MOUVEMENT ASCENDANT DE LA L1TTKRATURE ACTUELLE
On vient de voir l'idée flagellée en Pouelikine, exilée en Lermontoff, pendue avec Rvléïef, muselée en Polevoï, jetée à l'hôpital des fous avec Tcliedaëff, terrorisée et suppliciée de toutes manières. On va la voir se relever sous les plumes de la comtesse Hostopchine et de Gogol, avec plus de hardiesse, non moins d'éclat, et cette puissance d'expansion que la persécution prête aux choses de l'esprit comme aux individualités elles-mêmes.
La comtesse Kostopchine a l'ait, avec un succès presque égal, de la poésie et du roman. Toutefois sa célébrité provient surtout de ses satires, que distinguent l'élévation des sentiments, la richesse soutenue de la forme, et une audace d'expressions qu'on ne retrouve oas sans surprise sous ces latitudes pétri liées.
Exilée à Moscou pour crime de poésie, madame Rostopchine reçut la visite du gouverneur général de cette ville, e comte Zakrevski. Tout en rendant hommage à ses talents, le gouverneur se permit des observations sur ses
tendances et ses mœurs, ajoutant que l'exemple devait venir des classes élevées.
— C'est singulier, comte, répondit madame Rostopchine, mais il y a trente ans, dans cette même salle, mon père, qui était alors gouverneur de Moscou, comme vous Têtes aujourd'hui, adressait à votre femme la même recommandation.
La comtesse Rostopchine, née Souchkoff, est belle-fille du fameux comte Théodore Rostopchine, dont le nom, sur la page d'histoire qu'il occupe, se colore des lueurs de l'incendie qu'il alluma contre nous. Le comte Rostopchine se démit de ses fonctions en 1814. Il habita longtemps Paris, publia en 1823 un ouvrage intitulé : la Vérité sur V incendie de Moscou, et mourut en 1826. Il n'avait pas moins d'esprit que de patriotisme. Sous ce titre : « Mes Mémoires, » — livre qui n'a qu'un seul feuillet, et qui fut écrit en dix minutes, — il a laissé un morceau littéraire plein d'originalité et de verve. Le comte y résume sa vie en une seule phrase : « Ma vie a été un mélodrame à grand spectacle. J'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, — les valets jamais! »
Les pièces qu'on va lire sont inédites; ce sont moins des traductions littérales que des imitations fidèles. Toutes deux sont dirigées contre le comte Zakrevski, que la comtesse Rostopchine n'a cessé de poursuivre de ses sarcasmes.
Le comte Zakrevski a été ministre de l'intérieur après
M. Lanskoï et avant M. Bloudoff. Il perdit, dit-on, ces fonctions pour cause d'insuffisance. Sa disgrâce fut longue, mais le besoin d'une probité à donner en exemple le ramena sur la scène. Le comte Zakrevski, nul comme personnage politique, est un honnête homme. Il s'est maintenu pur dans un milieu où la moralité est à peu près inconnue. On sait que les Russes appellent l'honneur une chimère française.