LE FELD-MARÉCHAL PRINCE PIERRE WOLKONSKY
Le prince Pierre Wolkonsky, feld-maréclial et ministre de la maison de l'empereur, fut emporté, en 1852, parla gangrène, dans le palais de Péterhoff, où je l'ai vu à la dernière heure, sous la main môme de la mort, s'occupant, avec une abnégation stoïque, des devoirs de sa charge et des soins multipliés de son administration.
Au centre d'une cour vénale, le prince Pierre offrait le phénomène d'un dévouement désintéressé. Comme le comte Orloff, son rival dans la faveur impériale, il professait la religion de l'obéissance. Il aurait tout donné à son maître, — sauf l'honneur. Une seule fois, il manifesta quelque velléité d'opposition : ce fut le jour où l'empereur Nicolas lui fit remettre, à titre de récompense, un million de roubles. Affligé de la nature du présent, le minisire exprima l'intention d'en effectuer tôt ou tard la restitution. On pensait que cette disposition serait consacrée par un testament spécial. Ce document manqua. D'étranges commentaires suivirent; mais il
convient de jeter un voile sur ces détails. On les indique pour T histoire et on passe.
Le tzar appréciait ce zèle probe et pur. Il regretta son ministre. On le vit immobile d'émotion à son chevet. On assure même avoir surpris une larme sous cette paupière stérile. Cette larme, - si elle n'est point apocryphe, — tomba peut-être moins, il est vrai, sur l'homme que sur l'humanité. La couche d'un mourant, — pour un autocrate surtout, — est une clinique morale aussi émouvante qu'instructive.
Le prince Pierre Wolkonsky avait inoculé à ses enfants le respect qu'il inspirait à la nation entière. Son fils, le prince Grégoire, auquel nous adressâmes, à l'occasion de son deuil, des compliments de condoléance, y répondit par ces lignes, que la vie publique de son illustre père avait pleinement justifiées, et qui témoignent d'une honorable préoccupation philosophique :
« Saint-Pétersbourg, 20 octobre (2 novembre 1852) .
« Ma sœur 1 joint ses remercîments les plus sincères aux miens pour le souvenir bienveillant et affectueux qui a dirigé votre plume. Cette sympathie acquiert un prix d'autant plus grand, qu'elle nous vient d'un homme étranger à ce pays, mais dont la distinction d'esprit est bien faite pour se rendre compte qu'un homme de la trempe du défunt prince Pierre a droit, par son dévoue-
1 Madame Aline Dournoff, personne supérieure à tous égards.
ment à la chose publique, — à la reconnaissance des gens de coeur de tous les autres pays de l'Europe, dont le nôtre est une portion assez considérable. Plus on fera de progrès dans la reconnaissance de cette solidarité, que jusqu'à ce jour les échanges commerciaux ont été les premiers à comprendre, et plus on verra diminuer le triste antagonisme des races. »