdit ses bonnes grâces , les regagna un instant pour les reperdre, fut témoin de la prodigieuse élévation de Potemkin, devint fou, et mourut d'un accès de rage en 1783.
La vie d'Alexis Orloff est un drame en trois actes, — qui commence par un meurtre, se poursuit par un mensonge, finit par une trahison.
Voici pour le meurtre :
Simple soldat aux gardes, il fut l'un des assassins de cet infortuné duc de Holstein-Gottorp que le testament d'Élisabeth n'enleva à son obscurité allemande que pour l'initier aux procédés de strangulation russe 1 . Alexis eut la grosse part dans ce crime. H en sortit déiiguré et tout
1 Pierre III était fils de Charles-Frédéric, due de Holslein-Gollorp, et d'une iille de Pierre le Grand. 11 fut nommé grand-duc, el épousa Catherine n'Anhalt-Zerbst, fameuse depuis sous le nom de
sanglant. Les ongles acérés de sa victime avaient imprimé sur son visage une cicatrice ineffaçable, qui se reproduisit, avec des caractères parfaitement identiques, sur la joue de sa propre fille.
La nature servit de bourreau, elle marqua la race.
Voici pour le mensonge :
La Russie était en guerre avec les Turcs; Orloff proposa une expédition maritime dans l'Archipel. 11 n'était ni général, ni amiral, ni rien au monde, qu'un assassin heureux; il n'avait jamais commandé un bataillon de siège ni un brick de guerre. On lui donna cependant la direction nominale de la flotte, avec John Elphinstone, un Anglais, un vrai marin, — pour second. Celui-ci battit la flotte turque , la poursuivit dans l'anse de Tchesmé, où elle avait imprudemment cherché un refuge, et l'y brûla tout entière le 7 juillet 1770. Elphinstone avait gagné la bataille, Orloff s'en attribua l'honneur, et prit, dès ce moment, le surnom de Tchesminski.
La victoire de Tchesmé eut un retentissement immense. C'était le premier succès naval des Russes. La poésie le célébra dans les vers de Khéraskoff, la peinture avec le pinceau de Hacker, l'architecture par le monument triomphal de Tsarkoé-Selo *. Encore aujourd'hui, à l'anniversaire de cette journée, on chante, dans l'église Saint-Nicolas, un Te Deum solennel.
Catherine II, qui le déposa cl le fit étrangler par les Orloff en 1762.
' Résidence impériale, située à vingt-quatre verslcs de Pétersnourg, sur la route de Moscou. —Tsarko.'-Selo signifie villaffe du tzar.
Voici maintenant pour la trahison :
Une fille de l'impératrice Elisabeth et du comte Alexis Rasoumovski , la princesse Tarakanoff , vivait à Rome dans une obscurité qui, si complète qu elle fût, ne laissait pas le trône impérial sans inquiétude.
Alexis Orloff partit pour cette ville sous un déguisement, se mit en rapport avec l'aventurier Ribas et une courtisane, femme d'un consul anglais, et, par cette entremise, parvint à faire la connaissance de la princesse. Orloff la séduisit, la trompa par un mariage simulé, et, l'ayant ensuite menée en Russie, il la livra à Catherine, qui la fit jeter dans une casemate de la forteresse de Pétersbourg. Elle y resta dix ans, et y périt noyée, lors de la terrible inondation de 1777.
11 y eut un complément providentiel au drame sanglant de la vie d'Orloff. Paul I er , à son avènement, ordonna la translation des cendres de Pierre III , du couvent de Saint-Alexandre-Newski à la cathédrale de Saint-Pierre et Saint-Paul ; il convia à cette cérémonie expiatoire les derniers assassins de son père restés vivants, Alexis Orloff et Baratinski. Tous deux durent suivre à pied, tête nue, au milieu d'une foule immense et muette, le corps de leur victime, portant les coins du poêle qui la recouvrait. Paul I er marchait derrière, les yeux fixés sur leurs visages pâles M...
1 Je liens de mon père, qui fréquenta longtemps la cour «le Catherine, comme envoyé du gouvernement français, le fait suivant, dont je n'ai trouvé mention nulle part. — Grégoire Orloff avait reçu
LA SAINTE RUSSIE ri
Le comte Alexis Orloff est l'un des quatre enfants naturels de Fœdor Orloff. C'est le favori en titre depuis trente ans.
Il conquit les bonnes grâces de Nicolas dans la journée du 14/26 décembre 1825, et ne les a jamais perdues depuis.
Au premier bruit du soulèvement, Alexis Orloff, alors colonel, accourut sur la place de l'Amirauté, à la tête de quelques escadrons de grenadiers à cheval. Ce petit corps, placé en face de l'insurrection, forma le noyau de la résistance, à laquelle il donna le temps de s'organiser. Nicolas reconnut cet important service en élevant Orloff à la dignité de comte 4 .
Le rescrit impérial qui lui confère ce titre commence par ces mots :
« Voulant reconnaître la belle conduite que vous avez* tenue dans lu journée du 14/26, oh, suivant les inspirations de votre uie, vous avez rendu un service également signalé au trône et à la patrie, » etc.
If droit de porter le portrait de Catherine à sa boutonnière. La môme laveur fut octroyée à Alexis après la bataille de Tchesmé. Celui-ci acheta d'un juif un diamant énorme qu'il fit creuser, et dans lequel il plaça le portrait de la tzarine. Paul, à son avènement, lui lit demander ce bijou, y remplaça l'effigie de sa mère par celle de Pierre III, et le renvoya à Alexis, avec ordre de le porter ainsi jusqu'à sa mort.
* La faveur du comte Orloff a survécu à l'empereur Nicolas. Alexandre II, après l'avoir fait son plénipotentiaire au congrès de Paris, la élevé, lors de la conclusion de la paix, à la présidence du conseil de l'empire et nommé prince à l'occasion du couronnemen 1856,.
Alexis Orloff fut nommé successivement aide de camp général, membre du conseil de l'empire, commandant du quartier général de l'empereur et général en chef de cavalerie.
A la mort du comte Benkendorff, il prit le commandement supérieur des gendarmes , — le premier poste public dans une autocratie.
Chargé do la direction générale de la police, on conçoit aisément quelle autorité incombe à l'homme qui dispose de la formidable action d'une surveillance qui enlace le pays tout entier dans ses ramifications innombrables, — qui suit le général en croupe, — veille dans le cabinet du ministre, — emplit la chancellerie de l'ambassadeur, — dort sous le môme toit que le gouverneur de province, — se tient invisible et debout dans la cabane du paysan, — dans le château du noble, — dans la cellule du moine, — derrière l'autel où le prêtre officie... et qui compte une grande partie de la nation, — toute la Russie officielle, — pour auxiliaire et pour complice.
Nul n'était plus craint que le comte Orloff, — si ce n'est le tzar lui-même. — Cette impression tenait autant à l'homme même qu'à ses fonctions. Le satrape, comme on l'appelle à Pétersbourg, est doué d'une rudesse organique qui effraye ses inférieurs et irrite ses égaux. C'est le seul personnage, dans l'empire, qui puisse se vanter d'être plus insolent que le prince Menschikoff . ministre de la marine, dont les hauts faits
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en matière d'arrogance sont de notoriété universelle.
Le comte Orloff a une ambition calme, un désintéressement connu, une probité authentique, un amour du repos excessif. Il passeune grande partiede l'année à Strelna, villa impériale située entre Pétersbourg et Péterhoff, dans les douceurs d'un far niente héroïque, et se reposant, pour l'expédition desaffaires, sur deux collaborateurs également actifs, sa femme et le lieutenant général Doubelt.
La comtesse Orloff, née Gérebtzow, pense, parle, écrit et agit en homme. Elle a fait l'éducation de son lils, jeune homme accompli. Elle sert aussi de secrétaire intime à son mari, et, dans cette incessante collaboration, elle apporte, avec une intelligence hors ligne, une délicatesse de sentiments et de pensées qui révèle la femme, même sous les formes arrêtées des inspirations les plus viriles.
Le général Doubelt est le bras droit du comte Orloff. Doué d'une activité et d'une puissance de travail incomparables, il remplit sans effort les fonctions les plus pénibles, les plus décriées et les plus laborieuses. C'est à lui que reviennent directement, comme chef en second de la gendarmerie, toutes les hautes mesures de police ; mais cet homme, — chose rare, — s'est montré moins mauvais que sa position. Il n'a pas fait tout le mal qu'il eût pu réaliser, et il a trouvé moyen plusieurs fois de faire le bien qu'il n'avait pas mission d'accomplir.
Quelques personnes, très-judicieuses d'ordinaire, pensent pourtant, à Pétersbourg, que l'air de bonnasserie du général n'est qu'apparent, et qu'il est prudent de ne
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pas s'y lier; — que c'est un de ces hommes qui vous exécutent poliment avec un sourire, en y mettant les formes; — que Nicolas était un Louis XI tartare, Orloff un Tristan l'Ermite, Doubelt un Petit-André. En consignant cette impression, je me hâte d'ajouter que je ne la partage pas; j'ai beaucoup connu le général Doubelt, et rien dans sa conduite n'a pu infirmer la bonne opinion que j'ai gardée de son caractère.
Les derniers événements ont porté le trouble dans les positions les plus élevées. Le crédit du comte Orloff lui-même en a été un moment affecté. Comme tous les hommes politiques de son pays, — y compris celui qui a dirigé pendant tant d'années les affaires extérieures avec une habileté si cauteleuse *, — le comte Orloff, sans sortir du rôle de l'obéissance passive, — et bien qu'appartenant de cœur au vieux parti russe, -— s'est montré peu sympathique à la guerre. Peut-être sa répugnance a-t-elle été influencée par ses goûts de far niente, mais cette opposition tacite n'eu fut pas moins une preuve de bon sens et de courage. Le comte Orloff n'a accepté avec empressement sa mission à Vienne que parce qu'elle était d'une nature temporisatrice. Il a échoué, et on lui en a voulu, comme on en a voulu à M. de Meycndorff de son impuissance, à MM. Kisseleff et lîrunow de leurs illusions, à M. de Nesselrode de l'insuccès de ses circulaires, au prince Paskévitch de sa retraite
1 l/urclHcnaiicelitT comte île iïessclroilc.
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el peut-être de sa blessure. I n homme comme le tzar ne tenait nul compte des causes; — il ne voyait que les résultats, et réglait sur eux la faveur ou les disgrâces.
Toutefois le comte Orloff a vite regagné le terrain perdu. Son esprit déterminé convenait au tzar, et l'absence de toute hésitation dans l'exécution des mesures extrêmes devait le rendre indispensable.
Le comte Orloff était également incapable de conseiller le mal à son maître el de l'empêcher de l'accomplir lorsqu'il l'avait résolu. L'obéissance chez lui a pu aller, par un sophisme ou une faiblesse, jusqu'à l'oubli des sentiments naturels. Son propre frère, le général-major Michel Orloff, homme de cœur, d'esprit, de talent et de caractère, marié à la fille du général Raïcfski, s'était signalé pendant les guerres de l'Empire: il lit brillamment la campagne de France, signa la capitulation de Paris, et fut, pendant tout le règne d'Alexandre, un apôtre fervent des réformes. Vers 1817, il créa à Pétersbourg une société secrète, dont le but était de mettre un terme aiœ concussions et autres abus qui s étaient glissés dans ï administration intérieure de la Russie. Cette société, dite des Chevaliers msses, se fondit plus tard avec celle de V Union du bien public, dont Pestel était lame. — L'insurrection de 1825 trouva Michel Orloff dans ses rangs. Conduit devant Nicolas, il refusa toute explication, <-t fut exilé. On lui interdit le séjour des deux capitales. Trente ans s'écoulèrent depuis, sans que cette situation *e modifiât et que le tout-puissant favori ait osé ou
in;
(TU devoir élever la voix en faveur de son propre sang.
Divers écrivains, M. deCustine entre autres 1 , ont fait peser un doute grave sur l'honneur du comte Alexis. Sans admettre une accusation dont aucune preuve n a jamais été fournie, l'espèce de notoriété qu'elle a acquise nous oblige à la mentionner. Le maréchal Diébitsch marchait sur Varsovie (1831) ; la Pologne armée, l'héroïque Pologne, lui barrait le passage. Ostrolenka avaitlaissé la fortune douteuse; l'armée russe s'étonnait de cette résistance, le tzar s'en irritait, l'Europe applaudissait. On soupçonna une complicité latente. Le comte Orloff fut chargé de faire une enquête ; il vit Diébitsch, et Diébitsch mourut subitement ; il vit le grand-duc Constantin, et le grand-duc Constantin mourut subitement*. Cette double coïncidence fut remarquée, signalée, interprétée, jugée. On parla de choléra et de suicide pour l'un, — de choléra pour l'autre, — de poison pour tous deux. — Le soupçon monta du serviteur au maître, du bras à la tête. L'opinion est implacable. Il y resta, il y est encore.
Le tzar n'exigeait de ceux qui le servaient d'autre mérite que la soumission, d'autre devoir que l'obéissance.
1 On lit dans la Russie en 4839 le passage suivant : « On peut voir tous les jours, à la tour de l'empereur Kicolas, un grand seigneur, surnommé tout bas V empoisonneur, et qui plaisante •le cesobriquet. »
* « Constantin craignait d'èlre cnipo^onné; c'est en quoi cousulait sa philosophie. Dieu sait, et peut-être quelques hommes savent si son abdication le sauva du péril qu'il crut éviter. »
(La Russie en 1859.)
C'est ce qui explique, en partie du moins, la haute fortune du comte Orloff, et aussi pourquoi des hommes distingués par le caractère, la trempe de l'esprit, les avantages de l'éducation, mais auxquels manquait cette éternelle et complaisante docilité, n'ont pu soustraire leur fortune aux fluctuations du caprice, ou sont demeurés rivés à des positions subalterne^.
Le baron de Lovenstern, le général Mouiavieff, le prince Démidoff, et, dans une plus large sphère de pouvoir et de célébrité, le prince Paskévitch et le comte Worontzoff, ont, à des titres divers et avec des nuances participant de l'individualité propre, témoigné de cette vérité.
Le général de Lovenstern est le type de cette classe d'officiers énergiques et intelligents que le gouvernement recrute dans les provinces de la Baltique, et qui, jusqu'à la lin du dernier siècle, ont été les véritables instructeurs des armées russes; — hommes qui, pour la plupart, joignent une éducation solide aux connaissances militaires, — et d'autant plus curieux à étudier aujourd'hui, qu'ils sont menacés de disparaître de la scène, d'où l'élément national tend à les exclure complètement.
Le général de Lovenstern est un véritable épicurieu, qui eût dû naître à Gargettos, près d'Athènes, l'an 540 avant Jésus-Christ. Quand il mourra, — s'il meurt jamais, — ce qui est douteux, — il pourra se rendre à luimême ce témoignage, de n'avoir pas laissé passer un
seul plaisir à sa portée sans lui avoir crié : Halte-là !
Il a connu toutes les illustrations de son temps, et a conservé dans sa tele, comme dans un casier, leurs portraits, frappants de ressemblance. Soldat par-dessus tout, il a fait, tantôt avec les Français, en amateur, tantôt, et le plus souvent contre eux, toutes les guerres de l'Empire. Il faut l'entendre parler de ces temps, de ces batailles, de ces armées accourues l'une contre l'autre des extrémités de l'Europe, et surtout de Napoléon et de sa vieille garde!
« Quand les alliés, nous disait-il à Pétersbourg, en 1852, avaient devant eux un nombre égal de soldats français, avec un maréchal, — que ce fût Ney ou Davoust, Soult ou Macdonald, — ils disaient : a Nous nous battrons. » Mais, quand ils connaissaient la présence de Napoléon et de sa garde à l'armée française, ils disaient : « Nous sen rons battus. »
« Napoléon représentait, seul, pour l'ennemi, cinquante mille hommes.
« Quant à la vieille garde, elle avait sur toutes les troupes européennes un incontestable ascendant.
« Les grognards de Napoléon personnifiaient l'idéal du soldat. On pourra les égaler, — les surpasser, jamais. C'est qu'à une indomptable énergie et à l'austère sentiment de la discipline, ils joignaient le feu sacré, indispensable dans l'art militaire, comme dans tous les autres arts. Ils faisaient tout ce que l'homme peut faire, — souvent plus. »
LA SAINTE RUSSIE 9i»
Le vie du général de Lovenstern est un roman de bivac plein d'intérêt. Il atteignait neuf ans à peine que son père, maréchal de la noblesse de Livonie, se demandait, avec une sollicitude quelque peu hâtive, s'il ferait de son fils un chambellan, un conseiller privé, un diplomate, ou simplement un gentilhomme campagnard, exploitant luimême ses domaines, et soutenant, à l'aide de ses grands biens, l'honneur des anciens chevaliers porte-glaives* , ses ancêtres.
Le hasard trancha la question.
Debout sur le seuil du château, l'enfant vit passer à cheval un de ses oncles. C'était un fou sans pareil que cet oncle. 11 appela le petit Lovenstern, le hissa sur la selle et le mena sur un îlot, dans la mer, derrière une vieille batterie, à l'abri de laquelle il pût assister à la bataille navale de Réval. L'enfant, ne pouvant comprendre le danger de la situation, admirait avec une joie naïve les évolutions des deux escadres, suédoise et russe. Quand la musique des boulets commença, il se sentit pâlir, et, pour ne point tomber, il se cramponna à l'affût dune pièce.
Après une furieuse canonnade, le vaisseau amiral suédois sauta en l'air; la fumée, le bruit, la clarté de l'in-
' Ordre militaire et religieux, fondé au treizième siècle par Albert d'Apeldcrn, cVèque de Livonie, sur le modèle de celui du Temple, ol qui s'éteignit au seizième siècle, par la cession que son cinquantième grand maître provincial, Goltlar Ketller. converti au luthéranisme, fit de la Livonie à Sigismond II, roi de Pologne.
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ccndie, les mâts qui se brisent, les navires qui s'entr'ouvrent, les cris des blessés, la vue des cadavres, formaient un spectacle violent et nouveau pour ce jeune enfant, échappé de la veille aux jupons de sa gouvernante. Ses terreurs pourtant finirent avant la bataille, et son oncle eut toutes les peines du monde à lui faire quitter la place. Depuis, il ne rêvait plus que combats, vaisseaux à l'abordage, et sa vocation fut décidée.
l e général de Lovenstern était marqué pour la première place. La haine d'un homme, sous Alexandre, lui barra le chemin, et il se rendit lui-môme impossible sous Nicolas.
Le tzar dirigeait des manœuvres où Lovenstern figurait avec sa cavalerie. Chaque commandement, proféré a haute voix par l'empereur, était répété par les chefs de corps, échelonnés sur le champ de Mars. L'officier qui précédait Lovenstern ayant reproduit l'un de ces commandements d'une manière peu intelligible, ce dernier courut, ventre à terre, vers son collègue pour en obtenir la reproduction. Un moment d'incertitude se produisit, par suite, dans le mouvement de sa troupe. Le tzar, qui passait sa vie à fabriquer des automates, excellait à surprendre la moindre irrégularité dans le mécanisme qui les faisait agir. L'hésitation de cette cavalerie ne lui échappa point. Il appela Lovenstern, et, d'une voix retentissante :
— Général, lui dit-il, vos régiments manœuvrent comme des recrues!
Lovenstern, pale comme la mort , devant cette apostrophe qui enveloppait dans une solidarité injurieuse plusieurs milliers d'hommes, — soldats exercés, — essaya de halbutier une excuse.
— Sire... dit-il.
L'empereur leva la main d'un air de menace.
— Ne répondez pas! s'écria-t-il, ne répondez pas!
Le baron de Lovenstern ignorait ou venait d'oublier qu'il est défendu, sous les armes, d'adresser la parole au souverain, fût-on même interpellé par lui. Cette faute d'orthographe militaire fut la ruine de son ambition.
Par bonheur, le général avait appris la philosophie à l'école de la disgrâce. Il se résigna sans trop de peine à resler sur le second plan, avec la conviction qu'il aurait dû occuper le premier. 11 a lui-même tracé son portrait: « Je suis et reste imperturbable, remercie Dieu et me moque de tout ce qui se fait en ce bas monde. Je ne prends rien au sérieux, jouis de tout modérément, n'ai jamais ri aux éclats. Je m'amuse rarement, parce que je suis vieux ; mais je ne m'ennuie jamais, car je sais tirer parti de tout. Il n'y a que l'absurde qui m'impatiente, sans aigrir mon humeur. Mes fortunes ont été diverses, mais j'ai supporté les mécomptes sans murmurer. J'ai, pour ainsi dire, inventé Y hypocrisie du contentement. »
La dernière ambition du général Lovenstern est d'être enterré dans sa robe de chambre. Il a fait à ce sujet une foule de testaments et intéressé plusieurs affections trèséprouvées. En attendant qu'il s'endorme dans ce vêtement
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chaud et commode, il continue à vivre à force d'e* prit. . .
Émule des Czernicheff etdesPlatoff, le baron Lovenstern a commandé les Cosaques toute sa vie ; il a réalisé à leur tête des miracles d'adresse, — des prodiges d'audace. Nul ne connaît mieux que lui la guerre de partisan, et n'est plus apte à en tracer les règles 11 a rédigé, sur cette matière, un véritable code pour les jeunes officiers, dans les mémoires qu'il prépare, et qui révéleront beaucoup de faits nouveaux sur les grandes guerres de l'ère impériale... si ces mémoires ne restent pas enfouis dans les cartons du ministère de la guerre ou dans les archives de la chancellerie. Le général Lovenstern est courtisan; qui ne l'est pas, qui oserait ne pas l'être? — Mais il ne l'est pas assez correctement. Il a des éclairs de franchise, des silences qui accusent, des éloges qui condamnent.
C'est plus qu'il n'en fallait pour que l'œuvre fût ensevelie avec ou sans l'homme.
Comme les boutades du général Lovenstern, les talents militaires du général Mouravieff sont devenus une offense pour le maître.
Ce général, on le sait, s'était fait, en opérant contre Schamyl, une brillante réputation de soldat et de tacticien; mais il avait eu plusieurs fois le tort d'avoir trop raison contre son général en chef. Cette imprudence avait compromis sa carrière, en le maintenant dans une sorte de disgrâce, révélée par l'absence de son nom dans les
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bulletins du Caucase. L'idée de son mérite était sortie de la conscience de ses camarades bien plus que des documents officiels. Quoi qu'il en soit, le tzar, ayant ordonné de grandes manœuvres, y manda Mouravieff.
— Je sais, lui dit- il, que vous faites le professeur au Caucase; je veux juger si vos prétentions sont fondées; prenez le commandement du corps qui opère contre moi, et déployez toutes vos ressourcesj.de mou côté, je ne vous ménagerai pas.
Une des faiblesses de Nicolas était de se croire général. Rien de moins fondé que cette prétention. Comme son père Paul, comme ses frères Constantin et Michel, il confondait trop le mérite du sergent-major avec celui du chef d'armée. Il semblait ignorer que la science militaire ne consiste pas dans la stricte observance des formes, la rigidité du costume et la régularité des mouvements. C'était un habile officier instructeur, — un bon inspecteur aux revues; — rien au delà. Le tzar était constamment en uniforme, le matin, le soir, la nuit même. — J'ai vu à Lasenki 1 et à Péterhoff le lit de camp de ce roi des rois. C'était une couche fort simple, fort rude. — Cela sentait le sauvage ou le héros. Or Nicolas n'était que la moitié de l'un et que l'effigie de l'autre. Mais, vainqueur facile d'adversaires complaisants, il s'était accoutumé à prendre ses petites guerres pour des batailles, les défaites pacifiques de ses généraux pour des trophées personnels.
1 CJiàleau inijn rhl, près dtï Varsovie.
On sait qu'il dirigea lui-môme, de Pétersbourg. les dernières opérations militaires sur le Danube. Le maréchal Paskévitch n'eut aucune latitude pour l'attaque ni pour la retraite; il préluda au siège de Silistrie et l'abandonna malgré lui. Les humiliations et les revers de cette campagne furent l'œuvre du tzar.
On comprend dès lors la coquetterie que Nicolas dut mettre, dans ses opérations contre Mouravieff, à triompher d'un homme connu pour un tacticien de premier ordre.
Le succès semblait certain: le tzar comptait dans son état-major les meilleurs officiers de l'armée; Mouravieff n'était secondé que par des doublures.
Les manœuvres commencèrent. Le corps que commandait Nicolas s'évertua beaucoup pour rencontrer l'ennemi ; mais les heures s'écoulaient, et Mouravieff ne paraissait pas. Sujet d'orgueil pour Nicolas, de raillerie pour son entourage. — Toutefois la joie fut courte.
L'armée impériale, dans l'ardeur de sa recherche, s'était peu à peu rapprochée de la Newa. C'était là où l'attendait Mouravieff, retranché derrière un monticule et caché par un accident de terrain. Surgissant à Fimproviste, il sépare, par une prompte évolution, le tzar de son armée, et réussit à placer celle-ci, déjà sans chef, entre le fleuve et son artillerie.
La partie était gagnée. Le général Yermoloff, remplissant les fonctions de juge de camp, courut à Mouravieff :
— Je vous félicite, mon cher, lui dit-il; mais votre victoire est une défaite.
Le mot était juste. Mouravieff ne retourna plus au Caucase, — et l'ombre se fit autour de lui 1 .
On proscrivit dans le baron Lovenstern l'homme d'esprit, dans Mouravieff le stratégicien trop habile, dans le prince Démidoff une éducation trop littéraire, des mœurs et des goûts trop européens.
Nul pourtant, comme on va le voir, n'était plus Russe par sa famille et par son passé.
Un jour, le tzar Pierre, tout préoccupé de ses projets belliqueux contre la Suède, tra\ersait la ville de Toula, pour aller surveiller la marche, à travers les routes nouvellement ouvertes dans les steppes incultes, de l'énorme matériel destiné à son armée. Le tzar portait à sa ceinture une paire de magnifiques pistolets de fabrication anglaise. En les examinant, il remarqua que l'un d'eux était hors de service. Les manufactures moscovites, à cette époque, suffisaient à peine à la fabrication grossière de l'armement des troupes. Pierre ne pouvait donc espérer que l'arme fût réparée en Russie.
— Si Votre Majesté le permet, dit un officier de sa suite, je me charge de faire remettre cette arme en état.
— Et par qui Y demanda Pierre.
' Ii a fallu les nécessités d'une lutte formidable pour ramener sur la scène le général Mouravieff. On l'y a vu déployer les mêmes talents auxquels il avait dû autrefois sa réputation et ses disgrâces. C'est le seul, parmi les généraux moscovites, qui n'ait point été battu dans • une guerre où, — la prise de Kars exceptée — la Russie n'a compté que des défauts.
— Par un armurier de cette ville dont l'habileté m'est connue.
Le tzar voulut le voir.
— Peux-tu, dit- il à l'armurier en lui montrant les
deux armes, rendre ce pistolet semblable à l'autre?
— Oui, sire.
— Je méprise la présomption, reprit Pierre. Récompense si lu réussis; châtiment si tu échoues. Cela te convient-il ?
— Parfaitement, sire.
— Combien de temps te faut— il ?
— Deux jours.
— Je le les accorde.
Deux jours après, l'armurier remit au tzar le pistolet restauré.
Pierre en examina le travail en connaisseur, compara minutieusement tous les détails avec celui qu'il avait gardé.
— Il n'existe aucune différence entre les deux armes, dit-il; je suis content.
VA il ordonna de récompenser libéralement l'ouvrier: mais ce dernier, tirant de dessous sa tunique' le pistolet brisé, dont celui remis au tzar n'était que l'imitation accomplie, le rendit à Pierre stupéfait.
En voyant la preuve palpable qu'il était possible de fabriquer en Russie des amies égales à celles des manu fa clures anglaises, l'œil du tzar étincela.
— Comment t'appelles-tu? dit-il.
— Démide.
— Eh bien , reprit Pierre en lui tendant la main, nous ferons de grandes choses ensemble.
La prédiction se réalisa. Démide contribua à tirer la Russie de son assujettissement industriel. Il réussit à fondre des canons. L'artillerie russe naquit de cette aventure.
Pierre combla Démide de distinctions. Il lui envoya de Kisliar son portrait avec cette lettre :
« Je suis arrivé dans un pays où la récolte est en feu; j'ignore si nous pourrons nous revoir. C'est pourquoi je t'envoie mon portrait. Il te rappelera ma personne. »
Le forgeron de Toula découvrit des mines, organisa en Sibérie une industrie puissante, et laissa, à sa mort, d'immenses richesses. Nikita, son fils, trouva, le premier, du cuivre en Sibérie, et ce cuivre fut le premier fondu en Russie.
La noblesse des Démidoff date de 1726. Elle résulte de lettres patentes de l'impératrice Catherine l r % femme et successeur de Pierre I er , après avoir été la maîtresse de Menschikoff, — qui fut lui-même garçon pâtissier avant d'être ministre et général. — L'oukase qui conféra la noblesse à cette famillela dispensa du service public, afin que ses membres pussent se livrer librement à l'industrie des mines.
L'individualité la plus remarquable de cette lignée depuis Démide fut le conseiller N. Démidoff, que cette gé*
nération a connu. Sagace, intelligent, il avait le génie des opérations commerciales. Il devinait d'instinct ce qu'il ne pouvait voir sur place, car il vécut toujours loin de la Sibérie. H y a plus d'intuition qu'on ne pen*e dans la pratique des affaires. L'industriel et le poêle se rencontrent par divers cotés. Le conseiller Démidoif était un épicurien ; il recherchait le plaisir, moins pour lui que pour les autres. Cependant des excès précoces avaient miné sa constitution, et son âge mûr fut assailli de toutes les inlirmités de la vieillesse. Dans son hôtel parisien, comme dans ses palais d' Italie, il y avait chaque jour bal, réception ou spectacle. Cet homme, dont la vie n3 tenait qu'à un fil, dont la goutte avait paralysé tous les membres, que des douleurs atroces clouaient sur une chaise roulante, semblable à Mirabeau mourant, s'enveloppait de (leurs, comme si, dans le bruit, l'éclat et livtresse des frtes, il eût voulu nover les cris de la souffranceet la pensée de la mort qui s'approchait.
Ln 1812, M. N. Démidoff avait levé à ses frais, parmi les serfs de ses domaines, un régiment qu'il mena contre les Français. Ce fut tout ce qu'il eut de commun avec le métier des armes, qu'il n'aimait pas.
On l'appelait le père des pauvres, et il méritait ce sui- 10m. Quand il mourut, Florence prit le deuil. Les cloches sonnèrent comme pour un malheur public
Tous ses secrétaires logeaient chez lui, mangeaient à sa table, disposaient de ses voitures. Sa maison était royalement tenue; il l'avait venir à grands frais les pro-
duils les plus exquis de l'étranger; mais il s'en fallait de beaucoup qu'ils arrivassent tous à leur destination. La plus grande partie était détournée au profit des secrétaires, qui formaient, chez lui, une oligarchie toutepuissante. Cependant, comme les factures finissaient toujours par se produire, et qu'ilavait autant d'ordre que de libéralité, il ne manquait jamais de constater le délit, et jamais non plus de le pardonner. Le bon homme, dans ces occasions, hochait la tête, souriait à demi, et disait d'un ton de reproche : « Les coquins ont tout pris. »
Un jour, il rencontra, à la promenade, le plus jeune de ses secrétaires monté sur son meilleur cheval. « Il te convient bien, lui dit- il, de monter mon cheval ! crois-tu donc que je l'aie acheté pour loi? »
Et, comme le coupable baissait la tête d'un air contrit :
« Pour que cela ne t'arrive plus, je te le donne. »
Il eut deux fils, Paul et Anatole. Le premier mourut en 1840, laissant de sa femme (née Sternjvall), personne accomplie, mariée depuis en secondes noces à M. André de Karamzine 4 , un fils, Paul Pavlovitch Démidoff, qui,
4 M. André de Karamzine a élé tue en mai 1854 à Slatina, près de Crajovo. 11 était fils du célèbre écrivain de ce nom. Sur son lit de mort, en 1827, l'historiographe d'Alexandre écrivait à Nicolas :
« Au jour du péril, vous trouverez mes fils parmi les plus fidèles. » Lorsque éclata la guerre d'Orient, M. André de Karamzine n'était plus au service. 11 demanda à y rentrer, non par ambition, mais par honneur. « Je ne suis pas assez jeune pour rêver de gloire, disait-il, je remplis un devoir austère, voilà tout. »
Nommé colonel des hussards du prince de Varsovie, régiment qui
à sa majorité prochaine, entrera en possession d'un des plus riches héritages de l'Europe.
M. Anatole est le chef actuel de la famille.
Son éducation s'est faite en France. Il eut pour condisciple le prince Grégoire Wolkonsky et pour gouverneur un prêtre janséniste, l'abbé Bradt.
Son entrée dans le monde eut lieu sous les auspices de plusieurs institutions d'utilité publique et d'une publication littéraire importante.
A dix-sept ans, il créa à Saint-Pétersbourg, sous le patronage de l'impératrice, une maison d'éducation pour les jeunes filles pauvres, et de travail pour les femmes inoccupées, — l'un des établissements modèles de la Russie.
Son père avait, en 1828, fondé à Florence, dans le quartier des Renaï, le plus pauvre de la ville, sous le nom & Asile Saint-Nicolas, une école primaire gratuite pour la classe indigente. M. Anatole perfectionna cet institut, en y introduisant des classes spéciales et graduées, tendant à faciliter aux élèves, par une succession d'études combinées, l'exercice de la plupart des professions industrielles.
s'était distingué à Cétate; il fut tué à sa tête, dans une expédition dont il avait été chargé. Les quatre escadrons qu'il commandait, se trouvant enveloppés par les Turcs, furent, malgré la plus vigoureuse résistance, entièrement détruits.
M. André Karainzine était un des chefs les plus distingués de la secte des slavisnophiles.
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En 1836, il établit une fabrique de soie clans sa villa oe San Donato, près de Florence. Cette entreprise, conçue sur une vaste échelle, n'obtint pas le succès qu'on en devait attendre. Le pays profita, néanmoins, d'un essai qui jeta un million de francs dans la circulation.
S'associant, en 1837, des hommes de spécialités diverses, mais d'un mérite reconnu, il parcourut le littoral de la mer Noire, la Crimée et l'île de Taman. Une commission de recherches explorait, en môme temps, les gisements considérables de charbon de terre existant entre le Don et le Donetz, dans la Russie méridionale.
Les résultats de cette double expédition furent consignés dans un ouvrage publié à Paris, sous ce titre : Voyage dans la Russie méridionale et la Crimée, par la Hongrie, la Valuchie et la Moldavie 1 .
Cette œuvre, très-sérieuse, très-savante, très-orthodoxe, trop orthodoxe peut-être, officielle d'ailleurs, et dédiée à l'empereur, semblait , dès le début, devoir assurer au prince Démidoff une place distinguée dans les bonnes grâces du maître. 11 n'en fut rien. L'ouvrage avait été exécuté avec des moyens français, il était écrit dans notre langue, publié en France, et portait des noms français à son frontispice. C'était un vice d'origine indestructible. La publication fut tolérée plutôt qu'agréée, et M. Démidoff n'obtint aucun des encouragements auxquels
1 4 volumes in-#" et un atlas de pbndiesi
ses sacrifices el les travaux de ses collaborateurs lui donnaient droit 1 .
Écarté des affaires par son éducation occidentale et les préventions invincibles qu'elle suscitait, M. Déraidoff songea, un moment, à honorer sa vie par la libération des serfs de ses domaines. C'était un grand exemple à donner. Il en possède, en indivision avec son neveu, plus de vingt mille, répartis sur les deux versants de l'Oural, à Nijné-Taguilsk, dans le gouvernement de Perm*.
Il s'adressa à l'homme officiel qui, le premier en Russie, avait prononcé le mot d'émancipation, — le comte Kisseleff. On lui répondit que le moment n'était pas venu. L'étude approfondie de la question ne tarda pas, du reste, à en démontrer les graves périls financiers. Depuis quinze ans, l'industrie russe a pris un tel essor, que les ouvriers libres sont fort recherchés et rétribués largement. H. Démidoff devait donc s'attendre à voir ses paysans, après leur émancipation, délaisser en masse ses usines, ou se résigner d'avance à la fixation d'un tarif imposé par eux, — le servage étant Tunique frein qui oblige l'ouvrier à se contenter de la paye réglementaire.
1 Les irais d'exploration, d'impression et de publication s'élevèrent à cinq cent mille francs.
* Nijné-Taguilsk est une sorte de petit État où l'on trouve, indépendamment de nombreuses usines, destinées à l'élaboration des métaux, des villes florissantes, des hôpitaux et des établissements d'instruction publique. Cette propriété occupe une étendue moyenne de trente à quarante lieues de France. On y exploite des mines d'or, de platine, de cuivre, de fer et de malachite.
La propriété industrielle ne saurait être préservée d'une très-sérieuse perturbation dans ses intérêts que par une mesure de libération générale, qui laisse subsister ou rétablisse bientôt l'équilibre, momentanément interrompu, dans les conditions du travail. Or une pareille mesure ne peut émaner que du pouvoir, auquel remonte directement la responsabilité du maintien de l'institution païenne du servage. Tant qu'il ne se sera pas montré plus chrétien, le gouvernement russe ne pourra, sans anachronisme, se proclamer orthodoxe.
Ces obstables parurent au prince Démidoff des raisons suffisantes pour renoncer à ses tentatives humanitaires. H rentra dans le silence de son inaction forcée, — docile à ces instructions formulées par un homme de cour et d'expérience:
« Rester parfaitement tranquille; — n'écrire à aucun de ces potentats sur quoi que ce soit, vivre d'une vie d'ermite comme A L... à Castellamare, et surtout ne
jamais te permettre aucun langage ni approbatif ni tmprobatif; car, comme le disait un doge vénitien, c'est, dans un cas comme dans l'autre, s'ériger en juge de la République. »
Le feld-maréchal prince Paskévitch, après les honneurs les plus éclatants et une vie de services dévoués, rencontra, aussi, à la fin de sa carrière; une cause d'exclusion et de disgrâce. On le voulait invincible, et il eut le malheur de ne pouvoir obéir.
Le père de ce général naquit à Pultava. Il se maria à la fille d'un bourgeois de Mohilef, nommé Karabardj. La sœur de sa femme avait épousé Yanschine, valet de chambre du prince Platon Zouboff, dernier favori de Catherine II.
Lors du décès de la tzarine, Zouboff s'empara d'un coussin qu'elle lui avait recommandé la veille même de sa mort. Il le confia à Yanschine, qui sut en tirer bon parli. On le voit bientôt après grand seigneur, avec le père de Paskévitch pour homme d'affaires. En 1806, celui-ci était conseiller titulaire, chevalier de Saint-Wladimir, et, plus tard, propriétaire de sept cents âmes dans le rayon de Mohilef.
Le feld-maréchal Paskévitch s'allia à une demoiselle Gribojédoff, qui lui apporta en dot de grands biens, dans le gouvernement de Wologda. Vers I , Paskévitch les échangea, en y joignant un appoint de plusieurs millions, contre le magnifique domaine de Homel, situé dans la Russie-Blanche, et qui, au temps de la république de Pologne, était une starostie, terre appartenant à la nation, panis bene merentium, — « le pain de ceux qui avaient bien mérité de la patrie. » Lors du premier partage de la Pologne (1773), Catherine II avait fait présent de cette propriété au chancelier Roumanzioff.
Paskévitch commença sa carrière dans l'armée de Kosciusko, « le dernier des chevaliers et le premier des citoyens dans l'orient de l'Europe. » Après la chute du héros à Macéjovice, il entra au service russe et prit part
aux luttes de l'empire. Son nom est resté attaché aux succès militaires de Wiasma, de Krasnoï et de Culm. En 1826, il détruisit à Élisabeth-Pol l'armée persane; l'année suivante, il prit Érivan d'assaut. Sa campagne de 1829, contre les Turcs, amena le traité d'Andrinople, point de départ de la suprématie russe en Orient.
En 1831, il succéda au comte Diébitsch-Zalbakanski dans le commandement de l'armée russe, qu'il mena sans coup férir jusqu'à Varsovie.
On récompensa ces grands services par les titres de comte d'Érivan, de prince de Varsovie et de vice-roi de Pologne.
Nous avons vu le maréchal Paskévitch à Varsovie en 1852. C'était un vieillard de formes rudes, vert encore, malgré ses soixante-douze ans, nullement brillant, mais doué d'un bon sens rare, qui imprimait une autorité singulière à ses remarques toujours brèves. Du reste, nature instinctivement simple et droite. Le maréchal Paskévitch, bien que vainqueur, bien que dominateur, bien que représentant d'un pouvoir exécré, n'était point haï des Polonais. On le savait opposé aux mesures d'oppression. En mai 1852, lors de la promulgation de l'oukase qui obligeait tous les Polonais figés de dix-huit ans à servir dans l'armée russe, Paskévitch osa faire des représentations et eut le bonheur d'être écouté ; l'oukase fut rapporté. Ce n'était pas sa première preuve d'indépendance. Peu d'années avant l'avènement de Nicolas, il lui avait adressé publiquement de sévères paroles.
Louis XII oublia les injures du duc d'Orléans. L'empereur de Russie eut, cette fois, le bon esprit d'imiter le roi de France. « Te souviens-tu, dit-il à Paskévitcb, de la manière dont tu m'as traité? Maintenant que je suis le maître, attends-toi aux représailles. »
Il le fit général en chef.
Paskévitch mit fin, par des opérations .savantes dont la lenteur n'a pourtant pas été exempte de critique, à la dernière guerre de Hongrie. Le vieux maréchal rapporta de cette campagne un sentiment amer de rancune contre l'Autriche. H ne pouvait pardonner à ce gouvernement le meurtre des généraux hongrois, auxquels il avait promis la vie sauve. En apprenant cette exécution, contraire au droit des gens, qui compromettait sa parole et l'honneur du nom russe, il fut tenté de retourner sur ses pas pour châtier ceux qu'il venait de défendre. Rien ne put effacer ce souvenir de l'esprit de Paskévitch, et, depuis lors, on ne l'a pas entendu une seule fois prononcer le nom de Haynau, — ce bourreau qui fouettait les femmes hongroises et que les brasseurs de Londres flagellèrent à son tour, — sans y accoler l'épithète d'assassin.
En Russie, une probité complète serait une sorte d'anachronisme. La conscience slave a ses conditions propres. Le maréchal Paskévitch n'a pu se soustraire à cette loi fatale. La loyauté du soldat a reçu une atteinte grave. Un orientaliste, M. deNeymann, a rendu compte du fait et le Porto-folio a publié les pièces justificatives. C'était à
I époque des victoires remportées sur les Perses. La Russie agrandissait son territoire aux dépens des vaincus. Elle venait de pousser ses frontières jusqu'aux portes d'Érivan; mais cette conquête ne lui avait livré que de l'espace, elle avait besoin de matière humaine pour peupler le désert. Les Arméniens, disséminés sur le sol persan, lui semblèrent propres à remplir ce but. Par la communauté de religion et leurs sympathies pour la Russie, ces derniers pouvaient former une excellente avantgarde contre les Perses. Il y avait alors auprès du prince Érivansky un homme appartenant à une famille en honneur parmi la race arménienne, M. de Lazareff 4 . Il avait commandé, un instant, la capitale de Tiflis et dirigeait le quartier général de l'armée russe. On savait que les Arméniens répondraient à son appel. Paskévitch lui parla au nom du tzar, flatta son patriotisme, l'assurant que l'émigration trouverait dans les nouvelles possessions russes des habitations, des vivres, des privilèges et la faveur impériale. Sur cette garantie, vingt mille familles
■ La famille Lazareff, puissante par ses richesses et l'emploi intelligent de sa fortune, est originaire de l'Arménie. On la regarde en Russie, sa patrie adoptive, comme chef de la race arménienne. Elle a fondé, à Pétersbourg et à Moscou, de nombreux établissements philanthropiques en faveur de ses compatriotes. L'auteur de cette famille apporta d'Asie en Russie le diamant qui orne le sceptre impérial. Ce diamant, acheté plus de trois millions par Catherine II, pèse cent quatre-vingt-treize carats, — cinquante-quatre carats de plus que celui de la couronne d'Autriche, — et cinquante-six carats de plus que le Régent de France.
se mirent en marche vers la terre promise. La première colonne atteignit Karabok; elle n'y trouva ni abri ni nourriture. Plusieurs milliers d'émign.nts périrent de froid et de faim. Les colonnes suivantes, informées du désastre, retournèrent sur leurs pas, préférant le joug turc à la protection moscovite.
Au moment où l'émigration arménienne s'accomplissait, M. Gribojédoff, ambassadeur du tzar et parent du maréchal Paskévitch, dans une dépêche au comte de Nesselrode, disait qu'elle rapporterait plus à la Russie que les trente-deux millions obtenus du shah de Perse, comme indemnité de guerre. Toutefois, cette déplorable aventure eut son dénoûment. Le même M. Gribojédoff fut massacré dans les rues de Téhéran par la populace exaspérée.
Le prince de Varsovie a parcouru une carrière trop brillante pour avoir désiré la guerre au déclin de sa vie. 11 sentait trop bien qu'il n'avait rien à gagner à des victoires et qu'il pourrait tout perdre à des défaites. Aussi n'est-ce qu'au dernier moment, à son corps défendant et par pure obéissance, qu'il a accepté la direction d'une guerre dont son jugement ne lui permettait de se dissimuler ni les difficultés ni les périls. Radetzky, l'émule de Paskévitch, a été heureux dans ses vieux jours, mais c'est là une exception, due sans doute aux conditions propres de l'armée piémontaise, autant qu'aux talents du général autrichien. Radetzky luttait contre un roi chevaleresque et brave, mais qui n'était pas général et n'avait pas de généraux autour de lui, tandis que Paské-
vitch allait se trouver en face d'un capitaine jeune, habile et sage, dont les succès inespérés venaient de relever le prestige abattu des armes ottomanes et au secours duquel accouraient les meilleures troupes de l'Europe, commandées par des officiers pleins d'ardeur et de mérite. L'échec de Silistrie est venu justifier les tristes pressentiments du maréchal ; sa renommée s'est brisée contre ces murailles imprenables, et l'homme qui, comme Marlborough, n'avait pas assiégé de ville qu'il n'eût prise, ni livré en personne de bataille qu'il n'eût gagnée, dès sa première apparition sur l'ancien terrain de ses triomphes, a été réduit à s'exposer comme un simple soldat,
cherchant la mort qui Ta fui, pour ne pas survivre à la réputation d'invincibilité que vingt ans de succès lui
avaient faite et qu'un seul jour lui a ravie.
L'empereur avait ordonné à Paskévitch de prendre Silistrie à tout prix, et Silistrie a résisté malgré les efforts désespérés du général et des officiers commandant sous ses ordres. Cette désobéissance, si involontaire qu'elle fût, a été punie. Sans égard pour l'âge du prince
de Varsovie, pour sa gloire, le tzar lui a reproché une défaite qu'il n'aurait dû justement imputer qu'à lui seul/ puisque, seul, il avait décidé, commandé, dirigé, opéré sur le Danube, ne laissant à ses lieutenants que le soin de se battre et le droit illimité de se faire tuer. Paskévitch a dû résigner le commandement et solliciter sa retraite. On ne la lui a accordée un instant que pour l'en faire sortir; car, en Russie, tous ceux qui traînent
le boulet du service ne peuvent s'en séparer qu a la mort, Strafford, marchant à l'échafaud, s'écriait : a Nolite conjidereprincipibus; non est sains in illis •
(Ne vous fiez pas aux princes, le salut n'est pas en eux).
Bien d'autres individualités pourraient se faire des paroles de Strafford une application aussi directe et aussi fondée.
Un homme d'un raremérite,M. de Kozuchovsky, nous a confié, à cet égard, des particularités intéressantes. J'ai cité M. de Kozuchovsky. Un mot d'abord de son caractère et de ses talents.
C'était un Turgot polonais, avec l'audace de Law, — bon et simple, — petit enfant dans les détails usuels de la vie, mais doué du génie le plus entreprenant et d'un courage invincible dans l'application. J'ai entendu, en 4848, un penseur de distinction, un compatriote, de jugement très-sain, très-sûr, très-froid, exprimer cette opinion : « Si j'étais président de la République, je nommerais M. de Kozuchovsky mon ministre des finances. » Son éducation économique s'était faite à une excellente école, celle du prince Drucki-Lubecki, son émule, son ami, son modèle, son adoration. C'était une de ces natures que le gigantesque attire, que l'impossible n'effraye pas et qu'une incessante contention intellectuelle consume rapidement. Il mourut en 1853, d'une maladie de cœur, dans les propriétés sibériennes de MM. de Démidoff, dont il était le fondé de pouvoirs général. La liberté et le temps seuls
lui manquèrent pour accomplir des miracles administratifs et financiers. Mais c'est un de ces noms qu'il ne faut pas laisser périr.
Personne n'était plus profondément initié aux mystères de la Russie officielle.
« Vous me parlez, me disait-il, des choses qu'on n'oserait pas faire contre certains noms, certaines positions, certaines fortunes. Savez vous ce qui est arrivé au comte Miécislas-Potocki? — Un exemple entre mille. Potocki est l'un des plus riches propriétaires fonciers de la Pologne. 11 épousa, en premières noces, une personne fort distinguée, mademoiselle Delphine Komar, sœur de la princesse de Beauvau, se brouilla avec elle, demanda le divorce, l'obtint, malgré l'opposition de celle ci, et se re* maria avec une demoiselle Schvykovski, dont il avait fait connaissance à Kief. Cette seconde union ne fut pas plus heureuse que la première. La santé d'un enfant né de ce mariage s'étant altérée, Potocki, grand partisan de la médecine Leroy, voulut l'administrer au petit malade. Sa femme s'y opposa et eut recours à l'empereur pour vaincre les résistances de son mari. Une accusation d'empoisonnement fut formulée, accusation absurde ! Le tzar n'aimait pas le comte Potocki, à bon droit, peut-être. A tort ou à raison, ce dernier est l'un des hommes les plus décriés de l'empire 1 ; mais ce motif ne pouvait jus-
4 Le comte Miécislas Potocki s'est fait remarquer par les plus tristes excentricités. Il avait la monomanie des querelles. Un homme recommandante, M. Rutkovski, se charge, à sa prière, de liquider sa
tifier les mesures de rigueur qu'on adopta contre lui. il fut arrêté et relégué dans la forteresse de Schlusselbourg, où, sur ses immenses revenus, il ne lui a été permis de recevoir mensuellement que quelques centaines de roubles. Depuis dix ans la victime se consume dans cette forteresse, et ni ses prières, ni les supplications tardives de sa femme, ni les instances de ses amis, n'ont pu fléchir le tzar.
a Voici encore un fait, ajouta M. Kozuchovsky ; il date d'hier et tire surtout son importance de la haute position de celui contre lequel il est dirigé. Vous connaissez le comte Worontzoff, — de réputation du moins. C'est un des beaux caractères du pays, — un des honneurs du temps, ce que les Anglais appellent un parfait gentleman. — On l'a surnommé : — <r Une main de fer dans un gant de velours. » C'est, de plus, l'ami particulier du tzar. — Or le comte avait acheté au comte Samoyloff, sur les instances de sa vieille mère, qui voulait y fonder un majorât, une magnifique terre aux environs de Mos-
position embarrassée par une foule d'actions judiciaires, sous la clause d'agir d'après son libre arbitre, et de recevoir deux cent mille florins en cas de succès. De pleins pouvoirs furent rédigés en ce sens, et M. Rutkovski se mit à l'œuvre. En six mois, il parvint à terminer la plupart des affaires en litige; il touchait au but. Le comte s'effraye;
tremble de voir tous ses procès lui échapper en même temps ; il soudoie sous main des agents pour contrecarrer M. Rutkovski. Celuici voit surgir des obstacles là où il s'attendait le moins à en rencontrer. Il 6'étonne, s'informe et apprend que cet ennemi acharné, dont il ne s'explique pas l'existence, n'est autre que son client lui-même.
cou. Le payement avait eu lieu, la prise de possession était effectuée, les paysans avaient reconnu leur nouveau maître, toutes les formalités coutumières et légales étaient remplies, lorsque le tzar, qui depuis longtemps avait des vues sur cette propriété, en apprit la cession. II écrivit au ministre de sa maison, — le prince Pierre Wolkonsky :
« Si la vente n'est pas faite, qu'on ne la fasse pas; si « elle est en cours d'exécution, qu'on la suspende ; si « elle est accomplie, qu'on l'annule. »
« Le ministre fît observer respectueusement qu'il lui semblait difficile de revenir sur un acte consommé.
« Nicolas traite ses ministres à la façon de Catherine, qui appelait les siens : « Mes bêtes. »
« Un second billet, tout à fait impérial, pulvérisa les scrupules du prince Pierre.
« Il contenait ces trois mots : a Je le veux! »
a Je le veux ! » paroles magiques. Le comte Woronzoff protesta publiquement ; sa vieille mère, femme vénérable, adressa au tzar une lettre pleine de noblesse et de fierté, où elle en appelait de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Tout fut inutile. Les Worontzoff ont dû résilier le marché et restituer la terre.
« Quel nom, si les noms étaient quelque chose, aurait dû être un bouclier plus sûr que celui des D***, qui ont écrit avec la charité l'histoire modeste, — mais féconde, de leur famille? — Mieux que personne, cependant, vous savez ce qu'on a fait du prince D
Ne Pavez-vous pas vu traqué comme un renard jusque dans cette villa italienne, où, par fantaisie d'antithèse sans doute, il a fait graver ces mots qu'Horace avait inscrits au fronton de sa petite maison de Tibur : « Deus nobis hxc otia fecit ! » — Ne dites donc pas : On n'osera pas toucher à cet homme, parce qu'il est riche, parce qu'il a un nom, parce qu'il a rendu au malheur et à la science dans son pays d'incontestables services. On peut toucher à tous les hommes. Depuis le paysan attaché à la glèbe jusqu'au feld-maréchal, tout est esclave au môme titre. La moindre inculpation de légèreté politique, une expression d'un sens douteux, — prononcée ou non, mais qu'on vous prête, — suffit pour motiver l'acte le plus inique. Un homme accusé de doukh (libéralisme) est un homme perdu. Sous ce prétexte, on vous arrête, on vous emprisonne, on vous ruine, on vous déporte en Sibérie, le tout par mesure de précaution. Vous avez le droit de boire, de manger, de dormir; mais de voir, d'entendre, de réfléchir, de discuter, de prouver, non! — En vain s'imaginerait-on trouver quelques garanties contre cet arbitraire sans limites dans les lois établies par les autocrates eux-mêmes et dont l'incohérent assemblage ne compose pas moins do cinquante volumes. Enfantillage occidental! Les lois! mais comment se font les lois? — Par des oukases. Par qui sont promulgués ces oukases? Par les tzars. Qui donc empêche le souverain de détruire par un oukase ce qu'un autre oukase a établi? Nicolas, par un simple décret, peut demain renverser l'a-
chafaudag e des lois existantes, et c'est judicieusement qu'un de vos écrivains a dit : a La loi, en Russie, se re- <r connaît elle-même inférieure aux autocrates, et cela « est juste, puisque l'empereur peut, en cinq minutes, « paralyser ou détruire la loi par une autre loi qu'on u appelle oukase. »