PAGE 128 - UNE VISITE AU PALAIS D'HIVER ET A L'ERMITAGE
Dès mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'avais manifesté le désir de visiter le palais d'hiver et le musée de l'Ermitage. Le prince Grégoire Wolkonsky offrit obligeamment de me servir de cicérone.
Le prince Grégoire a été pendant quelque temps curateur de l'université de Pétersbourg.
C'est l'un des hommes qui ont le plus appris, le plus retenu, le moins classé ; — bourré de grec, de latin, d'histoire, de philosophie, de métaphysique, d'algèbre; aimant et servant tes arts; — imbu d'idées libérales, d'une probité reconnue et causeur charmant, mais d'esprit trop primesautieret de caractère trop indépendant, pour ne passe trouver mal à l'aise dans une cour où l'adoration passive est la vertu obligatoire.
Le prince Grégoire fut élevé en France. Il a clos, avec M. Anatole Démidoff, l'ère des éducations accomplies au dehors, — éducations dont l'inconvénient essentiel était de former des hommes trop Européens pour les Russes, et trop Russes pour les Européens.
Je me rendis au palais d'Hiver avec M. Cipriani, jeune Toscan qui, en 1848, honora son patriotisme dans la guerre de l'indépendance italienne, — guerre malheureuse et sainte, dont nous n'évoquons le souvenir qu'avec amertume.
La famille impériale occupait alors sa résidence d'été de Péterhoff. Nous nous présentâmes en redingote, n'imaginant pas que, pour parcourir une demeure absolument privée de ses hôtes, un autre costume fût nécessaire. Le prince Grégoire se montra quelque peu scandalisé de ce laisser aller occidental. Il nous prévint que la solennité du lieu ne permettait pas qu'on y parût autrement qu'en frac, et, comme il est la bonté faite homme, il nous conduisit dans son appartement, situé dans le palais môme, et nous affubla de deux de ses habits, dans l'un desquels M. Cipriani et moi aurions pu tenir parfaitement à l'aise.
Le palais d'Hiver, détruit en trois jours par un incendie, et rebâti en un an, par un prodige de volonté, de barbarie et de puissance, s'élève au bord de la Néva, — ce fœtus de mer aux inondations terribles. — Comme toutes les constructions officielles en Russie, c'est un édifice trèsgrand, très-riche, très-froid, ou rien ne manque, — qu'une seule chose, — l'art. '
V Ermitage est relié par une galerie couverte au palais d'Hiver. Tout y rappelle Catherine : les tableaux, les bronzes, les inscriptions, l'ameublement, le style. Une pancarte, placée sur l'une des portes d'entrée, contient le règlement intime qui présidait aux réunions. Cette pièce,
en dix articles, assez pauvre d'esprit, caractérise toutefois curieusement les aimables frivolités où se complaisait cette femme qu'on put appeler le Grand sans torturer autre chose que la grammaire; - auteur, pour le théâtre, d'un drame appelé Oleg, et, pour l'histoire, d une tragédie intitulée Pierre ///, — Cléopâtre pour la beauté, Messaline pour les mœurs ; — qui dota la Russie d'une presqu'île : la Crimée, et d'un royaume : la Pologne, et appauvrit le trésor impérial de cent vingt millions, jetés en pâture à douze favoris successifs, — la plupart indignes