L'EMPEREUR NICOLAS ET LE DOCTEUR MANDT
La meilleure garantie qu'il me suit possible de donner de l'authenticité du récit qu'on va lire est de dire qu'il lut raconté, - moi présent, — à IJreslau, en 1 852, par le d.icteur Mandt lui-même.
M. Mandt était le médecin particulier de l'empereur. Sa réputation scientifique, quoique bien établie, n'égalait pas sa réputation d'habileté. Ses confrères alïopathes iui reprochent d'avoir exagéré la doctrine d'Hahnemann, en inventant la médecine atomistique. Quoi qu'il en soit, M. Mandt, comme praticien, ou parce qu'il poscodait l'oreille du tzar, était, à Pétersbourg, une individualité importante, l'oinnic homme, il a quelque chose de la physionomie prêtée à Faust : c'est un personnage très-froid , très-grau-, tres-dédaigneux, aux traits lins, aux joues maigres, au regard profond, — une de ces personnalités dont l'attitude, le langage, révèlent une force cachée, — celle du bien ou celle du mal. Je déclare (pie, dans ma conviction, la force du docteur Mandt de-
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rive exclusivement du premier principe, et, cela dit, je lui cède la parole.
« Le peu d'influence que m'ont acquise auprès du maître ma position et des rapports de chaque jour a naturellement soulevé l'envie. Ma nationalité étrangère, mon éducation prussienne, les idées avancées qu'on m'attribue, servent de point de départ aux machinations de mes ennemis. Ces intrigues constituent un état de lutte permanent, et les honteux ressorts qu'elles mettent en jeu augmenteraient encore, s'il était possible, l'immense mépris que je ressens pour l'espèce humaine. »
Je renonce à peindre le mouvement de lèvres du docteur en prononçant cette dernière phrase.
« La constitution de l'empereur est excellente, ajoutat-il; mais, comme il la traite en ennemie, et ne s'interdit, malgré son âge, aucun excès, il parvient assez souvent à ébranler ce magnifique édifice.
« A l'époque dont je parle, l'empereur souffrait d'une indisposition tenace, dout la cause restait inconnue : — « crnisa rerum, — le désespoir du médecin comme du philosophe, l'éternel problème! — Mes ennemis, mes amis, et, avant tout, mes confrères, en profitèrent pour m accuser d'imprévoyance, puis d'ignorance, puis d'empoisonnement.
« La rumeur fut grande; elle monta jusqu'au maître.
« Je n'ignorais ni la marche ni les progrès de l'assassinat moral perpétré sur ma personne; mais le rétablis-
sèment de l'empereur était la seule réponse que je pusse opposer à la calomnie. Malheureusement 1 état de Sa Majesté éloignait de plus en plus ce genre de justification.
« Dans ce moment critique, un ordre de la grande-duchesse Hélène 1 m'appela près d'elle.
« La princesse me reçut d'un air froid, sévère, où la menace perçait sous une réserve hautaine. Elle me demanda, pour la forme, des nouvelles de l'empereur, et, sans attendre ma réponse, elle ajouta qu'elle était prévenue, qu'elle veillait, et qu'elle n'abandonnerait cette santé auguste ni à l'ignorance s'il n'y avait qu'ignorance, ni à la trahison s'il y avait trahison. Elle me congédia ensuite, — me laissant dans la double anxiété du soupçon qu'elle venait d'émettre et de l'explication qu'elle refusait d'entendre.
« Un ordre semblable à celui qui m'avait conduit chez la grande-duchesse m'attendait chez moi. J'étais mandé chez son époux, le grand-duc Michel.
<« Je consultai ma montre ; elle marquait neuf heures. C'était l'instant où, chaque matin, depuis quinze ans, j'avais invariablement pris une tasse de café au lait avec deux tartines de pain grillé.
* Je médis qu'au point où en étaient les choses, j'allais être probablement soumis à une rude épreuve, qu'il n'était pas sage de s'y exposer l'estomac vide, que l'équi-
' Fille du prince Paul de Wurtemberg, mariée au grand-dur Michel en 1824.
LA SAINTE RUSSIE U.l
libre physique entretient l'équilibre moral , et que de cette pondération dépend la présence d'esprit, d'où dépend souvent le salut.
« Je me fis apporter mon café, mes tartines grillées, et j'employai à ce repas le quart d'heure que j'y consacrais chaque jour. Je me rendis ensuite chez le grand-duc. Son agitation était extrême.
« En m'apercevant, il s'élança vers moi.
« Je restai immobile, à demi incliné, le chapeau à la main.
a Mon calme l'impressionna sans nul doute; car, au lieu de m'étrangler, comme je m'y attendais, il se contenta de me porter le poing au visage en s' écriant : — m Traître! »
« Je priai respectueusement le prince de vouloir bien me fournir les moyens de repousser une qualification odieuse en me révélant l'erreur qui la motivait.
« — Vous faites le vertueux, reprit le grand-duc, — le philosophe, le stoïque ; — mais je ne me laisserai pas tromper par ces jongleries. — La santé de l'empereur est entre vos mains, vous m'en répondez sur votre vie. Le jour où cette précieuse santé serait compromise, votre savante tête ne tiendrait plus que par un fil à vos épaules.
« Je voulus répliquer. Le grand-duc ne m'en laissa pas le temps.
« — Pas un mot, monsieur; comprenez et sortez!
« Je me retirai, poursuivi par ses menaces.
« Je n'avais pas épuisé les émotions de cette journée
fiévreuse. En mon absence, l'empereur m'avait fait appeler ; un aide de camp m'attendait. Je me hâtai de me rendre à ses ordres.
(( L'empereur était seul, étendu dans un fauteuil à la Voltaire. Sa t*>te de lion se courbait, affaissée par la souffrance; il avait le teint plombé, l'air sombre.
(( Il jeta sur moi un regard pénétrant, et, après quelques minutes d'un silence glacé, me demanda comment je le trouvais.
« Je tâtai le pouls; il était fort et agité, — la langue mauvaise, l'état général alarmant.
a — Eh bien, monsieur? me dit l'empereur.
« 11 m'appelait toujours par mon nom. Cette variante était assurément de mauvais augure.
« — Sire, Votre Majesté a de l'oppression, de la fièvre; il conviendrait de prendre un vomitif.
« A ce mot de vomitif, -r- auquel, pour bien comprendre l'effet qu'il devait produire sur l'esprit du maître, il faut rattacher les bruits d'empoisonnement en circulation depuis deux jours, — l'empereur releva brusquement la tête :
« — Un vomitif! vous ne m'en avez jamais ordonné !
« — C'est vrai; mais la belle santé de Votre Majesté en a toujours rendu l'emploi inutile.
« — Et vous jugez devoir faire aujourd'hui cet essai pour la première fois?
« — Oui, sire.
a L'empereur m'ordonna de préparer le remède. Je
passai dans le laboratoire contigu à son cabinet, et ne tardai pas à en revenir, un verre à la main. — Sa Majesté le prit, regarda le contenu d'abord, moi ensuite, et but.
« L'action du médicament ne tarda pas à se faire sentir, mais la nature des expectorations ne me satisfit point.
« Un autre vomitif me parut nécessaire.
« L'empereur prit la seconde potion comme la première, après un court moment d'hésitation, dominé par un puissant effort de volonté.
« De nouvelles expectorations eurent lieu.
« Épuisé par cette double lutte physique et morale, l'empereur souleva sa tête pâlie, et me dit d'un ton de sourde colère :
« — Est-ce fini?
« — Non, sire, car il me faut de la bile.
« — C'est-à-dire qu'il vous faut mes entrailles; soit. Mais retenez bien ceci : Je veux. . .
« La manière dont ce mot fut accentué rendait sa signification saisissante.
« — Je veux que celui-ci fasse de l'effet !
« Bien que parfaitement calme en apparence, et en réalité maître de moi, je n'en avais pas moins conscience de l'extrême gravité de la situation. 11 fallait, ou guérir le tzar, ou confirmer d'abominables soupçons, auxquels le genre de traitemeut adopté ne manquerait pas de donner une autorité formidable; faire ce que je commençais
à croire impossible, ou perdre l'honneur. — Je ne parle pas de la vie, qui ne vaut pas la peine qu'on la défende. — Pénétré du péril et de la responsabilité, je triplai, à tous risques, les doses dans la dernière préparation, — celle qui devait faire de l'effet, soiis peine de mort, et la présentai à l'empereur.
« Les vomissements furent immédiats, complets.
« Le maître s'enquit si j'étais content.
« — Votre Majesté est hors de tout danger, répondis-je.
« Nous nous séparâmes.
« Le lendemain je trouvai l'empereur debout, plein de force.
« — Savez-vous, Mandt, me dit-il, qu'hier, tandis que vous me traitiez, je croyais à un empoisonnement ?
u — Je le savais, sire!
h — Vous le saviez!... et vous avez osé me conseiller des vomitifs?
« — L'état de Votre Majesté l'exigeait.
« — Mais, si cela eût mal tourné, qu'auraient dit vos ennemis? — car vous en avez, et beaucoup...
« — Ils auraient affirmé après ce qu'ils ont insinue avant : on m'aurait appelé Mandt l'empoisonneur.
« — Et cette pensée ne vous a point arrêté
« — C'était mon devoir.
'< L'empereur me tendit la main. »