LE KNOUT INVISIBLE
La Providence a, ici-bas, son knout invisible.
Nicolas Paulovitcli avait passe tout son règne à préparer contre l'Europe une machine «Je guerre.
Mise en action, elle ne produisit pour lui que des désastres.
Sa réputation d'invincible et d'infaillible reçut un double échec en Crimée et à Vienne.
Le tzar se llattail d'avoir organisé la victoire. 11 croyai fermement à l'énervement des races occidentales. Sa diplomatie à l'étranger entretenait cette illusion ; elle augmentait l'idée qu'il s'était faite de sa puissance morale; elle enracinait dans son esprit la conviction que, dans sa levée de boucliers contre l'Orient, l'Europe le laisserait l'aire, dùt-il ne s'arrêter qu'à Constantinople.
Trompé par ce faux optique, Nicolas décréta la guerre à la Turquie.
Ce défi, jeté' a l'Orient et à la conscience de l'Europe, eut, pour la politique russe, des conséquences inattendues et fatales. Les deux grandes épées du globe, unies
pour la première fois, se donnèrent la main par-dessus une haine de huit siècles.
Poussées, malgré elles, dans la lutte, ces races, que les convictions du tzar condamnaient à l'impuissance, firent des prodiges de vitalité.
La situation humiliante qui en résulta pour la Russie était l'œuvre personnelle du tzar. 11 en ressentit profondément le contre-coup. Dès cette époque, sa physionomie s'altère. Sa taille, Gère et martiale, commence à se courber. La lecture des ouvrages étrangers et des journaux, à laquelle il se livre avec une opiniâtreté maladive, l'attriste et l'irrite.
In simple dessin dans un journal français, le Charivari, l'impressionne au point de provoquer une crise bilieuse.
Ce dessin, d'une simplicité éloquente, représentait la Hussie sous la forme d'un édifice à moitié brisé, dont la main du tzar, en s'appuyant, faisait tomber les morceaux, tandis que les ombres de Pierre et de Catherine, debout près du monument, étendaient vers lui leurs bras d'un air indigné, en s'écriant : « Tu seras maudit! n
Nicolas eut le malheur, réservé à peu d'hommes placés sur ces hauteurs, d'être, de son vivant, pesé, jugé, condamné.
« Il avait vécu estimé, il mourut coupable; disons plus,
il mourut déjà puni. L'Europe sommeillait, il la réveilla
en sursaut. La Russie ne pouvait que perdre à cette po-
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itique : perdre de l'estime, perdre des alliances, perdre du temps, perdre des hommes, perdre des mers. »
Toutes ces conséquences se dressèrent, après les premières défaites subies, devant le tzar surpris et déru
L'homme-matière succomba dans l'épreuve ; l'hommevolonté demeura debout jusqu'à la fin.
L'empereur Nicolas ne fut pas un génie, mais un caractère.
On a surnommé Ivan IV le Terrible, Pierre I er le Grand f Catherine H Y Heureuse; on appellera Nicolas Paulovitch Y Inflexible.
L'hiver de 1855, — un hiver russe excessif, — sévissait à Saint-Pétersbourg.
Sourd à tous les avis, le tzar ne cesse de faire manœuvrer ses troupes.
Le 14 février, il est atteint de la grippe. Le 19, il prend le lit, dans cette même petite et humble salle voûtée, à une seule fenêtre, et perdue au fond du palais d'hiver, qui, pendant quinze ans, lui servit à la fois de chambre à coucher et de cabinet de travail. Cette salle, pour tout ameublement, contenait : un lit de camp en fer, le bureau sur lequel l'autocrate écrivait, le guéridon où il déposait son casque, des bustes de famille, quelques toiles à sujets de guerre, peints par H. Vernet, la statuette en bronze de Napoléon, un vieux fusil de munition et le manteau troué de l'empereur Alexandre.
Une parade était annoncée pour le 22. Le tzar manifeste l'intention de s'y rendre*
— Il n'y a pas un chirurgien militaire, lui dit son médecin, qui permît à un simple soldat de quitter I hôpital dans J état où vous êtes.
Nicolas passe outre, monte en traîneau, inspecte ses grenadiers.
A son retour, la toux, dont il souffrait depuis plusieurs jours, devint plus violente. Il eut le frisson. La fièvre se déclara et ne le quitta plus. Sa prostration physique s'accrut visiblement à la nouvelle de la tentative infructueuse des Russes contre Eupatoria. Jusqu'au f' r mars le mal ne fit qu'empirer.
Ce jour-là, l'empereur, surprenant sa femme en prières aux pieds de son lit, eut, pour la première fois, conscience de sa situation.
— Pourquoi priez vous ? lui demanda-t-il.
— Pour le rétablissement de votre santé.
— Suis-je donc en péril ?
Alexandra Feodorovna essaya une négation, mais ses larmes éclatèrent; elles démentirent son pieux mensonge.
L'empereur ne s'y trompa pas.
— Allez-vous reposer, dit-il à l'impératrice.
fit venir le docteur Mandt, son médecin intime, l'interrogea ën ami et en maître :
— Point d'arrière-pensée, Mandt, lui dit-il. Parlezmoi franchement, je le veux! Où en suis-je? Y a-t-il danger et danger immédiat?
Le docteur ne dissimula point que le poumon gauche ne fût attaqué.
— Entendez-vous par là qu'il soit menacé de paralysie?
— Ce résultat est à craindre, mais nous espérons encore.
— Je vous remercie, reprit l'empereur, vos paroles mont éclairé. Je sais maintenant ce qu'il me reste à faire.
Peu de temps après, il reçut la communion dos mains de rarchi prêtre Bajanoff, puis il donna dans un entretien demeuré secret, ses instructions à l'héritier du trône.
Il adresse ensuite individuellement ses adieux à tous les membres de sa famille, à ses ministres, à ses familiers, à ses serviteurs, aux grenadiers de garde au palais.
A madame de Roébuch, femme de chambre de l'impératrice, il recommande de saluer de sa part son cher Poterhol'f.
Sa pensée paraît, dès lors, se concentrer uniquement sur l'impératrice. 11 lui prend la main, la retient dans les siennes et lui dit :
— Vous avez toujours été mon ange gardien !
Parole douce, parole juste !
Chargée d'une double mission, l'une de protection envers ses peuples, l'autre de dévouement envers son mari,
Charlotte de Prusse 1 les a remplies dignement toutes deux. Les instituts de bienfaisance créés en ttussie sous son patronage témoignent , non d'une bienveillance banale, mais d'une active et féconde sollicitude.
Quant à son affection pour le tzar, elle s'est manifestée d'une manière touchante en cent occasions. La dernière preuve qu'elle en ait donné fut de passer auprès de lui, à Saint-Pétersbourg, l'hiver de 1853, malgré l'affection de poitrine, ancienne et menaçante, qui rend ce climat meurtrier pour elle durant la mauvaise saison.
Singulières justices ou mystérieuses préférences du destin! Cette nature, épuisée par les émotions du cœur et les exigences fiévreuses de la vie des cours, ce roseau à demi brisé, dont un voyageur français disait déjà en 18^9 : « L'impératrice se meurt à la peine, » devait voir tomber le colosse et lui survivre.
La fin approchait, lorsqu'on annonça à l'empereur le fils du prince Menschikoff, porteur de dépèches de Crimée.
Il refuse d'en prendre connaissance.
— Cet intérêt même, dit-il, ne saurait me rattachera la terre.
Pourtant une préoccupation politique, se mêlant à l'agonie, révèle la pensée intime dans le secret de la mort. S'adressant à l'impératrice :
4 Charlotte-Louise, fille ainée de Frédéric -Guillaume, roi de Prusse, mariée à Nicolas le 15 juillet 1817, après avoir embrassé la religion grecque sons le non» d'Alexandra-Feodorovna.
— Dites à Fritz (le roi de Prusse) de rester fidèle à la Russie et de ne pas oublier les paroles de papa.
Et le 2 mars, à midi vingt minutes, cet homme qui s'était cru l>ieu expire comme un simple mortel, sur un matelas de foin, avec un manteau de soldat pour couverture.
1/empereur Nicolas, — pourquoi ne pas le dire? — est mort d'étonnement et de colère.
Sa tombe a été creusée à Inkermann et à Vienne.
Cette mort fut une solution. Elle rendit possible une transaction pacifique qu'on eût, sans elle, vainement attendue de la Russie. Si ce tzar, dont le courage moral égalait l'immense orgueil, ne fût pas tombé ainsi, à l'improviste, en pleine maturité et en pleine puissance, la guerre de Crimée, — tout porte à le croire, — n'eût été que la préface d'un livre sanglant, dont la dernière paçe se serait écrite, avec l'épée, à Pétersbourg.