VENISE
un guerrier qui se trouvait à son côté : « Écoute, Théodore, Jean, ton client et le mien, est en grand danger; hâte-toi de le secourir. » Le jour même de la bataille, cette femme fit part à des personnes de sa connaissance du songe merveilleux qu’elle avait eu. L’historien raconte encore que des tourbillons de poussière élevés tout à coup empêchèrent les Russes de combiner leurs manœuvres; qu’un cavalier inconnu, monté sur un cheval d’une blancheur éclatante, parut aux premiers rangs, mettant en désordre les escadrons ennemis. Aussi Zimiscès attribua-t-il cette victoire à la sainte Vierge et au martyr saint Théodore, dont on célébrait la mémoire en ce jour; il donna ordre de remplacer la chapelle de ce saint à Eucanie par une église magnifique. Quant à sa reconnaissance envers la sainte Vierge, il la témoigna de la manière la plus éclatante. Le jour où il entrait en triomphe a Constantinople, il fit placer au milieu de ses trophées et sur un char l'image qu’il avait portée dans son expédition militaire, et lui-même la suivait à cheval.
Deux siècles après, pendant que les croisés assiégeaient Constantinople, Baudoin envoya son frère Henri à la tète d’un corps considérable de Français pour chercher des vivres sur la côte d’Asie. Il revenait du camp chargé d'un riche butin, quand il tomba dans une embuscade de Mursuffle; les Français se jetèrent sur les Grecs avec tant d’ardeur, que non-seulement ils se dégagèrent, mais qu’ils enfoncèrent l’ennemi et que Mursuffle, abattu sur son cheval par un coup de cimeterre, fut sur le point de tomber entre leurs mains. Alors Pierre de Bracheux, gentilhomme de Beauvais, se saisit à main armée de l’image de Marie que selon l’usage des empereurs grecs l’usurpateur faisait porter devant lui. Henri, la voyant arborée sur les bras des chevaliers français , s’écria plein de joie ; Marie abandonne le tyran ; la victoire est à nous 1 !
Après la prise de Constantinople, lorsqu’on
x. Pouget, III, 256.
J partagea le butin, Baudoin songeait à faire présent au monastère de Cîteaux de l’illustre image, mais Dandolo la réclama instamment et s’empressa de l’envoyer à Venise. Elle fut déposée dans la sacristie de Saint-Marc jusqu’à ce que le doge Jean Bembo lui ait élevé dans l’intérieur de la basilique un autel resplendissant d’argent et de marbre.
La vignette que nous joignons à cette notice, d’après une gravure, est assez fidèle, quant à l’ensemble; il est difficile de juger le dessin général sous la gaze et les colliers qui le recouvrent, et surtout d’en deviner les traits sous l’effacement produit par le temps; mais grâce à une photographie qu’on en a faite, on parvient à cette vérification. Les têtes sont heureusement mieux conservées et nous avons pu les dessiner facilement la veille de la Nativité, lorsque le tableau était exposé au grand jour du maîtreautel. La figure de la sainte Vierge se relève vers la gauche par un mouvement peu gracieux. L’ovale de son visage, fort large aux tempes, se rétrécit rapidement vers le bas ; il est encadré par un voile gros bleu ourlé d’une double bordure d'or avec raies rouges; ce voile cache entièrement le front et suit la ligne des sourcils ; sous ses plis il laisse entrevoir les oreilles d’une petitesse exagérée. Les sourcils sont très-accentués, les yeux largement ouverts, entourés à la manière byzantine de paupières sombres ; le nez, effilé, se termine par une narine étroite, renflée et trop sèchement accusée. La bouche participe à cette rudesse qui rend les lèvres heurtées et dessinées par des ombres trop fortes. La physionomie générale manque de charme et de douceur; elle est hautaine comme beaucoup de madones byzantines.
La figure de l’enfant Jésus rentre dans les traits les plus ordinaires du byzantinisme ; il a le front très-développé, les yeux immenses et encadrés de paupières vigoureusement teintées, les lèvres empreintes d’un sourire.
Tout autour de l’image se déploie dans l’intérieur du cadre une guirlande de seize petites figures de saints au milieu desquelles, dans la
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SANCTUAIRES ET IMAGES
partie la plus élevée, on distingue celle du Sauveur, ayant à sa droite la sainte mère et saint Jean-Baptiste à gauche. Ce cadre n’est pas aussi ancien que l’image ; on le regarde cependant comme l’imitation du cadre apporté de Constantinople et même comme composé avec ses débris.
La touche du peintre n’est pas mauvaise; si elle est rude, elle a du moins le mérite de la franchise. Le ton, ce qui est rare sous un pinceau grec, est assez clair, les carnations sont roses et rehaussées par des points brillants qui visent trop à l’effet. (Pl. CVI bis.)
Il est difficile de juger intrinsèquement l’âge de ce tableau célèbre; toutefois, s’il était permis de chercher dans la perfection du dessin un argument chronologique, nous l'attribuerions à une date fort inférieure aux madones de Bologne ou de Sainte-Marie-Majeure.
Les Vénitiens portent la Nicopéia en procession dans les grandes solennités ou dans les calamités publiques, comme à l’occasion de la grande peste du xviic siècle. La seigneurie avait fait vœu pendant le fléau de consacrer à sa protectrice, si elle l’en délivrait, un temple magnifique dans l’île voisine où la peste s’était d’abord déclarée. On la porta dans l île le 21 novembre 1631, au milieu d’une pompe merveilleuse ; puis elle fut réintégrée à Saint-Marc. On laissa à la Salute une autre image fort ancienne qu’on vénère sous le titre de Madonna délia Sainte, et qui avait appartenu à l’église Saint-Tite, cathédrale de Crète, où on la vénérait depuis des siècles. Les Vénitiens, obligés d’abandonner l’île, avaient eu la précaution de soustraire ce pieux trésor à la rage sacrilège des Turcs et de le rapporter dans leur patrie.
Trésor. — Nous n’aurions pas achevé notre tâche à Saint-Marc si nous ne donnions un coup d’œil à son admirable trésor, qui renferme encore plusieurs monuments intéressants du culte de Marie. Là, M. le chanoine Pasini vous montrera avec son inépuisable bienveillance une boîte d’or de ora,27 x om,23, dont la bordure
est ornée d’images en émail parmi lesquelles on voit la sainte Vierge dans la scène du Crucifiement — un tableau d’argent doré (o'n,43 x om,3i), où 1 on a représenté la Crucifixion en figures d’or de demi-relief, ciselées séparément et fixées sur le lapis, avec la sainte Vierge aux pieds de la croix et les divines paroles : icL 6 uioç cou i^ou fi [/.fir/ip cou — un grand calice de sardoine taillé à côtes et entouré de figures du Christ, de la sainte Vierge et de différents saints en buste, figures accompagnées de leurs noms tracés en cloisonnage d’or dans l’émail, — une charmante madone de bronze dans une niche en cristal de roche qui domine une couronne votive, etc.
SAN-P AOLO.
Sur le mur extérieur de cette église, on voit encastré un bas-relief fort curieux qui représente la sainte Vierge entre saint Pierre et saint Paul. D’après l'inscription tracée en lettres grecques 1 le Dieu de saint Démétrius , » qu’on lit au-dessus des figures, on pourrait croire que ce marbre est purement byzantin. La madone est assise sur un trône; elle tient l’Enfant de sa main droite. Le Sauveur bénit. Deux anges thuriféraires à mi-corps apparaissent derrière le trône et balancent leurs encensoirs. Ce marbre se trouvait jadis dans l’église Saint- Démétrius, dont la fondation remontait, diton, au ixe siècle; mais le style du bas-relief ne nous semble pas à beaucoup près aussi ancien L
Divers. — L’admirable bibliothèque de Saint- Marc, celle des Arméniens nous ont fourni d’excellents documents pour les scènes de la vie de Marie, nous les avons publiés dansl’ Évangile nous ne faisons donc que les mentionner ici.
1. On peut consulter pour les sanctuaires de Venise : Flaminio : Notifia dei sj.nctua.ri délia B. Vergine venerati nello stato veneto.
CH. IV. — VENETIE.