‹ La sainte RussieChapitre 9 sur 109 · L'INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION PUBLIQUE

La corruption engendre la corruption, et c'est ainsi que les générations se succèdent dans ce triste pays, apportant au berceau et emportant dans la tombe la lèpre originelle. Le tzar Pierre a créé la force politique; il a fait des esclaves. H reste à créer la force morale, à faire des hommes. Pierre III, Catherine II, Paulin Alexandre I er , Nicolas, n'ont songé qu'à continuer et à exagérer l'œuvre de Pierre le Grand. Ils ont tout donné à la centralisation gouvernementale, rien à l'intelligence, et, par elle, aux mœurs publiques. Nous avons vu passer des ty^rans, plus ou moins recouverts du cuir velu que Von trouve toujours sous la veste russe, suivant un mot de Duclos, reproduit par Napoléon, mais nous n'avons vu à l'œuvre ni un réformateur ni un législateur. L'igno. rance! la sainte ignorance! tel a été le mot d'ordre de tous ces meneurs d'empire.

Catherine, — cette impératrice qui philosophait avec Voltaire, et faisait serfs, pour les donner à ses amants,

les cultivateurs libres de la petite Russie, — trahissait le gecret de TÉtat, lorsqu'on réponse à une lettre du gouverneur de Moscou, qui se plaignait de l'insuccès des écoles nouvellement ouvertes, elle écrivait :

a Vous vous plaignez de ce que les Russes ne cherchent point à s'instruire. Ce n'est pas pour eux que j'institue des écoles ; c'est pour l'Europe, où il faut conserver notre rang dans l'opinion. Du jour où nos paysans auraient le désir de s'instruire, ni vous ni moi ne resterions à nos places. »

Les successeurs de Catherine n'ont pas répudié cette tradition. S'ils ont paru de temps en temps porter leur sollicitude sur l'éducation publique, ils ne l'ont fait que pour la forme, pour l'opinion , pour l'Europe, ou dans un but immédiat d'intérêt politique.

« Au commencement du règne de Nicolas, on s'était vivement préoccupé de la nécessité d'exclure de l'enseignement tout élément étranger pour y substituer 1 élément national. On manquait de professeurs; il fallait en former. 11 n'y avait qu'un seul moyen d'y parvenir, c'é-

tait d'envoyer un certain nombre de jeunes gens étudier à l'étranger. Mais quel pays choisir? D'un côté, les pays constitutionnels, de l'autre, les pays catholiques, étaient suspects.

« Les futurs propagateurs de la science et de la civilisation furent envoyés à Berlin ; ils ne tardèrent pas à devenir des adeptes fervents des idées hégéliennes. On fit bien parvenir à Saint-Pétersbourg des avertissements

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sérieux sur la direction funeste que prenaient ces jeunes gens; mais, par suite de circonstances qui seront peutêtre expliquées un jour, on n'en tint aucun compte. Bientôt les chaires des principales universités furent livrées à ces dangereux enthousiastes, et leur propagande fit de rapides progrès. Les maîtres d'école, les professeurs, les journalistes, les écrivains qui s'étaient formés dans les universités devenaient à leur tour les apôtres des doctrines qu'ils avaient adoptées. Ni la censure, ni la douane, ni la surveillance active d'une police ombrageuse et inquiète, n'ont pu arrêter la propagation des idées révolutionnaires, protégées qu'elles étaient par des formules bizarres, inintelligibles pour tous ceux qui n'étaient pas dans le secret de la secte.

« Ce n'est qu'en 1848 que le gouvernement commença à ouvrir les yeux; mais il n'avait aucun remède efficace à sa disposition. Il multiplia les entraves qui s'opposaient à la diffusion de la science et des idées; mais il ne put substituer à un enseignement malsaiii des principes salutaires. Ce S} 7 stème d'éducation nationale qui avortait si misérablement, on lui avait donné pour base l'orthodoxie, l'autocratie et la nationalité, et il aboutissait au triomphe des idées allemandes, à l'athéisme de Feuerbach, au radicalisme et au communisme. le plus effréné 1 . »

1 te Russie serait-elle catholique? par le prince Gagarîn. 185G;

C'est ainsi que le gouvernement russe, par une fatalité de sa nature, ne peut faire un seul pas en avant sans se créer de graves périls, et voir se dresser devant lui son ennemi né, — la pensée.

Fatalité de nature, répétons-le.

Sans nul doute, pendant ses trente ans de règne, Nicolas fut, plus dune fois, tenté de travailler au bien général. — Le mal pour le mal n'est que par exception dans l'instinct des hommes. — Il ne le put jamais. Le principe de son pouvoir s'y opposait invinciblement. Civiliser, c'était abdiquer. Or iNicolas était tzar et dieu avant

tout. Il n'avait de force réelle que pour la compression. Alexandre H, doué d'instincts plus doux, de vues plus justes, moins altier et plus européen, aura le môme désir, — et, s il reste fidèle au même système, — une égale impuissance. L'autocratie ressemble à ces redoutables machines, dans l'engrenage desquelles on ne peut glisser la main sans que le corps entier y passe. Avant de commencer avec la liberté, il faut, de toute nécessité, en finir avec le tzarisme dans son sens absolu, — clore l'ère ouverte au quinzième et au seizième siècles par les Ivans, et poursuivie jusqu'à nos jours par leurs successeurs. - L'instruction, — comme tout le reste, ne sera mise, en llussie, au niveau de celle des autres États, et en harmonie avec l'esprit du temps, que lorsque les institutions de cet empire auront été renouvelées.

En 1852, on comptait, dans la Russie proprement dite :

2,^65 instituts, 122,768 élèves, G,91i professeurs et employés.

Dans le royaume de Pologne : 1,510 instituts, 80,394 élèves.

Au Caucase : 49 instituts, 3,781 élèves, 246 professeurs.

Sous la direction du clergé russe : 2 séminaires, 7 écoles, 10 externats, 1,204 élèves, 65 professeurs.

11 écoles mahométanes, 586 élèves.

Dans les établissements militaires : écoles de cadets, d'artillerie, du génie, 8,340 élèves, 850 professeurs.

Dans les écoles de marine : 4,063 élèves, 527 professeurs.

De géomètres : 607 élèves, 97 professeurs.

Écoles des mines, du commerce : 9,740 élèves, 433 professeurs.

Ponts et chaussées : 457 élèves, 85 professeurs.

Forêts : 1,628 élèves, 91 professeurs.

Jardinage : 58 élèves, 6 professeurs.

Dans les villages du gouvernement : 2,795 écoles, 164,762 élèves, 2,885 professeurs.

Voilà pour les chiffres. Quant aux études, comparées à celles des lycées d'Europe, elles sont d'une faiblesse extrême. L'établissement modèle, — l'Université de Pé- tersbourg, — que l'Université suspecte et disgraciée de Moscou, vers laquelle se porte aujourd'hui le courant intellectuel, ne tardera pas sans doute à égaler, — l'Université de Pétersbourg comprend trois facultés : — la

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philosophie, la jurisprudence, les sciences mathématiques et naturelles; — mais on n'y enseigne en réalité, de ces sciences, que les éléments. Tout ce qui pourrait ennoblir l'esprit de l'élève, élargir le cercle de ses idées, est soigneusement exclu du programme. Des bulles de . savon plus ou moins brillantes, mais qui s'évanouissent au moindre contact, représentent l'éducation universitaire. Le ministre de l'instruction publique, M. Ouvaroff, a fait de louables efforts pour améliorer cette situation ; niais que peuvent les tendances d'un homme de bonne volonté contre les impérieuses nécessités d'un système?

Les écoles militaires furent de tout temps, de la part du pouvoir, l'objet d'une sollicitude spéciale qu'expliquent les prédilections des tzars pour l'armée. Mais, comme tout se tient dans l'enseignement d'un peuple, les instituts militaires se sont naturellement ressentis de la faiblesse des instituts civils. En Russie, il ne peut y avoir que des officiers d' inspiration , comme Souvaroff, ou d'expérience pratique, comme Paskévitch. Les capacités formées par l'école seule n'existent pas. Tous les généraux qui se sont distingués par leurs connaissances militaires étaient des étrangers, notamment des Allemands de la Baltique, — pépinière où les tzars recrutent depuis des siècles leurs meilleures épées.

Malheureusement pour la fortune des officiers issus de l'élément germanique, le mouvement actuel de l'esprit public les rejette forcément en dehors des positions supérieures. Le tzar ne pourrait, sans exciter la sourde in-

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dignation du parti moscovite, placer à la tête de ses armées des chefs d'origine allemande. C'est à ces nécessités d'opinion qu'ont répondu les noms éminemment russes des princes Gortschakoff etMenschikoff.

Cette tendance caractéristique du peuple russe, dont l'origine n'est pas nouvelle, — que le slavisme a surexcitée, — non créée, — ne permit ni à Barclay de Tolly, — doué d'un réel génie guerrier, et qui, — comme modestie, prudence, fermeté dans les périls, habileté dans les désastres, rappelait notre Turenne, — ni à Diébitsch. qui, grotesque dans un salon, était un lion sur le champ de bataille, — ni à Benningsen, ni à Palhen, ni à Lambert, tous trois marqués de qualités supérieures, et pleins de cette ardeur innée qu'il faut aux généraux, comme aux poètes et aux apôtres, — d'acquérir qu'une célébrité douteuse et un renom contesté. On les sacrifia dans l'opinion, comme on les sacrifiait dans les honneurs et dans le commandement, dès qu'ils cessaient d'être utiles. Les (zars, — dans les heures de crise, — confiaient des armées à leur habileté connue, à leur fidélité éprouvée. Le peuple châtrait leur gloire, et — tzars et peuple — décernaient des couronnes au vieux Koutousoff.

Nicolas croyait pouvoir infuser, par un pur effet d'omnipotence, la science technique à ses élus. 11 improvisa le même jour, en 1845, trente-huit généraux en chef. Les hommes sérieux furent consternés. Nul n'ignorait que, sous le règne d'Alexandre, — pendant les plus longues et les plus lourdes guerres que la Russie eût sup-

portées, — on n'avait pas fait plusde onze commandants en chef. Mais, si les hommes de bon sens déplorèrent ces promotions, le mougik applaudit. On lui servait trentehuit héros. "Presque tous les noms finissaient en off.

L'n fait digne de remarque, c'est que les études sont, relativement, beaucoup moins fortes dans les écoles d'hommes que dans les instituts de femmes. Il n'est pas de pays où l'on donne tant à l'éducation des unes, si peu à l'éducation des autres. Il en résulte pour les femmes, dans la vie privée comme dans la vie sociale, un incontestable ascendant.

Si elles ne gouvernent pas, c'est que l'exercice du pouvoir répugne à leur nature nonchalante; mais elles régnent sans conteste dans le salon du noble, dans le comptoir du marchand, dans l isba du mougik. La chevalerie n'a pas créé à la femme dans l'Occident un empire aussi incontesté que la barbarie l'a fait en Russie.

Au fond, celte direction imprimée à l'éducation publique est d'une stricte logique. La femme peut être impunément tout dans la famille, du moment qu'elle n'est lien dans l'Etat, du moment qu'elle n'est pas même une àme, co que le recensement établit d une manière peu courtoise, mais fort claire, en la retranchant tout simplement de l'espèce humaine 1 .

1 Les relevés de la population ne mentionnent pas les femmes. On dit de telle commune <m elle contient tant d aines, c'est-à-dire la ni d'hommes. Les femmes passent par-dessus le marclu'.

Ce qui importe à l'État, c'est que l'enseignement ne forme pas d'autres caractères que ceux qui lui conviennent, qu'il ne fasse pas de raisonneurs, de ces hommes maigres et paies craints de César; que, par un développement intempestif de l'intelligence, il n'éveille pas les notions dangereuses du droit naturel ; qu'en un mot, il n affecte pas l'idée providentielle qui s'attache à l'autocratie, et sans laquelle son principe ne saurait subsister un seul jour. Tel est le problème que l'État se pose sans cesse, et que son système d'éducation, il faut le reconnaître, résout d'une manière satisfaisante, non sans produire, — comme je l'ai dit plus haut, — à propos de l'essai de stage professoral tenté à Berlin, — de redoutatables méprises.

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