MARTYROLOGE DE LA PENSÉE RUSSE
Les tzars ont traité la pensée tomme toutes les forces de leur empire, — en esclave. Ils ont mis le sabre et le pied sur elle; mais ni ce pied ni ce sabre n'ont pu l'empêcher d'accomplir ses destinées. On suivra le mouvement ascensionnel de la pensée russe dans les exemples que nous allons citer, et qui appartiennent aux diverses phases de son histoire. On peut nier le progrès, on peut l'amener à se nier lui-même, cela s'est vu et se verra tant qu'il y aura des hommes, c'est -à-dire des âmes défaillantes; mais il n'en existe pas moins, et n'en suit pas moins dans l'ombre sa marche nécessairement victorieuse.
Des plumes françaises ont fait l'éloge d'Alexandre; c'était relativement un prince doux et humain ; on lui prêta même des tendances libérales pendant la première partie de sa vie. Voici pourtant de quelle manière il réprimait dans ses États les écarts ou plutôt les franchises de la pensée.
Pouchkine, à peine entré dans le monde littéraire, publia une ode révélant d'admirables instincts poétiques,
mais qui, par quelques cfités, se rattachait à la politique. Peu de jours après, il reçut l'ordre de se rendre chez le gouverneur général de Pétershourg, Miloradovitch f .
Jamais homme n'aborda sans émotion ce centre mvstérieux auquel viennent aboutir, avec les quarante-deux sièges et les nombreux quartals de la ville, les ramifications éparses et insaisissables d'une police qui a élevé à un point qu'il n'est plus donné de dépasser l'immoralité de l'espionnage, le zèle de l'obéissanco et la brutalité silencieuse de la répression.
Le cœur du poëte battait fort quand il pénétra chez le gouverneur; mais l'air souriant de ce dernier le rassura.
— Vous êtes bien l'auteur de cette pièce? demanda Miloradovitch en lui présentant un manuscrit.
— Oui, Excellence.
— Ce sont là de beaux vers, reprit le gouverneur. Vous avez du talent, monsieur Pouchkine, et ne devez point en rester là. Chantez les bouleaux pleureurs et les mélèzes embaumés des iles, nos nuits transparentes, qui rivalisent avec le soleil, les clairs de lune sur les clochers d'Isaac, les flots bleus de la Baltique, les effets de neige dans les steppes, les mœurs patriarcales des isba, l'immortelle
4 Le général Miloradovitch s'était illustré par ses prouesses durant les guerre» de l'Empire. C'était un officier d'une extrême bravoure; on l'avait surnommé le Murât russe. — Du reste, sans connaissances militaires ni talents administratifs. Il tut tué pendant l'insurrection de 1825. Knkofski lui tira à bout portant un coup de pistolet. Le dernier regret qu'il exprima fut de mourir d'une Italie russe.
gloire des armées russes ;*ce sont là des motifs fecoiids, inépuisables. Quant à la politique, sachez, jeune homme, qu elle ne regarde pas les poètes. Sa Majesté a lu vos vei>. Elle pouvait vous traiter en criminel d'État, elle ne l'a pas voulu ; vous en serez quitte pour une légère correction.
— Une correction ! répéta le poëte consterné.
— Oh! moins que rien, dit le gouverneur, une pénitence de jeune fille : trente coups de verges.
— Mais la honte '
— Jeune homme, reprit sévèrement Miloradovitch, il ne peut y avoir de honte à se soumettre aux ordres de l'empereur.
Et, prenant le bras du poëte, il le mena vers une porte pratiquée au fond de son cabinet.
— Entrez, lui dit-il, et tranquillisez-vous; ce sera l'affaire d'un instant.
Pouchkine pénétra dans une salle basse, étroite, à demi éclairée par une lucarne pratiquée au plafond. Un fauteuil à ba.>cule occupait le centre de la pièce; deux soldats se tenaient de chaque coté du fauteuil, roides, immobiles et armés de longues baguettes pliante?, qui, sans avoir l'effet prompt et meurtrier du knout, \ euvent, à la rigueur, au moyen d'une simple multiplication, tuer comme lui.
Un troisième individu, portant les insignes de caporal , semblait présider à l'opération.
Ce dernier posa la main sur l'épaule de Pouchkine Sa
redingote, son gilet, lui furent successivement enlevés, et l'exécuteur abaissa le pantalon jusqu'à la hauteur des boites. *
Mais Pouchkine, saisi d'une idée subite, repoussa vivement le caporal, releva son pantalon, et s'enfuit dans le bureau du bon ordre.
— Pardon, Excellence, s'écria Pouchkine; mais vous n'avez pas dit s'il était spécifié dans l'arrêt de Sa Majesté que l'exécution se ferait avec ou sans le pantalon.
— Qu'importe? dit le ministre.
— Cela peut vous être fort indifférent, mais cela m'importe beaucoup à moi. ,
La question causa quelque embarras à Miloradovitch, car les instructions impériales n'avaient pas prévu le cas; mais la logique russe lui vint en aide.
— L'empereur, répondit-il, a ordonné de frapper fort et de faire mal ; donc, c'est sans le pantalon.
\\ il reconduisit une seconde fois, et toujours avec la même politesse, Pouchkine, plus mort que vif, jusqu'à la porte du cabinet. Puis, ayant jeté un regard mécontent sur les trois hommes, il se retira.
Les soldats comprirent l'expression de ce regard. En un instant Pouchkine fut déshabillé, assis et renversé par la bascule.
Le jeune poète n'endura pas son supplice avec le calme d'un stoïcien : il ne se souvint en ce moment ni de la goutte de Posidonîus ni des douze livres de Marc-Aurèle. Il pleurait à chaudes larmes et poussait des cris horribles.
Les exécuteurs, courroucés de ses délicatesses, se montrèrent sans pitié.
Un Anglais, victime d'un acte arbitraire, disait à l'officier chargé de l'exécuter : « Mon ami, que je vous plains d'être Russe ! »
L'acte arbitraire dont il avait été victime se grava dans l'esprit de Pouchkine, et l'impression qu'elle y laissa exerça sur la direction de ses travaux une influence décisive. Il renonça complètement aux questions politiques et sociales, et en même temps à cette indépendance individuelle de l'esprit qui avait été le rêve de sa jeunesse. H se condamna ainsi à un néant volontaire, et passa sa vie à lutter contre sa propre pensée. Plus d'une fois le poëte fut tenté de rentrer dans ses voies; mais la force lui manqua toujours. '
Cette chute profonde, dont ni les" émotions effrénées du jeu, ni les sombres joies des orgies nocturnes, ne purent effacer le sentiment, remplit d'amertume sa courte carrière.
« Il pleure, parce que la jeunesse l'a trompé, parce qu'il a vu tous les rêves de ses beaux jours détruits, le rêve de l'amour, le rêve de la liberté, le rêve de la gloire; et il s'écrie entin : « Je ne vois pas de but devant moi. »
Pouchkine laissa percer son angoisse morale dans la pièce suivante, où il s'arme d'un courage factice contre l'opinion, — le courage du transfuge.
« Un poëte inspiré chantait en touchant d'une manière insouciante, mais habile, les cordes de sa lyre; — il
m LA SAINTE RUSSIE
chantait, et la foule orgueilleuse et froide l'entourait en qualité de juge.
« Ce peuple profane l'écoutait avec une stupide curiosité, et il disait : — Pourquoi tourmente-t-il ainsi ses cordes, et fatigue- t-il nos oreilles? — Quel but se proposetil? — Ces sons, que racontent-ils, qu'enseignent-ils? — Vainement il nous fait battre le cœur, il s'en saisit, il fait de nous le jouet de ses caprices, sorcier qu'il est, son chant est libre et impétueux comme le vent, et comme le vent il est stérile. — Qu'y avons-nous gagné?
« — Tais-toi, populace stupide, esclave volontaire des soucis, des besoins et des misères de chaque jour, ta parole me fait mal au cœur. Ver sorti de terre, qu as-tu de commun avec les enfants du ciel? A toi la nourriture et le gain! Tu estimerais la statue de l'Apollon du Belvédère d'après le poids du marbre, et le pot où tu fais cuire ta nourriture excite en toi des sentiments plus forts que le Dieu de beauté.
« — Mais, si tu es le favori du ciel, si tu es l'envoyé du Seigneur, tu dois mettre ta puissance a notre service. Forme le cœur de tes frères, nous sommes méticuleux, nous sommes astucieux, impudiques, méchants, ingrats; nous nous sentons le cœur de boue, et l'âme pleine de pourriture. Toi, rempli de l'amour du prochain, lu peux nous donner des leçons sévères; nous promettons de t'écouter.
« — Allez-vous-en? — Que pourrait faire de vous un poëte doux ot paisible?— Continuez à vous pétrifier tram
LA SAINTE RUSSIE m
|uillement dans votre bassesse. Lui, il n'a pas la force de vous donner l'âme, et je sens dans votre souffle l'air des tombeaux. Pour vous corriger de vos basses et mauvaises passions, vous aviez, jusqu'à présent, le fouet, le cachot et la hache ; cela doit vous suffire, vils esclaves * Dans nos villes, on fait balayer chaque jour les rues, mais avezvous jamais vu le prêtre quitter le saint sacrifice et prendre le balai pour vous faciliter ainsi le chemin de la vie? Ce n'est pas pour exploiter les passions du vulgaire, ce n'est pas pour être utile au public, ce n'est pas pour lutter avec la main brutale que nous sommes envoyés ici. Nous vivons d'inspirations, nous les répandons en harmonie et en prières. »
Pouchkine, après sa mésaventure, avait été relégué dans les provinces méridionales de l'empire. Ce fut dans les méditations et les tristesses de cet exil qu'il composa ses poésies lyriques : Roustan et Ludmilla, le Prisonnier du Caucase, Baktchessarais-kaja Fontanna (la Fontaine de Baktcheh-saraï ), et prépara YOnéguine et Boris Godoxmoffy ses chefs-d'œuvre.
Onéguine n'est pas un simple héros de roman ou de poëme : c'est un type, un homme doué de la puissance du mouvement, et qui ne peut marcher; doué d'entendement, et qui ne peut penser ; doué des organes de l'articulation, et qui ne peut parler; un homme que la soif
dévore, et qui ne peut boire. C'est le Russe intellectuel, c'est Touchkine.
Le pêcheur d'Arkhangel Lomonosoff, le mirza tartare
Gabriel Derjavin, Karamsin, l'historien aux formes classiques, Kryloffle fabuliste, Joukovsky, reflet du romantisme allemand, comme Batiuchkow le fut du romantisme espagnol et italien et Yiazemski du romantisme français, tous ces portes, — les premiers franchement nationaux, les autres complètement imitateurs, avaient, par de brillantes tentatives, préparé le travail de formation de la pensée russe. Pouchkine donna un corps à ces aspirations, et réunit dans un môme foyer ces rayons épars. La langue russe actuelle, — lune des plus belles de l'Europe, — sortit de cette alchimie littéraire. Pouchkine fit pour elle ce que Corneille avait fait pour la sienne, et marqua, en la résumant, une phase dans l'histoire du développement de la littérature nationale de son pays *.
L'abnégation morale du poète, son détachement du mouvement social, son dédain affecté des intérêts huma- , nitaires, avaient porté leurs fruits. 11 rentra en grâce après le couronnement de l'empereur Nicolas, et fit en volontaire la campagne d'Asie contre les Turcs dans l'armée de Paskévitch. A son retour, il fut nommé historiographe de l'empereur et gentilhomme de la chambre. Nicolas le chargea d'écrire l'histoire de Pierre I er , de ce
1 La littérature rus!»e en compte trois : la première, qui commence à l'introduction du christianisme et de la liturgie slave, sous le règne de Wladimir (988), cl se prolonge jusqu'à Pierre T r ; la seconde qui va de Pierre I" jusqu'à la lin du dix-huitième siècle; la 'troisième, résumée en Pouchkine.
(Voir Y Ethnographie des peuples slaves, par le savant professeur Ichèke, P.-J. Schafarik.)
tzar qui avait mutilé la pensée russe, dont lui, Pouchkine, s'était fait le restaurateur. Mais la mort ne permit pas à cette œuvre de s'accomplir. La balle de Danthès 1 épargna ce supplice à Pouchkine.
On a raconté de différentes manières et commenté diversement les causes de cet événement, spr lequel plane encore un voile de mystère. Nous sommes en mesure de donner ici, avec la version exacte, quelques détails nouveaux.
Des précédents décisifs attestent que Pouchkine en fut le provocateur. Longtemps avant le duel, il avait déclaré à madame Élisa Hitroff, qui lui reprochait l'injure de ses soupçons contre sa femme, qu'il n'avait encore aucune preuve de sa trahison, mais qu'il ne pouvait supporter la pensée que son âme était déjà vacillante. Des dénonciations anonymes accélérèrent la catastrophe. Pouchkine reçut le môme jour, parla poste, dix-huit lettres contenant des patentes de mari trompé. Ces lettres étaient signées par Tex-grand veneur Narischkin, et contresignées par le comte Zouboff, célèbres tous deux par leurs désastres matrimoniaux.
Toutes les ardeurs du sang arabe qu'il tenait de sa mère* s enflammèrent à celte lecture. Il courut chez Danthès, et, lui montrant les lettres^ exigea une réparation.
1 Officier aux gardes, fils adoptifdu baron Hœchkeren, ministre de Hollande.
* Petite-fille du nègre Annibal, favori de Pierre I", et général, mort presque centenaire sous Catherine II.
Celui-ci, pour toute réponse, lui demanda la main de mademoiselle Gantchareff, sœur aînée de madame Pouchkine. Le mariage se fit, mais de nouvelles dénonciations év eillèrent de nouveaux doutes. Pouchkine poussa la brutalité envers Danthés jusqu a l'outrage et rendit une rencontre inévitable.
Le duel eut lieu dans un bois de bouleaux, à quelques werstes de Pétersbourg, derrière le village neuf (Novoï Drevnïa).
Danthés fit feu le premier. Pouchkine, quoique blessé mortellement, eut la force de se relever et de tirer à son tour. Dan thés, atteint à l'épaule gauche, tomba. Pouchkine crut l'avoir tué. Il lui jeta son pistolet à la tète. « Je pensais, dit-il, que la mort de cet homme me ferait plus de plaisir. »
On le ramena en ville dans le traîneau de Danthès. Sur son lit de mort, il écrivit au tzar en lui recommandant sa famille. Nicolas lui dépêcha Joukovsky le poëte, — le môme qui, — à la mort du général Môrder, fut chargé de l'éducation du Césarévitch Alexandre, — pour l'engager à détruire ce que ses manuscrits pouvaient contenir de compromettant. II lui fit remettre en même temps, par le docteur Arendt, le billet suivant, écrit de sa main, au crayon :
« Si la Providence a décidé que nous ne pourrions plus « nous revoir, je vous déclare que je vous pardonne, et, « si vous avez le désir de me témoigner de l'affection, << vous suivrez en mourant les préceptes de la religion et
« d'un bon chrétien, comme moi j'aurai soin de votre « femme et de vos enfants. »
Ce qui signifiait, sous les réserves du langage officiel : « Vous détruirez ce que vous avez pu écrire, dans le secret et la liberté de l'intelligence, contre mon gouvernement et ma personne; et, à ces conditions, j'assurerai l'existence matérielle de votre famille. »
Pouchkine, sur lequel planait l'esprit de la mort, n'était plus maître du choix; il accepta le marche.
Ce suprême effort accompli, il retomba sur sa couche en disant :
— C'est fini !
— Quoi? lui demanda une personne agenouillée au pied du lit.
— La vie ! répondit-il.
C'était le c 2 janvier 1858.
La maison du poëte n'avait pas cessé, pendant l'agonie, d'être entourée d'une foule immense. Les salons étaient encombrés; et comme il se présentait sans cesse de nouveaux visiteurs, les domestiques déclarèrent qu'ils ne permettraient l'entrée qu'aux amis du moribond.
— Laissez-nous donc passer, dirent ces hommes; la Russie entière est l'amie de Pouchkine.
Le poëte logeait à deux pas du palais d'Hiver. L'empereur, rapporte un écrivain russe, put, de ses fenêtres, contempler la foule ; il en conçut de la jalousie, et confisqua au public les funérailles. On transporta furtivement, par une nuit glaciale, le corps de Pouchkine, entouré' de
gendarmes, dans une autre église que celle de la paroisse. Là, un prêtre lut hâtivement la messe des morts ; un traîneau conduisit le corps du poëte dans un couvent du^ gouvernement de Pskow, où se trouvaient ses terres. Lorsque la foule se porta à l'église, la neige avait déjà effacé toute trace du convoi.
L'empereur Nicolas accorda six mille roubles de pension à la veuve, et quinze cents roubles à chacun des enfants de Pouchkine. Il paya ses dettes, et se chargea de l'impression de ses œuvres complètes.
Œuvres incomplètes toutefois, malgré leur titre, où le génie ne se révèle qu'à côté des défaillances du cœur. Pouchkine avait laissé son âme dans sa correspondance et ses manuscrits secrets ; il la vendit sur son lit d'agonie, et n'emporta pas môme la consolation, — la seule qui soutienne le penseur opprimé par les hommes et par les temps, — d'être vengé de sa vie par sa mort.
Un poëte aussi, un penseur sombre, qui n'accepta la société ni dans le fait ni pour la forme, comme l'avait fait le chantre A'Onéguine, qui ne sacrifia aucune conviction au désir de la paix, resta lui-même jusqu'au bout, dur, atrabilaire, inflexible, et dont la courte vie fut une bataille perdue, l'auteuT du Héros de nos jours, Lermontoff, plongé dans le marasme du dégoût, fut réveillé en sursaut par cette mort. Il osa parler d'expiation, demander que justice fût. faite des dénonciateurs, les vrais meurtriers de Pouchkine. ^Vengeance, empereur! » s'é-
cria-t-il. Au mot vengeance, Nicolas répondit par le mot exil. — Lermontoff fut déporté au Caucase. Il y mourut en 1841, frappé en duel, comme Pouchkine l'avait été. Triste refuge de ces têtes pensantes! Ils se jettent devant une balle pour en finir ; ils donnent leur vie pour rien, parce qu'ils n'y attachent aucun prix et qu'en réalité elle ne vaut rien pour eux.
On creusa la fosse de Lermontoff dans la même terre qui venait de dévorer un autre proscrit, un condamné du 26 décembre : le prince Odoiefsky.
Conrad Ryléïef commença, comme Pouchkine, par des poésies libérales; mais il ne s'arrêta pas, comme lui, en chemin; il alla jusqu'au bout, et paya son apostolat de sa vie. Dans une pièce demeurée inédite,— « La Confession de Nalivaïko, » il avait prévu lui-même sa destinée, en ces termes :
« Le peuple gémit en vain dans les fers ; il n'exprime que des plaintes inutiles... 0 mon père! la haine des Poonais s'est emparée de moi, et mon œil est devenu rêveur, morne et sauvage. Mon âme languit dans la servitude qui l'oppresse. Nuit et jour, une seule pensée me poursuit comme une ombre. Elle m'agite, et dans le repos du champ paternel, et dans la bruyante caravane, et dans la chaleur de la mêlée, et pendant la prière au pied des saints autels : « Il est temps, murmure incessamment une voix « secrète, il est temps d'immoler tous les tyrans de IX 1 - « kraine. »
t Je ne l'ignore pas : un abîme s'ouvre devant le premier qui s'élève contre les oppresseurs d'une nation. Le destin m'a choisi... Mais, dites-le-moi, dans quel pays, dans quel siècle, l'indépendance reconquise n'a-t-ellepas voulu des victimes?.. Je mourrai pour le pays qui m'a vu naître !... Je lésais, je le sens, et c'est avec délices, ô mon père! que je bénis le sort qui m'est réservé. »
A sa sortie du corps des cadets, — Ryléïef entra dans l'armée comme sous-lieutenant; mais il abandonna bientôt la carrière militaire pour les fonctions de secrétaire du tribunal criminel de Saint-Pétersbourg. Dans cette position, comme dans la précédente, il refusa de recevoir aucun traitement de l'État. De 1825 à 1825, il rédigea, en collaboration avec son ami, Alexandre Bestoujef f , un almanach intitulé : « L étoile polaire. » — ( Severnaïa zvesda.)
Ryléïef était une haute intelligence, un noble cœur. Le rapport officiel de la commission d'enquête lui-même en fournit la preuve. Un patriotisme ardent était son unique mobile. — Il voulaitla liberté, telle qu'il l'avait rêvée
1 Alexandre Bestoujef lui, à la suite de l'insurrection de décembre, condamné à mort parla haule cour; mais l'empereur commua sa peine en celle des travaux forcés pendant vingt ans et en un exil perpétuel en Sibérie. Après avoir passé cinq années à Yakoust, il demanda à servir, comme simple soldat, dans l'armée du Caucase, fit partie de la garnison de Derbent, et fut tué, en 1837, par les Tclierkesses. En 1853. il avait publié, sous le pseudonyme du Cosaque Marlinski, un volume de Nouvelles, qui lui assure une place distinguée dans la littérature de son pays.
enfant, telle qu'il l'avait cbantée poëte, — pure de crimes. Les moyens violents lui étaient antipathiques, et il répudiait, de toutes les forces de son âme généreuse, l'assassinat, qui n'a jamais servi une cause, — même quand le poignard fut dans la main de Brutus.
Ryléïef, — grâce à sa fermeté de caractère et à son élévation d'esprit, — exerça une influence prépondérante sur la société du Nord. Toutefois il n'en eut pas la direction : elle fut remise au prince Serge Troubetskoï, — nom célèbre pour avoir été en compétition avec celui des Romanoff, lors de l'élection nationale de 1 61 5, et sur lequel le dévouement d'une noble femme a jeté, de nos jours, — un nouveau lustre.
Le prince Serge était un homme instruit et animé d'intentions patriotiques, mais faible, et tout à fait incapable de remplir le rôle qu'il avait eu la présomption d'accepter.
Au jour du péril, il manqua à l'insurrection ; elle l'attendit en vain sur la place d'isaac. Tandis qu'elle périssait, noyée dans le sang, son chef, éperdu, se réfugiait à l'état-major général, soit pour y constater un alibi, soit pour se faire absoudre par une défection. L'empereur lui fit grâce de la vie, — non de la Sibérie ni des mines.
— Si vous avez le désir de vivre, lui dit-il avec dédain, vivez !
N'insistons pas.
Cet infortuné a passé trente ans en Sibérie.
L'héroïsme de la femme a, d'ailleurs, couvert les défaillances de l'homme.
LA SAINTE HUSSIK
Elle s'attacha à lui dans son malheur plus étroitement qu'elle ne le fit jamais dans ses prospérités. Elle lui dit comme Ruth à Noémi : « Là où tu iras , j'irai ; et où tu mourras, je mourrai, et je serai ensevelie. »
Pendant son exil, elle eut cinq enfants. Quand ils furent en âge de s'instruire, leur mère, qui,— de sa vie, — n'avait rien demandé à l'empereur, exprima le désir de les envoyer à Saint-Pétersbourg.
Nicolas répondit :
— Les enfants des galériens, galériens eux- mêmes, n'ont pas besoin d'être savants.
Pestel personnifiait la pensée pratique et politique du mouvement, dont Ryléïef représentait la tendance abstraite et littéraire.
H était fils du gouverneur général de la Sibérie. Son éducation se fit à Pétersbourg, dans le corps des pages. Il en sortit avec le grade d'enseigne.
Il servait comme officier pendant la campagne de France. On rapportequ'à Bar-sur-Aube, voyant des Bavarois maltraiter les habitants, il ne voulut pas se souvenir que ces Allemands étaient alliés des Russes, et fondit sur eux avec ses soldats.
Longtemps aide de camp du prince Witgenslein, il commandait, lors de l'insurrection de décembre, le régiment des dragons de Viatka. C'était un de ces fermes esprits qui s'assignent un but, y marchent, l'atteignent, ou meurent.
« En l'appelant le Diégo de la Russie, peut-être n'a-t-oti
pas rendu à ses capacités toute la justice qui leur était due; nous le comparerions plus volontiers à Catilina, si des actes consommés et un cvnisme de mœurs bien établi nous donnaient le droit d'attacher une telle flétrissure à son nom *. «
A peine dans le mouvement, Pestel le domine, — par droit de génie. Les orgueils de position et de naissance s'effacent devant lui sans opposition. Il trace le plan d'une Russie républicaine fédérative à ériger sur les ruines de l'autocratie, — et ce projet nouveau, — il le fait accepter des intelligences les plus saines, — les meilleures du parti. — Miche) Orloff, Mouravief- Apostol, Bestoujef- Rumine, le prince Obolensky. Ryléïef lui-môme, — contraint de subir cet ascendant, — renonce aux théories de monarchie constitutionnelle, dont, bien que démocrate, — il jugeait l'application opportune, — et se rallie sans réserve aux idées de Pestel.
La mort d'Alexandre surprit les conjurés et la Russie. L'abstention était impossible. Des révélations avaient été faites. Les fourreau* étaient découverts : il fallut tirer les sabres.
La conjuration ne se trouva prête ni au nord ni au midi . A Saint-Pétersbourg, le prestige du nom de Constantin, invoqué par elle pour entraîner les troupes, demeura impuissant devant l'indifférence du peuple et la fermeté
1 Schnitzler : « Histoire intime de la ïlussie sous les empereurs Alexandre et Nicolas. »
LA SAINTE RUSSIK
du nouvel empereur. Elle avorta à Toultchine et à Moscou. Pestel fut arrêté dans cette dernière ville. Il ne manifesta point d'émotion.
— Sauvez mon code ! dit-il à l'oreille d'un ami.
« Le procès fut long, solennel, sanglant. Une amnistie eût été à la fois plus humaine et plus politique. On en fit malhabilement le procès de la vieille Russie contre la jeune Russie. Des catégories terribles furent établies entre une multitude d'accusés. La plupart de ces catégories de peines laissaient la vie, mais une vie flétrie et proscrite aux condamnés 4 . »
Pestel, conduit à Pétersbourg, fut condamné à l'écartellement avec Ryléïef, Mouravief «Apostol, Michel Bestoujef et Pierre Kakofski. Tous ces hommes avaient porté l'épée. Ils demandaient à mourir en soldats. On leur refusa cette grâce. L'empereur Nicolas remplaça, toutefois; Técartellement par la pendaison; mais au moment môme où il modifiait, contre les principaux chefs du mouvement, l'application de leur peine, sans en changer la nature, — il aggravait, par un acte effrayant d'omnipotence, le châtiment d'un autre condamné, le lieutenant Tsébrikoff.
Ce conjuré avait été placé par la haute cour dans la dernière catégorie. 11 devait, à ce titre, être transféré à l'armée du Caucase, mais ^ans privation de noblesse, et avec faculté de reconquérir un grade par le service.
1 tomarhne • « Hislotre de a Busste. »
Nicolas lui refusa cette double concession. 11 proclama, de son autorité privée, que, « devenu indigne du titre de noble pour s'être tenu dans les rangs des révoltés, Tsébrikoff serait privé de noblesse et imcrit pour toute sa vie comme simple soldat. »
Or ce souverain avait adopté cette devise, qui fut aussi celle de son frère Alexandre :
a Zahonn, %alog blajnestva vsèkh i kajedavo, » c* est-àdire : « la loi, arche de salut pour tous et pour chacun. »
Ce fait eut l'importance d'une révélation. Depuis lors, le droit d'immixtion de l'autocratie dans le cours régulier des affaires judiciaires exista en principe. La nation n'eut plus aucune garantie. Elle cessa d'être couverte, — même par les formes ordinaires delà justice. Nous pourrions citer, à ce sujet, des faits saisissants. Mais, comme ils s'appliquent à des individualités encore placées sous le coup des mesures qui les ont frappées, nous craindrions, en les mentionnant, d'aggraver des positions déjà trop pénibles 1
Les condamnés de décembre subirent leur supplice avec courage.
La strangulation réussit pour Pestel et Kakofski. Elle échoua pour Hyléïef, Mouravief-Apostof et Bestoujef- Rumine. La corde ayant glissé sur les capuchons dont leurs têtes étaient couvertes, ils tombèrent, sous la potence, pêle-mêle avec la trappe et les escabeaux. Tous trois furent blessés. Ryléïef remonta les degrés d'un pas erme, et sa dernière parole fut un anathème contre ce
pays où Ton ne savait ni juger, ni conspirer, ni pendre.
Le code de Pestel, trop avancé pour le temps où il fut écrit, — renfermait, néanmoins, un sentiment profond des besoins et des droits du peuple russe. Les idées émises dans ce document, — que la commission d'enquête s'efforça de ridiculiser, sans en amoindrir l'importance, — ont survécu à leur auteur. Nous les retrouvons dans la théorie actuelle du slavisme national.
Malheur! — mais honneur, — à ceux qui arrivent trop tôt!
Polevoï fut l'une des plus remarquables organisations que le mouvement de la pensée slave ait fait surgir. Sans éducation, sans études, sans antécédents, sans science d'aucune sorte, il s'improvisa, pour ainsi dire, écrivain, devinant ce qu'il ne savait pas, et pénétrant par faculté d'intuition au fond des questions les plus difficiles. Polevoï fut le fondateur, en Russie, d'un genre inconnu : il créa la critique dans son sens esthétique, et lui donna pour organe le Télégraphe de Moscou, que son talent rendit célèbre. Pendant dix ans il rédigea presque seul ce vaste recueil, sans qu'aucun signe de lassitude trahît l'immensité de la tache. Polevoï ne manquait aucune occasion d'agiter les problèmes sociaux; mais il le faisait avec tant d'art, à laide d'artifices de style si habiles et si heureux, que le pouvoir aux aguets ne pouvait sévir. Un jour pourtant le publiciste oublia sa prudence, et fut perdu. Un arrêt de proscription frappa le Télégra-
plie (1834). Polevoï, pour échapper à des mesures plus rigoureuses, fut contraint de signer l'engagement de ne jamais écrire d'article critique. Expulsé ainsi violemment de son domaine, dépossédé d'un journal qui constituait son unique fortune, il dut s'ouvrir une nouvelle carrière. Il choisit celle du théâtre, séduit par l'ambition de combler la lacune que la mort récente de Kukolnik avait laissée dans l'art dramatique. Mais ce genre ne convenait point aux allures de son talent. Ses essais hâtifs furent peu goûtés. Sa destinée eut de tristes analogies avec celle de Pouchkine.
Jetés tous deux hors de leurs voies, celui-ci passa sa vie à chanter comme l'oiseau chante, parce que sa nature est de chanter, et qu'il est rempli de doux sons. Pouvant être apôtre, il ne fut que poëte; il ne remplit dès lors que la moitié de la tâche, la moins féconde; il fit des hymnes à la puissance, célébra en strophes éclatantes la gloire guerrière de sa patrie ; mais il ne donna ni une pensée ni une larme aux misères de sa race. Il n'appela pas l'heure de la délivrance; il n'en hâta pas l'inévitable aurore. Il s'enveloppa d'indifférence, tâchant d'étouffer les accents de cette voix qui, montant de la géhenne serve, lui criait : « Parle, puisque dieu (a donné la parole! » — celui-là, victime aussi de la force, sans courage pour résister, sans courage pour servir, après avoir essayé en vain l'un et l'autre, passa le reste d'une vie humiliée à gaspiller en esquisses vulgaires le plus beau talent.
Le Télescope remplaça le Télégraphe. L'existence de cette Revue fut courte et glorieuse. Un publiciste vint un jour, qui osa dire ce que tout le monde pensait, et le Télescope osa imprimer tout ce que ce publiciste venait de dire. Dans un style froid, concis, austère, ému seulement par le mouvement rapide de la pensée, il fit l'histoire des souffrances de l'être encore innommé qui, placé entre la brute et l'homme, s'efforce d'arriver jusqu'à l'homme. 11 demanda pourquoi on lui avait fait le chemin si âpre ; pourquoi, une fois la route parcourue, une fois l'être inerte remplacé par l'être pensant, il ne trouve plus devant lui qu'une atmosphère pétrifiée. La conclusion fut que la Russie n'avait point existé humainement, qu'elle était une lacune dans l'intelligence; que, livrée à la plus honteuse servitude, à la plus grossière ignorance, elle n'avait ni passé, ni présent, ni avenir. L'article fut dénoncé à l'empereur. On supprima le Télescope; on mit le censeur à la retraite; on exila à Ouste-Syssolsk le rédacteur en chef. Quant à Tchedaëff, le tzar songea d'abord à l'envoyer aux mines; mais il se ravisa. L'homme qui avait osé appeler néant la sainte Russie ne pouvait être qu'un fou. On lui appliqua la loi coutumière anglaise en matière de régicide. Il fut séquestré dans l'asile d'aliénés d'Aboukof .