LE RÉGIME PATRIARCAL EN PRUSSE
L'Autriche a profité des événements de 1848 pour faire disparaître les derniers vestiges de la féodalité. La Prusse, au contraire, s'en est prévalue pour essayer de maintenir ou de rééidifier ce que l'esprit des temps a irrévocablement condamné et détruit. Les hommes d'État de ce dernier pays ne voient de salut pour les sociétés européennes que dans un retour sincère au passé, et la restauration pure et simple du régime patriarcal. De là, leurs préventions obtinées contre la France, et leur haine du Code Napoléon, qui établit I égalité civile.
Il existe en Prusse deux sortes de terres : les terres domaniales, appartenant aux seigneurs; les terres rustieales, qu'exploitent les paysans.
Dans l'assiette de l'impôt» les terres nobles sont privilégiées. D'après la théorie monarchique prussienne, cette différence s'explique et se justifie par ce fait, que la noblesse, aidant le roi à gouverner, devrait être exempte de toute charge.
La même théorie définit ainsi le rôle respectif attribué dans l'économie de l'Etat, à la royauté et à l'aristocratie :
« Dieu, ne pouvant être en même temps partout, a divisé la terre en rovaumes. 11 leur a choisi des chefs, et Frédéric-Guillaume est son vicaire pour la Prusse. Mais, comme il ne peut non plus se trouver de sa personne sur tous les points de l'État à la fois, il doit déléguer son autorité à des seigneurs, chargés, dans chaque village de contenir le peuple et de régner pour lui. »
La permanence de cet état de choses suranné offre bien quelques inconvénients.
Sous l'influence du régime patriarcal, un certain nombre d'individus meurent, de temps à autre, d'inanition.
En Silésie, la famine avait engendré le typhus. Un médecin est appelé; il examine les malades et sort sans prescrire aucun remède.
On court après lui, on réclame un conseil en faveur de ces infortunés.
— 11 n'est pas besoin de médecin, dit l'homme de la science ; donnez-leur à manger.
Ce mouvement en sens inverse de la civilisation et du progrès est, dans l'ordre religieux, activement secondé par le parti clérical, — lequel déclare que tout homme qui ne croit pas au diable avec des cornes est un athée.
Par leur répercussion dans les choses, ces intolérances de raisonnement rendent possibles des faits comme celui-ci :
Un professeur se présente pour tenir sur les fonts un nouveau-né.
— Croyez-vous au démon? lui demande-t on.
— Je crois à Dieu.
— Bien. Mais au diable?
— Je vous ai déjà dit que je croyais à un seul Dieu.
— Alors vous ne pouvez pas être parrain.
JV. B. Une remarque. Quand nous parlons de la Prusse, il ne s'agit, bien entendu, que de la partie officielle et hiérarchique de la nation. En effet, il n'existe peut-être pas de pays où la pensée, systématiquement dédaignée et rejetée sur les plans infimes, soit plus digne que dans celui-là de prendre un libre essor, ni mieux préparée à la révélation des grandes vérités sociales.