‹ La sainte RussieChapitre 11 sur 109 · LES MAITRES · texte numérisé non relu

LES MAITRES

La terreur ! voilà ce que personnifie le tzarisme. C'est la pierre angulaire de l'édifice. Ivan le Terrible Ta inaugurée, en faisant bouillir tout vivants, dans des chaudières dont il attisait le feu lui-même, ceux de ses courtisans qui avaient le malheur de lui déplaire ; — Pierre ]e Grand, — Pierre le Cruel, — Ta consacrée en égorgeant de sa main, par simple passe-temps, les strélitz, et par amour de ses œuvres, son propre fils Alexis ; — Paul I er a continué la tradition, en jetant à la prison ou à la Sibérie tous ceux qui, dans les rues de Pétersbourg, ne s'agenouillaient pas devant lui, ou qui, contrairement à ses oukases, se permettaient de porter des chapeaux ronds et des pantalons! — Nicolas Ta exagérée, s'il était possible, en déportant, non plus des familles, mais des populations. — Il Ta outrée non-seulement dans les faits, mais encore dans le geste, dans le regard, dans la parole, dans le style. Il a violenté une nature déjà rude et sévère pour la rendre plus rude et plus sévère encore.

La Pologne n'oubliera jamais qu'en 1839, sous les murs de Prague, l'armée russe exécuta le simulacre de la dernière guerre, où l'armée polonaise avait été détruite, en présence d'une population morne, désolée, accusatrice dans son silence, et que, tandis qu'on piétinait sur son cadavre héroïque, le tzar Nicolas défilait comme colonel, à la tête d'un régiment, devant le prince de Varsovie.

Les soldats polonais faits prisonniers pendant la guerre «le l'indépendance furent condamnés par l'empereur Nicolas à recevoir, à quatre reprises, huit mille coups de verges, — et cela en face d'une église et au milieu d'un port fréquenté par des navires de toutes les nations. Le récit du premier quart du supplice fut donné par les journaux anglais. On eut grand soin de guérir ceux qui avaient survécu pour leur faire subir les trois autres ! .

Lors des fêtes du couronnement à Moscou, en 1826, la princesse Wolkonsld, fille du feld-maréchal Repnine, fut contrainte de paraître au bal de la cour, malgré son grand âge, au moment même où son fils bien-aimé, le prince Serge Grégoriévitch, condamné au supplice du désert, s'acheminait vers la Sibérie, les fers aux mains sous la garde d'un peloton de Cosaques.

La princesse Sanguzko était venue prier pour son jeune mari qui partait aussi pour la Sibérie; l'empereur se fit apporter la sentence, et de sa main ajouta : A pied.

1 M. de Montalembert.

A la fin de 1857, le palais d'hiver disparut, dévoré par Tincendie. Le tzar dut se retirer à Péterhoff, charmante maison de campagne dont Pierre I er commença la vogue, et qui baigne ses masses de verdure dans les flots bleus de la Baltique. Le ministre de sa maison, le prince Pierre Wolkonski, reçut Tordre de faire construire un nouveau palais, de tous points semblable à celui dont les débris fumaient encore.

Une année était assignée pour terme à cette œuvre colossale.

Le prince Pierre fit observer respectueusement qu'un tel délai était insuffisant.

— Rien n'est impossible, monsieur, reprit sèchemént le tzar, avec du zèle, des bras, de l'argent. Je le veux!

Je le veux ! Ce mot, dont nous avons déjà signalé la toute-puissance, eut encore ici son plein effet*

Un voyageur a donné de curieux détails sur la manière dont le travail s'exécuta.

Pour qu'il fût terminé à l'époque prescrite, il fallut déployer des efforts inouïs. On continua les ouvrages intérieurs pendant les grandes gelées ; six mille ouvriers étaient continuellement à l'oeuvre : il en mourait chaque jour un nombre considérable, mais les victimes étaient à l'instant remplacées par d'autres champions qui couvraient les vides, pour périr à leur tour sur cette brèche inglorieuse.

Pendant des froids de 26 à 30 degrés, six mille martyrs obscurs, martyrs sans mérite, martyrs d'une obéis-

sance involontaire, — car cette vertu est forcée chez les Russes, — étaient enfermés dans des salles chauffées à 30 degrés, afin d'en sécher plus vite les murailles. Ainsi, ces malheureux subissaient en entrant et en sortant de ce séjour de mort, devenu, grâce à leur sacrifice, l'asile des vanités, de la magnificence et du plaisir, une différence de température de 50 à 60 degrés.

Cette fureur de despotisme, ce délire d'omnipotence, si haïssables qu'ils soient en eux-mêmes, laissent pourtant, philosophiquement envisagés, l'homme jusqu'à un certain point irresponsable. Ici la liberté morale est partiellement compromise. C'est le triste héritage légué par Pierre III à Paul I er et par Paul I er à ses fils.

Mon frère Bénédict, qui par son séjour en Russie et ses belles études historiques sur ce pays a pu sûrement en apprécier les institutions et les hommes, a jeté do vives lumières sur ce dernier point.

« Pierre III commença, dit-il, cette funeste série d'esprits troublés. La vie de ce prince compose une fatale histoire.

« Appelé au trône de Russie par le vœu d'Elisabeth, il épouse, alors brillant et jeune, l'une de ses proches parentes, Catherine d'Anhalt-Zerbst, qui devait illustrer le nom de Catherine II. La politique les rapproche; l'amour les unit. Voulant consacrer son règne par un grand acte, Pierre rappelle de l'exil les condamnés politiques, et

1 Bon-Sens, Courrier français, Gazette des Tribunaux.

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abolit l'odieux tribunal dit Chancellerie privée, qui avait peuplé les déserts d'Irkoust d'un millier de proscrits, jugés sans être entendus.

« Mais la petite vérole vient frapper ce prince. Elle dévaste ses traits, dépouille son front, déforme son corps, si élégant autrefois. Catherine était alors à Moscou. Elle se hate de revenir à Pétersbourg, traverse, en courant, les salons du palais d'hiver, s'élance au-devant de son mari, le regarde sans parler, chancelle, fait un geste d'invincible horreur, et s'évanouit. Son amour est pour jamais éteint : il sera remplacé dans son coeur par le dégoût, la haine, mille passions terribles. Quant à Pierre, quelque chose aussi s'est brisé en lui. Ce regard de Catherine a tué l'homme intelligent et moral. S'il se rappelle vaguement encore qu'il a été beau et aimé, c'est pour s'efforcer de chasser cet acre souvenir au sein de plaisirs honteux. Il affiche hautement ses sympathies allemandes, et veut imposer à sa nouvelle patrie le code Frédéric; mais la noblesse, le clergé, le peuple, ne voient dans cette tentative qu'une insulte à leurs usages, bien qu'au fond il y eût peut-être une lueur de bon sens à tenter d'imposer une législation moins confuse à un pays qui comptait trente-six mille oukases sans une loi régulière, et chez lequel, dans les procès criminels, il était admis débattre l'accusé jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime, ou, s'il persistait à nier, de battre l'accusateur jusqu'à ce qu'il eût rétracté son témoignage»

i Passionné jusqu'au délire pour la discipline prussienne, Pierre III s'adonne, avec une ardeur fébrile, aux plus puérils soins militaires, et commence ainsi la tradition d'un genre de manie devenue héréditaire dans sa famille. En effet, Nicolas I er , comme son grand -père Pierre III, comme son père Paul, comme son frère le grand-duc Michel, ne devait rien voir qui surpassât la tenue réglementaire d'un bataillon; visitant à Odessa le jardin botanique de M. Nordmann, il s'arrêta devant une plantation d'acacias, et s'écria dans une stupeur enthousiaste : « Quels beaux arbres ! ils sont alignes « comme des soldats. »

« Pierre III, je l'ai dit, perdit insensiblement sur le trône les qualités brillantes du grand-duc : il devient extravagant, bizarre, libertin, irréligieux. Catherine, au contraire, affecte des mœurs élégantes et les dehors d'une dévotion profonde ; elle fréquente les églises, dote des monastères, s'agenouille devant les popes, sème l'or dans les isba, et adopte, pour ne le plus quitter, le costume national. Le peuple, l'armée, les prêtres, vantent à l'envi sa beauté, sa grâce, sa piété, sa jeunesse, et le jour où, confiante dans sa popularité et sa force, elle se lève pour déposséder Pierre III , la Russie entière est sa complice. Le malheureux Pierre, hagard, ahuri, sans force de cœur, car son esprit est sans clarté, se voit contraint de signer son abdication. On ne lui épargne aucun genre d'outrages : laissé à demi nu sur un escalier de Péterhoff, où il avait régné en maître, les saint Pierre ac-

m LA SAINTE RUSSIE

courent pour le renier, les Judas pour le vendre, et l'un d'eux, auquel il reprpche de l'avoir délaissé pendant sa fuite à Cronstadt, répond avec une basse ironie : « Le vent soufflait du nord, et j'avais oublié mon manteau. »

« Renfermé à Robscha , à vingt-deux verstes de Pétersbourg, son unique consolation est d'entendre par intervalles une voix bien connue chanter mystérieusement, sous ses croisées, une romance âpre et triste, particulière au génie rêveur et mélancolique de la Russie. Cette voix est celle d'une fille d'honneur de l'impératrice, la charmante et fidèle maîtresse de Pierre III, gâtée naguère par la fortune, mais devenue dans le malheur un ange de dévouement et de repentir.

f Tout finit : le drame eut son dénotaient. Le 6 juillet 1762, quatre officiers entrèrent à la tombée de la nuit dans la maison de chasse de l'hetman des Cosaques Razoumovski, à Mopsa, où Pierre 111 avait été transporté clandestinement. Ce qu'ils y firent, on le devine : l'histoire l'a dit. On raya un empereur de la liste des maisons régnantes. Le lendemain Pierre 111 fut exposé publiquement à Pétersbourg sur un lit de parade. Nul n'approcha trop près du corps. La curiosité du peuple et des courtisans fut discrète. Mademoiselle de Worontzoff osa seule prier aux pieds du cadavre, et la Gazette de la cour apprit à la Russie et au monde que l'époux de Catherine était mort, dans la nuit du 6 juillet, d'une colique hb-

MORROÏDALE.

« Voilà pour le père; voyons le fils.

« Il y eut trace providentielle d'hérédité daiis les préludes, dans la vie, dans la mort même. Grand-duc, Paul Pétrovich avait vécu étranger à la politique et à l'ambition, dans la pratique de la bienfaisance, le culte des arts, la société des gens d'esprit, des imaginations studieuses et des cœurs purs, laissant espérer à la Russie, si Tordre naturel des choses l'appelait à succéder à sa mère Catherine II, un prince tolérant, généreux, austère de mœurs et de sentiments. Empereur, son premier acte, quoique d'une singularité puissante et d'une terrible énergie, ne démentit pas ces prévisions.

a Un archimandrite savait l'endroit où les restes de Pierre III avaient été déposés après le meurtre; c'était dans une chapelle souterraine du monastère de Saint- Alexandre Newski , dont on voit poindre, à l'extrémité de la perspective, les dômes d'azur, étoilés d'or, et les élégants clochers tartares. Paul en fit retirer le corps de son père, et, rappelant des gouvernements de l'intérieur ceux des assassins de Pierre III qui n'avaient pas quitté l'empire, il contraignit ces meurtriers, courbés sous les infirmités et blanchis par 1 âge, à suivre, tète nue, jusqu'à la cathédrale de Kasan, et à porter sur leurs épaules, dans l'enceinte de l'église, le cercueil qui rendait témoignage contre leur passé, — comme ces crucifix du moyen âge qui saignaient à l'anniversaire de la Passion.

« Paul fit plus : il ordonna de placer dans un même

tombeau ce que les ans avaient laissé de Catherine et de

Pierre III, avec cette inscription : « Désunis dans la vie, « unis dans la mort. » Inexprimable vengeance, qui accouplait en quelque sorte sous le linceul les conjoints que, vivants, le crime avait séparés.

« Mais à ces heures d'inspiration grandiose et juste, succéda, degré à degré, une défiance maladive, résultat d une prédisposition organique et d une jeunesse opprimée. Cette défiance s'accrut jusqua la peur, jusqu'à l'oppression, jusqu'au délire. Paul I er a rempli les mémoires du temps de ses excentricités sauvages.

« Cette longue orgie de despotisme se termina, en 1801, par la strangulation du fou couronné.

« l a Gazette officielle annonça cette fois que Paul avait succombé à une attaque d'apoplexie. Telle est d'ailleurs, en Russie, l'indifférence pour de tels événements, qu'un haut fonctionnaire, apprenant que Paul venait d'ôtre étranglé, dans la nuit du 11 au 12 mars, avec l'écharpe d'un officier, répondit sans s émouvoir : « Tant « mieux, nous n'aurons pas de parade demain. »

« De trois de ses fils, l'aîné, Alexandre, tomba, à ses derniers jours, dans les rêveries de I'illuminisme. Une Livonienne, madame de Krudener, lui communiqua ses

tendances mystiques; elle l'attira par son éclatante beauté et ses prédications enthousiastes. Elle ne put rien pourtant contre la décomposition morale qui rongeait le cœur inquiet des fils de Paul. Toutes ces jeunesses cheva^ leresques aboutissaient fatalement à des maturités sans grandeur. Cette femme, à bon droit célèbre par l'éblouis*

sant prestige de son imagination, — femme vraiment femme, — qui fit de la charité un devoir, — mieux qu'un devoir, une joie; qui fonda des maisons de refuge pour les criminels et les pénitents, qui sema autour d'elle les douces paroles et les espoirs spiritualistes, et mourut à Kara-sou-Bazar le même jour qu'Alexandre à Taganrog, fut impuissante à combattre l'instinct morbide d'insensibilité sournoise qui s'était emparé d'un caractère d'abord ouvert à toutes les tendresses. Alexandre promena partout, dans cette Russie où les rayons da soleil sont comptés, au sein de solitudes glacées comme son âme, son incurable mélancolie. C'est afin d'échapper à lui-môme qu'il partit pour Taganrog. Un jour, â cheval, il fut pris d'étranges coliques et s'alita. l es médecins avaient dit : « Ce n'est rien. » Alexandre dit : « C'est fini. » L'agonie lui coupa la parole, et il expira. Poison du corps ou de l'âme, il était mort à la raison avant de l'être à la vie. »

Constantin vient ensuite, portant dans son regard inquiet ef dans ses traits convulsionnés le trouble de son esprit et de son âme.

Les ravages de la nature étaient si profonds sur le visage de ce prince, que les artistes chargés de le fixer sur la toile, — par pudeur, — n'osèrent l'y représenter que de trois quarts. Paul 1 er , pour une raison semblable, n'a vait pas permis qu'on plaçât pendant son règne son effigie sur les monnaies. Il ne se regardait jamais dans un miroir et il faisait enlever toutes les glaces des apparte-

ments qu'il habitait, de peur que sa figure, en s'y réfléchissant, ne lui retraçât douloureusement sa disgrâce

^Constantin avait, suivant Schnitzler, cette même physionomie un peu kalmouque qui avait donné lieu à de si étranges commentaires dans sa jeunesse. Son nez, presque sans liaison avec le front, le défigurait. Ses yeux bleus se cachaient sous d'épais sourcils, dont les longs poils, d'une blancheur de chanvre, étaient toujours en mouvement, et qui tranchaient sur le fond rouge de son visage hâlé.

Cette physionomie, naturellement étrange, prenait, pendant les crises hypocondriaques auxquelles le Césarévitch était sujet, une expression de férocité impatiente qui la rendait redoutable. Constantin rappelait dans ces moments-là le personnage du fameux tableau de Holberg, connu sous le nom de t Thierry, terreur de l'homme. »

Ce prince passait dans son château du Belvédère, à Varsovie, l'inspection d'un corps de recrues. Ces jeunes soldats, arrachés à leurs familles, paraissaient pour la plupart consternés; les visages étaient pâles, les yeux rougis par les larmes ; l'un d'eux ne pouvait retenir ses sanglots.

Constantin n'aimait point les pleurs sous l'uniforme, parce que cela gâte les habits et contriste le maintien. Il

* Lamartine, Histoire de la J\ume.

appela Pofficier et lui ordonna de faire administrer au pleureur vingt-cinq coups de knout.

L'officier ouvrit son carnet, inscrivit le nom du coupable, le nombre de coups, et retourna à son rang.

Constantin continua l'inspection. La recrue qui fermait la ligne était un garçon robuste, à figure ouverte et insouciante.

Le grand-duc s'arrêta. Son regard fauve, perdu au fond de petits yeux enfoncés dans leurs orbites, prit une expression nouvelle, presque souriante.

— Charosko! (très-bien), grommela-t-il d'un air satisfait, voilà un gaillard qui prend gaiement sa fortune.

— Oh ! ce n'est pas pour cela que je ris, dit le jeune soldat, étouffant avec peine, entre ses dents crispées, un rire convulsif.

■— Pourquoi donc?

— Pardon, je ris...

— Eh bien?. . . dit Constantin.

— De ta figure. Jamais je n'en vis de plus drôle. Si tu avais la bonté de te voir, tu ne pourrais pas toi-même t'empêcher de rire *.

Une colère épileptique, peu durable, mais effrayante,

* La langue russe, maigre* sa richesse, se ressent profondément de h servitude du peuple. Un serf, parlant de son seigneur, dira : « Il a la complaisance de penser, il a la bonté de dormir. » Le tu, généralement usité, n'implique aucune idée de familiarité ni d'égalité. Le mougik dit tu au noble, comme il le dit â l'empereur.

m LA SAINTE HUSSIE

oût été, en toute autre circonstance, la conséquence de ces paroles. Cette fois le Césarévitch n'était pas en veine de férocité. Il prit la plaisanterie en homme d'esprit qu'il n'était pas; les éclats du rire le plus franc ébranlèrent les voûtes étonnées du palais. — La naïveté du jeune soldat décida de sa fortune; il fut incorporé dans la garde du grand-duc et reçut autant de roubles argent que son camarade de coups de knout.

Quand le feu ne brûle pas, il réchauffe.

Le Belvédère, bâti pour et par une Française avec laquelle Constantin avait eu longtemps des rapports intimes, était situé en face de la barrière méridionale de Varsovie, non loin deLazenki (les bains).

Demeure taciturne, nul bruit, sauf celui des parades dans la grande cour, n'en troublait le silence habituel. A l'intérieur, les portes s'ouvraient avec mystère, se fermaient avec crainte. Tous les ordres étaient transmis à voix basse par des fantômes en uniforme, façonnés à leur rôle d'ombres par la discipline du knout. Le soir seule ment, le Belvédère prenait vie à la clarté des lumières, car Constantin n'aimait pas l'obscurité. 11 en avait peur.

Parfois, dans ces salles désertes, on voyait passer au bras du grand -duc une femme blanche, aux cheveux bouclés, harmonieuse, charmante, vêtue en fée, — fée elle-même. Elle ne parlait que pour encourager la faiblesse ou tempérer la colère. Cet agneau avait, dans ce cas, la force du lion.

— Mon ami, disait-elle à Constantin, la pensée doit

LA SAINTE RUSSIR

précéder l'action, et chez vous c'est l'action qui précède la pensée.

C'était le bon génie du lieu, Jeanne Grudzinska, princesse de Loviez, que Constantin aima jusqu'à lui sacrifier la lourde couronne que lui assignait l'ordre de succession.

Elle avait entrepris une tache impossible, celle de faire penser et vivre le rocher. Sa vie s'usa dans ce travail ingrat. Madame de Loviez ne put refaire cette nature fatale jusqu'à y éveiller l'amour du bien, mais elle l'arrêta souvent sur la pente du mal. Si ce prince, — le plus farouche Tartare sorti des forêts de la Scythie, — ne fut pas exclusivement un fléau, si même cette existence, qu'assombrirent de si cruelles excentricités, se montre illuminée çà et là par quelques éclairs de justice, l'honneur en revient exclusivement à la belle Polonaise.

Un matin, on lut ces mots sur les murs du Belvédère :

« A louer à dater du jour de l'an 1831. »

Cet avis, tracé par une main inconnue et dont l'invraisemblance put faire sourire jusqu'au grand-duc luimême, renfermait un sens prophétique.

Dans la nuit du 29 novembre, le sommeil du Césarévitch est brusquement interrompu. Au dehors retentissent les cris de Vive la Pologne! Constantin.se lève, ouvre une fenêtre, interroge le crépuscule naissant. Nul doute. L'insurrection est là menaçante, armée. La forêt de Durham s'avance contre le château de Macbeth.

Différent en ce point des princes de sa race, et notamment de ses frères, — tous braves, — Constantin manquait de courage personnel. Au quartier général, où Ton peut se permettre autant de changements de costumes que la fantaisie en suggère, il ne quittait jamais son uniforme pour être plus tôt prêt à fuir *.

Par un motif analogue, sa chambre à coucher était remplie d'issues secrètes. Il n'eut qu'à choisir. L'une délies le conduisit hors du parc.

Il errait à l'aventure dans la campagne, lorsqu'il fut rencontré par le consul de Prusse.

Celui-ci se montra stupéfait en l'apercevant.

Pour tout vêtement, Constantin portait une robe de chambre, un serre-tête et des pantoufles. Cet attirail négligé, hors de place et de saison, encadrait une pâleur livide. Il prit la main du consul.

— Sauvez-moi î lui dit-il.

Le consul le mena, à travers champs, vers une petite maison, habitée par une Allemande.

Cette bonne femme, sans trop se préoccuper des singularités d'attitude et de costume de ses hôtes, leur fournit, sur leur demande, tout ce qu'il fallait pour écrire. En quelques lignes émues comme son âme, Constantin dénonça à l'empereur le mouvement insurrectionnel.

1 Le fait est consigné en propres termes dans les mémoires manuscrits du lieutenant général L***, déposés aux archives impéria.es à Pétersbourg.

LA SAINTE RUSSIE Ul

Cette pièce historique fut tracée sur un chiffon de papier gris et close avec un simple pain à cacheter.

L'Allemande adressa ensuite quelques questions aux voyageurs.

— Je suis étrangère, dit-elle, et ce qui se passe ici ne me regarde pas. N'importe, je trouve que ces braves garçons ont eu de bonnes raisons pour agir comme ils font fait. Quand la corde est trop tendue, il faut nécessairement qu'elle se brise. C'est ce que je répétais chaque matin.

Constantin tressaillit. Il se leva, échangea avec le consul un signe d'intelligence et sortit à la hâte, non sans jeter sur l'hôtesse un de ces regards lumineux et sinistres qui, au Belvédère, signifiaient knout ou Sibérie.

Le Césarévitch ne se crut en sûreté qu'après avoir rejoint les corps de sa garde demeurés fidèles.

Ces troupes passèrent trois jours sous les murs de Varsovie avec le 4 e de chasseurs polonais, — huit mille hommes en tout, — sans oser tenter l'attaque.

La révolution, maîtresse de la ville, s'y organisa. Elle nomma un conseil d'administration provisoire, chargé de poursuivre l'octroi de garanties pour la Constitution.

La Pologne ne demandait pas autre chose. Elle ne se déclara indépendante qu'après avoir perdu tout espoir d'obtenir ces garanties.

Une commission, composée des plus notables citoyens de Varsovie, fut envoyée au grand-duc.

Constantin la reçut au milieu de sa garde. Il était morne et abattu.

— Nous venons, dit le comte Ostrovski, demander à notre souverain l'exécution fidèle de la Constitution.

Cette parole hardie arracha le Césarévitch à son mutisme. Il fit un pas vers le député polonais, et d'un air de menace :

— Qui donc, s'écria-t-il, osera se placer entre cette Constitution et moi?

Le comte tira à demi son sabre du fourreau, et l'y laissa retomber avec force.

La conférence fut rompue.

On sait le reste. La Pologne lutta intrépidement, engloutit deux armées, fut abandonnée de la France, et périt. Sa chute précéda l'asservissement diplomatique de l'Europe, qui, dans la pensée russe, devait précéder son asservissement militaire. Si la Pologne fût restée debout, la guerre d'Orient n'aurait pas eu lieu. Ha fallu mettre sur pied quatre flottes et cinq cent mille soldats pour échapper au péril créé par cette grande lâcheté politique.

« La Pologne avait dit : « Quiconque viendra à moi sera libre et sera régal de tous, car je suis la Liberté. »

« Mais les rois, ayant appris cela, frémirent dans leurs cœurs et dirent : « Nous avons expulsé la liberté de la terre, et voilà qu'elle revient dans la personne d'une nation juste, qui ne sacrifie point à nos idoles; allons et tuons cette nation. » Et ils complotèrent entre eux une trahison.

« Vint d'abord le roi de Prusse, qui embrassa la Pologne et la salua en lui disant : « Mon alliée. » Et il l'avait déjà vendue pour trente villes de la Grande-Pologne, comme Judas avait vendu le Christ pour trente sicles d'argent.

« Et les deux autres rois se jetèrent sur la Pologne, la garrottèrent, et ie Gaulois, étant juge, dit : « En vérité, je ne trouve pas de crime en cette nation; et mon épouse, la France, femme timide, est tourmentée par de mauvais rêves ; cependant, emparez-vous de cette nation et faitesla mourir dans les supplices. »

« il dit, et se lava les mains »

1 Atiam Mickicvica : Actes (te la nation polonaise et des pèlerins polonais.

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