MOSCOU
La ville de Moscou n’existait pour ainsi dire pas encore au xiT siècle, on n’y voyait alors qu’un château qui a peu d’importance dans l’histoire ; les anciennes images que nous y trouvons ont donc toutes été importées de villes plus anciennes; mais quoique nous ne puissions y signaler comme à Kiev ou à Novgorod des souvenirs locaux de l’ancien culte de la sainte Vierge, nous ne saurions négliger les monuments qu’on y a recueillis et qui rentrent dans le domaine de notre étude.
i° ^Madone des Ibères. — Cette madone, autrefois vénérée au mont Athos et conservée maintenant à Moscou, a été cause d’une découverte remarquable dans 1 hymnologie grecque ; nous croyons intéressant et conforme à notre sujet d’en rapporter les circonstances.
Des hommes de la plus grande valeur avaient cru jusqu'à ces dernières années que cette hymnologie était de la prose parce qu’ils y cherchaient toujours lerhythme des chœurs tragiques. Il était donné au plus savant des bénédictins dont la pourpre couvre aujourd'hui la robe noire, au cardinal Pitra de résoudre un problème qui semble facile lorsque le génie en a donné la solution1. Il fut mis sur la voie par une légende du mont Athos sur Notre-Dame des Ibères, légende dont il dut connaissance à l'hospitalité d’un couvent de Saint-Pétersbourg. — Nous la rappelons ici, car elle forme une page curieuse de l’histoire des madones :
« Au temps des iconoclastes, une sainte image, l’unique trésor d’une veuve de Nicée, était condamnée aux flammes; confiée, pendant la nuit, aux flots de la mer, au lieu d’être submergée, elle reste dressée sur les eaux, se couronne d'une auréole, et disparaît en s'enfonçant dans un rayon de lumière. De longues années se passent ; chassés par l’islamisme et les iconoclastes,
i . Hymnographie de V Eglise grecque , par le cardinal Pitra. Rome, 1867.
des exilés peuplent les sommets du mont Athos, la sainte laure commence par d’illustres abbés; de vaillants capitaines se font moines ; le fils d'un roi de Géorgie, Euthymius, fonde le monastère des Ibères, c’est l’âge héroïque et le moment oïl l image voyageuse se révèle. Une colonne de feu annonce sa présence, au rivage de la mer. Deux fois les moines accourent, des barques s’élancent à sa rencontre; elle recule et disparaît devant des mains trop profanes. Le plus saint moine d’entre les Ibères, Gabriel, est averti en songe que l’honneur lui est réservé delà recevoir. 11 part en tète d'une procession, et, sur l’ordre de l’abbé Paul, marche sur les eaux, parvient à la sainte image et l'apporte en triomphe pour la déposer, comme reine et patronne, à la plus célèbre entrée du monastère sous le titre de
TropxaiTKja 1. »
Le cardinal Pitra, en lisant ces détails sur le manuscrit, remarqua des points rouges qui divisaient non-seulement les hymnes et les strophes, mais des vers très-variés de forme. Ces points, placés aux mêmes intervalles, dans chaque strophe, mesuraient le même nombre de syllabes, jusqu’à la fin de chacun des huit cantiques. En tête de ceux-ci venait un mot de refrain, ou l’Etopç qui ne pouvait être que le début d’un plus ancien cantique, destiné à fixer non-seulement la mélodie du chant, mais le nombre et la mesure des vers. Huit fois en effet, l’Hirmus changeait dans ce canon et les divisions symétriques et régulières recommençaient toujours marqués par des points rouges, trait de lumière qu’il ne fut plus possible de perdre de vue ; le système syllabique des hymnographes était découvert.
Des études suivies sur d’autres manuscrits liturgiques montrèrent au cardinal le même système de points diacritiques manifestement contemporains des plus vieux parchemins, dignes d’être comparés aux trésors de Paris et de Rome, et
1. Dans une visite que nous fîmes au cardinal le 18 octobre 1874, il nous répéta, avec le charme de sa diction, les détails que nous venons d’extraire de son livre.
CH. XV
RUSSIE
MOSCO U.
déjà en usage au moins au vmc siècle. — Il retrouva Notre-Dame des Ibères placée près des portes du Kremlin, et dans la bibliothèque synodale un second et magnifique exemplaire de la légende et du canon, où les points rouges étaient rempl acés par des astériques d’or . En 1648, à la demande du czar Alexis Michaïlovith et de Nicou abbé, il fut résolu de tirer une copie très-exacte de la madone des Ibères. Les trois cent soixante-cinq Pères du monastère se mettent en prière, le travail est confié à 'un ascète austère, Jamblicus, qui jusqu’à la fin de son œuvre ne prend de nourriture que le samedi et le dimanche. Une table de cyprès est bénite pour recevoir sa peinture et lavée dans une eau sainte ; les couleurs sont détrempées avec la poussière de précieuses reliques.
(PL CXLVIII.) — En reconnaissance de la belle découverte que S. Em. le cardinal Pitra devait à Notre-Dame des Ibères, il en conserve un fac-similé dans un de ses salons de Saint- Calixte; c’est la copie qu’il a eu la bonté de nous communiquer, que nous avons étudiée et dessinée.
La sainte Vierge penche légèrement la tête vers l’enfant Jésus, qu’elle porte du bras gauche. Le ton des chairs, c’est-à-dire du visage et des mains qui seuls sont laissés apparents par la couverture de vermeil, offre sous une teinte très-foncée des traits franchement byzantins.
2 Madone de Wladimir. — L’an 993, sous le grand-duc Wladimir, surnommé le Saint par les Russes, la Russie fut envahie par les Tartares Venant de l’Asie. Wladimir, tremblant pour ses Etats, fit venir de la ville de Wladimir l’image de la mère de Dieu, déjà très-célèbre par ses miracles. Elle fut reçue avec les plus grands honneurs et au milieu de nombreuses supplications, et bientôt les ennemis furent contraints de s’arrêter dans leur marche victorieuse. En acte de reconnaissance les Moscovites bâtirent un temple pour l’abriter dans l’endroit où ils l’avaient reçue L
1. Gumpp., Atlas marianus }sum . aurea, vol. XII, p. 249. — In Wolodimeriam, statim pro imagine quadam divæ
L’image nommée de Wladimir est selon la tradition une des sept qu’aurait peintes saint Luc. Selon le P. Martinov, elle aurait été transférée de Constantinople à Kiev, et de Kiev à Wladi mir, et c’est du séjour qu’elle fit dans cette ville et non de saint Wladimir que lui viendrait son nom; le 26 août 1395 elle fut transférée à Moscou. Les Russes lui attribuent beaucoup de miracles et de secours inespérés, éprouvés plus d’une fois dans de grands dangers de la nation. En 1812 quand Napoléon approchait de Moscou, elle fut portée à Novgorod1. ( PL - CL! .)
(Pl. CXLVIII.) — Cette image est encore à Moscou et a été donnée dans les (Antiquités de la Russie. — La raideur de la Vierge de Smolenslc est remplacée chez elle par une grâce, un sentiment qui ne peut se trouver qu'avant le xi° siècle, âge à notre avis de l’image de Smolensk. La sainte Vierge presse amoureusement son divin fils dans ses bras, et l’Enfant embrasse tendrement sa mère. Les chairs sont brunes, les robes de la sainte Vierge et de l'Enfant sont toutes d’or avec des plis excessivement multipliés, mais d’un faire correct.
Le nimbe de l'enfant Jésus est d’or orné de perles ; l’espèce de bonnet ou coifie qui couvre entièrement la tète de la sainte Vierge est en perles qui se touchent et forment un fond sur lequel se détachent des pierres précieuses de couleur verte ou rouge serties d’or. Les perles du bord qui retombent sur le front sont mobiles et suspendues à une petite chaînette d’or. Un grand nimbe l’entoure; il est divisé en compartiments où l’or, l’émail et les pierres dures dominent ; là il n’y a de perles que sur le bord extérieur,
M. virginis, quæ mulds miraculis editis ibi celebris erat, mittunt; quæ cum iu Moscoviana duceretur, princeps omnicum multitudine hoiiorifke illi obviam procedit eaque primum ut hostem averteret humillime implorata, maxima veneratione ac reverentia 'in civitatem deducit. Quo cultu se irnpetrasse dicunt, quod Tartari ultra Retzau non fuerint progressi in enirn rei perpetuam memoriam eo loci, ubi imago exptctabatur susceptaque fuit templum exædihcatum est. (Renan moscovit . )
1. Antiquités de la Russie, 2 vol. in-folio, 1 vol. in-40, texte, . I, n° 1. — P. Martinov., Ann. eccl. grec.-slave, 21 mai, 23 juin, 26 août.
SANCTUAIRES ET IMAGES
ce qui forme un heureux contraste avec le bonnet en perles. Les dessins des ornements, très-purs, sont un peu confus et semblent accuser une époque tendant vers la décadence. Par-dessus la peinture pend une plaque de poitrine d une richesse inouïe en perles, émail, pierres précieuses divisées par zones, et chaque zone en rosaces du meilleur goût. Comme à l'époque actuelle, la joaillerie paraît conserver sa pureté après que les autres arts sont descendus de leur hauteur primitive.
L’excessive richesse de cette peinture doit nous faire immédiatement écarter l’idée qu’elle aurait été peinte au premier siècle ; il est donc impossible qu elle soit de la main de saint Luc, mais plus tard, quel siècle a produit cette magnifique image. C’est au Xe siècle que l’histoire la mentionne comme d’un objet déjà ancien et célèbre par les miracles. Elle est donc au moins du ixc siècle ; à cette époque nous avons le manuscrit des œuvres de saint Grégoire de Nazianze, conservé à la Bibliothèque nationale sous le nu 510, oîi l’on trouve des scènes pleines du sentiment qui domine dans l'image de Wladimir, témoin cette ravissante miniature de Jésus parmi les docteurs où la sainte Vierge embrasse son fils presque de la même manière. — Le Xe siècle nous offre dans les médailles des empereurs de Byzance, dans celles de Zimiscès par exemple, autant de richesses que dans la Vierge de Wladimir. — D’après ces analogies nous la croyons de la fin du ixe siècle.
'PL CXLIX.) — ■ 3° Madone du Don. — - Un monastère de Moscou possède une image de la mère de Dieu dont on célèbre la fête le 19 août (c Antiquités de la Russie, t. I, n° 18. — Voir la notice de cette image du Don en latin : Tanaïca de Tanaïs (Don) dans YoAnnus ecclesiasticus gréco-slave du père Martinov au 19 août). Cette image du Don semble être une copie de 1 image de Wladimir pour le trait, la pose, le sentiment; elle lui est inférieure comme faire et comme dessin. Elle rappellerait pour la manière la Vierge de Smolensk; tenant compte que chez les
Grecs les individualités disparaissent poursuivre complètement les types de l’école, ne pourrait-on pas dire qu’elle lui est intermédiaire )
Dans la première, beau dessin, extrémités négligées comme celles du manuscrit de saint Grégoire de Nazianze, draperies encore belles, naturelles, mais confuses. Dans l’image du Don, extrémités encore plus négligées, hachures en tous sens dans le manteau de l’enfant Jésus, cherchant à imiter les plis innombrables, mais exacts du modèle, qui nous montrent une œuvre de fabrique imitant une œuvre d’art. Elle nous paraît une transition entre les images de Wladimir et de Smolensk.
La beauté des chromolithographies, dans les C Antiquités russes, et le soin avec lequel tous les détails sont traités, nous donnent confiance dans leur exactitude, que nous croyons suffisante pour asseoir l’opinion que nous venons d’émettre.
(Pl. CXLIX.) — 4° Madone de Smolensk (xie siècle). — On conserve à Moscou, dans le sabor ou église principale de la ville, une sainte image de la Mère de Dieu, qu’on attribue aussi à saint Luc et qui est dite Odigitrie de Smolensk. C’est avec cette image que l’empereur Constantin Porphyrogénète bénit sa fille Anne, en 1046, au moment où il la donnait pour épouse au Kniaz de Tchemigoff Usevolod, fils de JarosleffL
Le bel ouvrage des (^Antiquités russes reproduit cette image à la pl. XXX; c’est une peinture évidemment byzantine. La sainte Vierge tient l’enfant Jésus sur son bras gauche; les deux figures regardent en dehors. L’Enfant bénit de la droite et tient un rouleau de la gauche. Le dessin ne manque pas d’une certaine correction, mais il est raide et compassé, les chairs sont brunes, les tètes environnées d’un nimbe d’or couvert d’ornements de très-bon goût, entremêlé de pierres précieuses qui semblent naturelles. L’espèce de bonnet qui sertit son visage est vert et le voile
1. Antiquités de la. Russie, t. I, n° 3. Notice de l'An, eccles. du P. Martinov au 28 juillet.
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