CH. XIV. — ISLANDE
fête des saints, en conservent la tradition avec une fidèle mémoire ; sur des calendriers de bois qui étaient encore en usage il y a peu d’années, et qui le sont peut-être encore dans les vallées retirées, ils les comptaient par des entailles. Ils marquaient le cinquième jour avant la sainte Lucie (c’est-à-dire le 8 décembre); fête de l’immaculée Conception, le lendemain est attribué à sainte Anne.
Avant 1436, la sainte Anne se célébrait au mois d’août. Aujourd’hui encore, l’immaculée Conception est indiquée dans le calendrier islandais au 8 décembre, ce qui prouve que les Islandais comme tous les catholiques de la terre croyaient à l’immaculée Conception de Marie.
Dans les annales islandaises de 1313, l’Assomption marquée à l’année 44 de l’ère chrétienne prouve la foi traditionnelle qu’on avait à cette vérité.
Un poëme islandais qu’on a attribué à Eysteinn Asgrimsson, chanoine régulier qui vivait au xive siècle, mais dont M. le comte Riant, si compétent sur ce sujet, croit l’antiquité beaucoup plus grande, nous fournit, dès l’origine de la foi chez les Scandinaves, un monument de leur amour pour la sainte Vierge ; ce poëme est intitulé le Lys. — Il est vrai qu’on y parle de l’Edda, chant Scandinave composé au xie siècle, cinquante ans après l’introduction du christianisme en Islande comme d’un livre dont on ne comprend plus bien les termes; mais outre qu’il s’agit de mythologie païenne, dont les détails devaient être peu familiers à un poëte chrétien, un siècle suffit pour vieillir bien des mots. Nous ajouterons une raison qui doit nous faire attribuer ce monument au plus tard à la tin du XIIe siècle, c’est qu’il est question pour le crucifiement de quatre clous, tandis qu ’on s’imaginait, dans les siècles suivants, le Sauveur suspendu par trois clous seulement.
L’auteur, après une invocation au Tout-Puissant et à la sainte Vierge pour qu’ils versent leurs inspirations sur ses vers, raconte la chute du démon, la tentation d’Eve, la désobéissance
de nos premiers parents punis par la perte du paradis terrestre, la situation désespérée du monde sous le coup de la vengeance divine, le monde perdu lorsque la vie nous fut rendue par la miséricorde; puis il écrit à la vingt-quatrième strophe :
« Dieu le père charge un ange de sa négociation et lui dit : «Vole et dis à laglorieuse Vierge « Marie que mon fils unique, récompensant son « obéissance, se revêtira de sa chair si pure. »
XXV. — Elle est notre mère cette Marie , cette fleur magnifique, pleine de beauté, aussi brillante qu’une rose rouge, croissant près des eaux vives, racine ardente d’humilité, brûlant tout entière de l’esprit de chasteté, aimant Dieu et les hommes justes, semblable à Dieu par de telles vertus .
XXVII. — Surpassant l’éclat des ailes du paon, Gabriel, comme un trait de la foudre, traverse le firmament, comme un rayon de soleil, descend avec le visage joyeux dans les régions inférieures de l’air. — Ambassadeur de l’esprit aux sept dons il vient vers une maison qu’habite la véritable virginité, la chasteté par excellence, ce joyau des femmes.
XXVIII. — Et ensuite se tournant vers la douce Vierge : « Marie, écoute nos paroles, ô femme très-célèbre, je t’apporte un salut plein de la grâce d’une douce fontaine. — S’emparant de sa créature, le vrai Seigneur des anges et des hommes habite dans ta chaste poitrine. Tu es la plus élevée des femmes. »
XXIX. — Elle entendit et crut, mais elle s’étonnait de ces paroles la Vierge tranquille, car elle savait qu’aucun mortel avant elle n’avait reçu l’honneur d’une pareille salutation. L’archange la rassura et lui dit : « Le Dieu des deux doit naître, ô dame illustre, de ta chair. »
XXX. — Elle s’informe alors de la manière dont ce bonheur peut lui arriver sans que l’asile qui protège sa chasteté ne soit violé. L’ange répond : « Tu ne pécheras pas, ô féconde Vierge, car le Saint-Esprit formera lui-mème la chair et le corps de l’enfant dans ton corps immaculé. »
SANCTUAIRES ET IMAGES
XXXIII. — Neuf mois après naît l'Enfant de la Vierge pure, comme à travers le cristal transparent, le rayon étincelle sous nos yeux.
Le soleil brille ici sans attaquer le cristal, ainsi que cet enfant de joie resplendit dans sa mère sans que le sceau de sa virginité ait été brisé.
XXXIV. — Personne n’a appris, nulle part ne sont apparues de telles merveilles ni auparavant, ni depuis; notre foi nous oblige de croire qu’Elle est en même temps vierge et mère, qu'il est homme et Dieu. Les cieux chantaient pour l’arrivée de leur Roi une louange insigne dans l’endroit où se trouvaient les bergers ; la gloire des cieux s’est inclinée sur la terre ; là sont unis les hommes et les anges. »
Le poëte célèbre ensuite la Circoncision de Jésus, l’Adoration des mages, le Baptême du Sauveur dans le Jourdain. Il parle des efforts du diable pour le séduire, pour combattre sa doctrine qu’il voit avec dépit se répandre, et qui enfin inspire à Judas de le trahir et de le livrer à ses ennemis. Arrivé au récit de la Passion et au Calvaire, le poëte retrouve la Mère de Dieu à son poste douloureux, au pied de la croix, abîmée dans la douleur, et s’associant aux tortures de son fils pour sauver le genre humain ; on retrouve dans ce passage quelques traits de ressemblance avec le Stabat. Après la description de la Rédemption, du Jugement dernier dans lequel on apportera les instruments de la Passion, il supplie Notre-Seigneur d’avoir pitié de lui et s’adresse enfin à la très-sainte Vierge.
LXXXV1. — « Écoute-moi maintenant, asile de toutes les vertus de la terre et des cieux, souveraine des hommes et des anges, mère de Dieu et bénédiction des nations ! Lorsque je suis travaillé par des maux accablants, sois présente à mon âme, enveloppe la, protége-la sur ton sein, ô ma véritable espérance, secours des humains !
LXXX.VII. — O toi qui as enfanté le Seigneur, présente-toi devant ton Fils éblouissant , demande miséricorde afin que tous les hommes se trouvent pleins de douceur et que les crimes soient effacés. Lorsque de tes lèvres puissantes tu inter-
1 cèdes pour les âmes des chrétiens, Marie, mère très-auguste de Jésus, ne m’exclue pas de tes prières.
LXXXVIII. — Tu es la seule femme qu’on doive aimef, admirable dans ton humilité, effaçant les péchés des hommes. Vierge bénie, tu es plus sublime que les anges! Cœur enflammé de l’Esprit-Saint, tu es ornée de toutes les vertus, toi qui ne connais ni les vices ni leurs peines, délivre-nous de nos pécl\és.
LXXXIX. — Tu es la féconde colombe de la chasteté, la fille de Dieu, la guérison des malades, la voie de la félicité, le rayon des cieux, le joyau des épouses, la reine des cieux, la maison de Dieu, l’oubli des peines, délices de joie, ruine des vices, reine de clémence, salut des nations, ô Vierge célèbre, tu es plus sublime que les anges.
XC. — Marie, tu es mère dans une sérénité parfaite! Marie, l’honneur vivant des siècles! Marie, tu nous es très-chère à cause de ta miséricorde ! Marie, délivre-nous du péril des péchés ! Marie, regarde nos infortunes! Marie, regarde nos tristes larmes ! Marie, guéris nos maux immenses ! Marie, mets le baume sur nos blessures!
XCI. — Si douce que soit sa langue, l’homme qui entreprendrait de chanter, ô ma reine, un poème de louanges dignes de toi, serait semblable à celui qui chancelle, qui se heurte tantôt sur une muraille^ tantôt sur une autre, qui se trouve enfermé dans un labyrinthe inextricable duquel ses efforts ne peuvent l’arracher.
XC1I. — Lorsque l’art changerait exclusivement en langues la chair et les os de tous les mortels, les vents, la foudre et les champs verdoyants, les prairies brillantes, la poussière et le sable, la grêle et la neige, les plumes des oiseaux, les poissons, les animaux, les forêts et les marais, le lin et le blé et les sereines étoiles, les écailles et la laine, les gouttes elles étincelles;
XCIII. — Les arbres et les rochers, les villes et les places publiques, les cordes des lyres, les cieux, l’air et les anges, les vers et les champs blanchissants, les grains, les métaux et les ra meaux couverts de feuilles, toutes ces langues.
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en supposant qu’elles ne se taisent pas un seul instant, seraient usées de vieillesse avant que la gloire de Marie ne soit célébrée par des louanges dignes d’Elle.
XCIV. — Marie sois dans mon cœur, toi la clémence même, car je désirerais, ô bénie, si je valais davantage, te chanter une hymne trèsexcellente. Les louanges mises en vers pour l’heureuse Mère du Christ, personne ne peut les dire que le Seigneur lui-même, qui, seul, surpasse Marie en sainteté.
XCV. — O toute-puissance crucifiée, ô Christ qui fus transpercé par quatre clous, je t’offre ainsi qu’à ta Mère cet ouvrage que j’ai disposé dans ce poè'me. Faites que je recueille le fruit de ces paroles enchâssées dans le rhythme des vers, et que par vous elles sauvent mon âme du tourment éternel. »
L’auteur, après s’être applaudi du sujet qu’il a choisi et de la clarté des termes qu’il a employés pour bien faire connaître au lecteur l’intention qui a présidé à la composition de ce poëme, l’a intitulé le Lys , puis il ajoute :
XCIX. — « D’un véritable amour et d’un cœur sincère pour mon salut et pour le sien propre,
que chaque lecteur dise à Marie sa louange tirée de ce poëme, peut-être alors la Vierge se souviendra-t-elle de moi, quoique affligé par des tourments. Tel est mon espoir surtout si de ses lèvres raisonne le Dominus tecum 1. »
Ce poëme, comme la plupart des documents qui viennent de passer sous les yeux de nos lecteurs, nous a été fourni par M. le comte Riant. Explorateur des contrées Scandinaves dont il connaît familièrement les plus anciens idiomes, il pouvait mieux que personne nous aider à rechercher les débris de ce culte cruellement renversé par les protestants, débris, espérons-le, qui rentreront un jour dans la restauration. Nous ne pouvons oublier, en fermant ce chapitre, de le remercier du secours si savant, si affectueux, si persévérant qu’il est venu nous fournir, et de la libéralité sans mesure qui l’a porté à nous livrer les plus précieux documents.
i. Lilium poema Islandicinn quod ad matrem Dei celebr andam cecin.it Eystein Asgrimsson canonicus regularis} A. D., 1350. Vindobona, 1859, in-8°. Nous avens vu plus haut que cette attribution n’était pas exacte et que nous devions considérer le poëme comme plus ancien.