C. Pitra. Analecca sacra
instruisent ouvertement. Lorsque le Verbe incarné daigna souffrir pour nous, lorsqu’il vit sa mère debout au pied de la croix et près d’elle le disciple qu’il aimait, il dit à sa mère : O femme } voici ton fils! puis à son disciple et ami : Voilà ta mère! rends-lui les devoirs d’un fils, qu’elle habite près de toi, la mère de Dieu, avec l’interprète de Dieu, la Vierge entre les mères avec l’homme Vierge.
50 L’envoyé angélique, aussitôt après son arrivée, pénétra dans la maison de Jean et trouva l’immaculée livrée à ses occupations ordinaires, exerçant sa voix dans des cantiques, ses mains au tissage. Son visage, éclairé par l’abstinence, laissait percer à travers un corps terrestre la vie angélique. Il dit à cette très-belle : « O femme auguste, ce n’est pas au hasard ni vainement que tu as été choisie entre dix mille pour donner le jour au Créateur. Certes, et tu le montres par tes œuvres, le choix fut bien sûr : je viens donc, ô Marie, t’apporter mes hommages; je m’étonne de toi, d Vierge entre les mères. »
6° Je me sens une double crainte, ô Vierge, et j’hésite à juste titre. En effet, si je te dis, à toi qui es si grande, que tu dois mourir, je crains de paraître mentir. Mon autre crainte n’est pas médiocre, si je m’éloigne sans suivre le commandement de Celui qui m'a envoyé, je l’offenserai. Il faut donc que j ’écoute plutôt cette crainte que ma piété envers toi. Il est trop grave pour n’importe qui de ne pas obéir aux ordres du Créateur. Écoute donc ce que j’ai ordre de te dire, et reçois toutes mes paroles, toi Vierge entre les mères.
70 Le Christ, comme tu lésais, est déjà enlevé de terre, et il siège maintenant et dans tous les siècles à la droite du Père. Lui-même m’appelant devant son trône me dit ces paroles : « Descends et rends-toi visible à la Vierge dont j’ai voulu être le fils, et dis à cette Immaculée : Celui qui voulut autrefois aller vers toi, veut maintenant te recevoir, afin que tu protèges ensuite ceux-ci. En effet, il a fait cette promesse à ses disciples en disant : Lorsque j’aurai été élevé de terre, j’entraînerai tout à moi, afin
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qu’ils voient ma gloire, par les prières de la Vierge entre les mères. »
8° Dans peu de jours tu verras la fin de toutes les choses que je t’ai annoncées, ô reine du monde. Ta vie ne sera pas consumée par la maladie, les pleurs, la douleur. Mais tu t’endormiras d'un sommeil ordinaire, ce sera le terme, la cessation de tes immenses peines, cette épreuve infiniment moins redoutable que les derniers combats. Tu as été jugée adultère par l’envie des calomniateurs, et d’après la loi de Moïse tu devais être tuée. Tu n’avais pas de lieu pour enfanter; n’as-tu pas dû par la fuite dérober ton fils à la fureur d’Hérode? Mais la voix me manquerait pour rappeler tes croix, o Vierge entre les femmes .
ç)° Voici achevée l’œuvre pour laquelle j’ai été envoyé près de toi. Il ne me reste qu’à retourner, pour y rester dans tous les siècles, auprès de mes compagnons les anges. Marie se lève, transportée de joie, elle dresse les mains vers le ciel et parle ainsi : « Je ne sais, Seigneur, par quels cantiques célébrer tes louanges. Je ne suis pas digne de ces dons dont tu as comblé ta servante de préférence aux autres hommes. Que t’offrirai-je, ô mon Sauveur? Qu'admirerai-je d’abord en toi? quelle chose ensuite? quelle chose enfin? Pour tout il me suffit que je sois la mère de mon créateur, moi Vierge entre les mères. »
io° Lorsque la Très-Sainte eut célébré le Christ par ces paroles, ayant achevé ses prières, elle réunit ses parents et ses proches et quelques fidèles et elle leur dit : * Hommes, femmes, épouses ou vierges, vieillards, jeunes gens, serviteurs de mon fils, écoutez mes paroles, et sachez pour quel motif je vous ai réunis. La fin de cette vie d’exil s’approche pour moi. En effet, j’ai appris par un ange quand et comment je m’éloignerais de ce tabernacle que vous voyez maintenant ; à vous donc comme à mes amis je révèle les paroles de l’ange, j’ouvre pour ainsi dire mon testament, moi Vierge entre les mères.
« 1 1° Peu de jours me sont encore donnés pour vivre dans ce tabernacle, mais, vous, persévérez et sachez par l’événement retrouver la vérité de
toutes mes paroles. Soyez témoins oculaires et serviteurs fidèles. Racontez les choses que le Christ a dites de sa mère. Lorsque je vous laisserai, je resterai cependant avec vous ; que personne ne me pleure à l'excès. La mort, en effet, des saints du Seigneur est précieuse pour les habitants de la terre. Exaltez votre esprit dans des psaumes et des cantiques, élevez avec pompe les prières suprêmes comme pour vos amis, et suivant le rite de l’Église ensevelissez-moi, moi Vierge entre les mères.
« i2° O bien-aimés serviteurs de mon fils, j’ai su que toutes les générations m'appelleront bien heureuse ; reposez-vous avec une ferme espérance dans la grâce immortelle. Appliquezvous à me suivre; faisant partie du genre humain j’en connais la condition. Si vous participez à ma nature, soyez aussi avec moi par toutes vos actions. Comme je l’ai clairement appris démon fils, je vous dirai quel admirable héritage est réservé à ceux qui le suivent. Si vous vous montrez tels qu’il l'a voulu, alors je vous verrai tous frères quand il viendra du ciel pour juger l’univers. Voici ce que dit la Vierge entre les mères. »
130 Pendant ce discours, ceux qui s’étaient réunis, tous le visage renversé, les yeux pleins de larmes, s’asseyèrent. Sur les entrefaites, Jean, grand parmi les apôtres, entra dans la salle. Il était tout saisi de stupeur, voyant tout ce monde réuni et il demandait la cause de cette réunion. Alors Marie se tournant vers lui : « Ne te trouble pas, dit-elle, mais apprends, ainsi que ceux-ci, que je dois bientôt quitter cette demeure de poussière, et pour cela j'ai rassemblé ceux que tu vois près de moi. Quant à toi, va vite vers les autres et reviens ici avec eux, afin que tous à mon départ me saluent Vierge entre les mères. »
140 Cet homme, le plus grand des théologiens, en entendant ces mots, se frappe la poitrine et il dit en pleurant « : Lorsque je te regardais, ô Immaculée, je croyais voir ton fils, de sorte qu’en mourant il ne me laissa pas dans le deuil; mais toi, situ t'en vas, si tu me laisses, qui donnera à mes yeux des fontaines suffi-
POESIES
santés de larmes? Je n’aurai plus personne pour m’enseigner ce qu’il faut faire, je ne me réjouirai plus avec toi dans cette demeure. Je n’aurai plus tes exemples incomparables. Comment pourrai-je vivre solitaire ? Que deviendra cette parole : Ecce mater tua ? Je resterai malheureux tout le reste de ma vie, les envieux se moqueront de moi, ils se réjouiront de voir s’éloigner de moi la Vierge entre les mères. »
150 L’âme violemment agitée après qu’il eût été poussé à dire ces choses à Marie, le théologien s’éloigna pour annoncer aux autres son dernier sommeil, afin qu’ils accourent près d’elle. Entrant dans la maison de Jacques qui gouvernait si saintement l’église de la ville sacrée, il lui exposa l’objet de sa venue. Celui-ci aussitôt avertit Pierre et les autres apôtres et tous ceux qui demeuraient là. « Venez, dit-il, rendre les derniers honneurs au corps dans lequel la divinité fut reçue, à la femme choisie entre mille pour enfanter virginalement celui qui était né avant elle. Elle est digne de gloire la Vierge entre les mères. »
160 Lorsque Pierre entendit la parole de Jacques, il dit à l’évêque et apôtre : « O frère de Dieu, tu enseignes parfaitement en cela comme toujours, faisons ce que tu as si bien jugé opportun. Tous se hâtent d’aller vers Marie. La Vierge les salue et les invite à s’asseoir. « Tous savent, dit-elle, ce qu’il plaît à Dieu de faire 1 de moi. J'ai confié mes paroles, afin qu il vous les répète, au fils du tonnerre. Donnez-moi , comme je le désire, le dernier viatique; secondez la mère de votre maître, qui par sa doctrine vous a faits pêcheurs des poissons de l’univers et ditesmoi adieu, à moi la Vierge entre les mères. »
1 70 Mais le sage chœur des apôtres dit aussitôt à Marie : « Vierge mère, il faut que ton âme qui est parvenue au sommet de la perfection prie pour nous, et que tu nous couvres encore de ta sollicitude. a Alors Marie, sous les yeux des assistants, incline son corps sur le lit funèbre disposé près d’elle; elle y étend ses pieds, elle pose ses mains vénérables sur son sein, elle lève les yeux, elle prie en silence, elle rend son âme à Celui duquel
elle l’avait reçue, et sans qu’aucune main ne les presse elle ferme les paupières, et joint ses lèvres, la Vierge entre les mères.
180 Mais avant que la chair très-sainte de Marie ait été mise au tombeau, les prêtres des juifs et les pharisiens, instruits de ce qui vient de se passer, poussent le peuple au tumulte lui disant avec fureur ; a Hâtez-vous, enfants, la loi est violée, aucun sépulcre ne doit recevoir le corps de Marie. En effet, par son impure conception elle enfanta ce vagabond dont les fallacieux disciples répandent pour sa mère la fable de la virginité. Nous ne devons pas, par indolence, souffrir cela. Dispersez leur faction, qu’ils meurent eux-mêmes avant qu'ils n’entraînent l’univers au culte de cette fausse Vierge entre les mères. «
190 Aces mots la féroce et séditieuse populace se précipite avec des bâtons, des glaives et des pierres. On aperçoit déjà au loin sur le forum le lit sur lequel on emporte l’auguste corps. Un homme de la foule, plus impétueux que les autres, s’élance, touche le brancard ; peu s’en faut qu’il ne le renverse, quand le Christ frappe l’impie d’une peine prodigieuse. Au contact du noble lit les deux mains sont coupées et la terreur envahit les rangs de la foule en vengeant justement la Vierge entre les mères. #
20° Reconnaissant alors la puissance du Christ qui venait de lui couper les mains, il poussait des gémissements en tombant aux pieds du vénérable disciple; il se tordait de désespoir en disant : « J’ai péché, serviteur du meilleur des maîtres, je reconnais ma faute. Ayez pitié de moi. — Si tu crois, lui dit Pierre, au fils de Marie, notre maître, tes membres guériront comme preuve de ta foi. » Alors celui-ci criait : « Je crois, Seigneur, que Jésus est le fils du Dieu des Juifs et que par sa souveraine clémence il devint le fils de la Vierge entre les mères. »
2i° On vit alors un prodige étonnant et soudain. Pierre fit arrêter ceux qui portaient le lit funèbre et il dit au jeune homme : « Approchetoi et montre- nous ta foi, joins tes poignets mutilés aux mains qui pendent comme fixées
CH. XI
ASSOMPTION
par des clous acérés. » Il obéit devant tout le inonde à l’ordre de Pierre et il redevint tel qu’il était avant ses blessures, et même en meilleur état. Confirmé de corps et d’esprit, baptisé, il s’écriait : O mère de Dieu, Vierge entre les mères.
2 2° Alors après qu’ils eurent confié au sépulcre le corps qui avait reçu Dieu, les ministres de cette pompe retournèrent dans leurs maisons. Cependant Jacques et les autres apôtres se retirèrent dans la demeure de Jean, où il mangea le pain avec eux. Dans ce lieu, ils contemplent le Christ au milieu d’eux qui leur parle ainsi :
« La chair de la Vierge, dans laquelle j'ai spontanément pris un corps, doit être, selon ma volonté, honorée de privilèges magnifiques. En effet, si la face de Moïse fut décorée d’un éclat éblouissant, ainsi que l’arche du Testament, comment ne pas relever par une distinction ce temple si supérieur? Sois invisible, corps de la Vierge entre les mères.
230 « Que ces choses soient manifestées à tous ceux qui ont pompeusement enseveli le corps de Marie, afin qu’ils redisent aux autres ce qu’ils ont su. » Le Christ joignit le fait à ces paroles. Nulle part, en effet, on ne peut retrouver les ossements et la chair de la mère de Dieu. Le tombeau dans lequel 1 auguste dépôt est placé est vide, comme en témoignent ceux qui en ont fait l’histoire. Ainsi, quoique tu sois enlevée de ce monde, l’univers te possède et se confie à ta célèbre tutelle; aucun lieu n’est privé de ton secours, ô gloire des fidèles, ù Vierge entre les mères 1.
Tel est ce poëme dont le cardinal Pitra semble faire honneur à Harmatolus et qui dans tous les cas émane d’un grand poëte. La légende s’y
1 Voici le texte de cette dernière strophe, que nous croyons devoir donner à cause de son importance :
"A7t£p l3p.ïv OlpTl XeXeUW,
I’evéctOo oï|),a
Xai toTç àM.oiç pLE0’ù>v aropia to Mapiaç Ka),(ü; âxriÔEÜTaTS,
3£!s àv SiSaxOâxjt xàxeïvot,
Kai à», ou; TaÜTa aaçioç 8i8â?a)(Ji.
Aâyoi; roiovTOt; ïmij'JiE XpicToç to Ëpyov.
déploie avec une ampleur, une majesté continue, sous un souffle vraiment poétique. Les paroles sont nobles ; elles coupent heureusement le récit ; aucune longueur, chose si rare parmi les lyriques, n'arrète l’intérêt; l’action se poursuit sans cesse et ne disparaît pas sous des descriptions trop pompeuses. Peut-on rien imaginer de plus pathétique que le retour de saint Jean dans sa maison, que son étonnement envoyant tout ce monde autour de Marie, que son désespoir en en apprenant la cause? Quelle noblesse dans cette mort joyeuse de Marie, qui s’étend elle-même sur le lit funèbre et qui s’endort; quelle ardeur dans les discours impies des pharisiens; comme cette description du convoi funèbre menacé par l’émeute qui gronde autour est saisissante, cette émeute tout à coup terrassée par le prodige des mains coupées! Il y a dans ce chant des beautés de premier ordre.
La même légende sous la plume de Cosmas (vme siècle), qui florissait peut-être deux siècles plus tard, est bien pâle. Cosmas divise son poëme en deux parties : la première est consacrée aux louanges de Marie; la seconde à sa mort. Il nous montre les obsèques, la Vierge ravie dans le paradis; il salue Gethsémani comme un jardin de délices où le Christ a enlevé sa mère à la corruption :
Kai <j£>p.a to oiyiov
T9jç [XïjTpèç [xetgctéOsixe St^ia ç0opàç.
Marie devance les temps de la résurrection ; comme un vase précieux de la vie divine, elle méritait ce privilège.
L’auteur rappelle le transport miraculeux des apôtres, dont Harmatolus ne parle pas, puis il
Kâi Trou Mapîa;
Oùx sent Tïjç Oeotôxou 'Oaroüv aâpxa i8Éu0ai,
Xevov 8É xai tô <TŸ)p.a ’OpâTai, Év, to 'H Gsnzf] xaTET£0r),
6ï]XoÜirtV 0! TOV TOÏTOV
IaTopï]xâTeç exstvov.
'A XX’ ei xai xoopiou p.ETËor r,ç.
vOXoç ce xier(j.o; xsvT7]Tai ’ApSriv TravTaxoü.
POESIES
rapporte les saintes funérailles qu’ils firent à la mère de Jésus. Il montre les pleurs qu’ils répandent sur elle, le Christ lui-même la couvrant de baisers, l’histoire du fou et le reste ; mais tout cela sous une forme lourde, pesante et souvent incorrecte. L’éminent cardinal, devant ces défauts, doute même que cet écrit soit de Cosmas i.
XIIe SIECLE.
Nous terminerons par des poésies bien plus récentes, puisqu’elles sont d'Adam de Saint-Victor et du xne siècle, mais qui se recommandent encore à nous par leur mérite intrinsèque2.
En la fête de V oAssomjption de la B. vierge Marie. — « Salut, Marie, espoir du monde; salut, Vierge pleine de douceur; salut, Vierge de bonté; salut, Vierge pleine de grâce; salut, Vierge incomparable, qui êtes désignée par le buisson qui brûle sans se consumer. Salut, rose éclatante de beauté ; salut, tige de Jessé, dont le
i. Aloysius Vaccari et Jos. Cozza {De corporea Deipara assumpt.) l’ont rapporté.