I. — FRANCE
près avoir parcouru l’Italie, qui avait droit aux premières étapes de notre pèlerinage à cause de l’ancienneté de ses monuments et de la ville éternelle qu elle a la gloire d’offrir à notre vénération , nous franchirons les Alpes pour visiter les sanctuaires de France. Si dans cette contrée où le climat et les habitants conservent peu les monuments, nous trouvons moins d’anciennes images de Marie, gardons-nous de voir dans cette circonstance une preuve d’indifférence de nos pères qui méritent, au contraire, une des premières places parmi les serviteurs de la sainte Vierge. Dès les temps les plus reculés ne s’est on pas écrié : Regnum Galliœ , regnum Mariœ ! et l’histoire dont nous allons suivre les longues vicissitudes multipliera les témoignages de leur ardente dévotion.
On verra cette dévotion aborder sur les rivages de la Provence avec sainte Madeleine, se répandre avec saint Denis, saint Savinien et saint Potentien1, illuminer les victoires de Charlemagne, résister à l’effroyable dislocation de son
i. Rosier de Marie, Y, 761 .
empire, reparaître plus brillante que jamais avec les Capétiens.
En 1022, le roi Robert transforme en l’ordre de Notre-Dame-de-l’Étoile celui que Charles- Martel avait institué après la bataille de Tours. Les Normands , à peine convertis, invoquent cette grande patronne dans les batailles et envoient, du fond de la Calabre, des trésors pour les sanctuaires qu’ils lui élèvent en France.
C’est dans une église de la madone, Notre- Dame de Clermont, que retentit le cri : Dieu le veut! qui groupe pour la première fois ensemble toutes les forces de larépubliquechrétienne(io95). Saint Bernard, dont la mère de Dieu avait arrosé les lèvres de son lait virginal, parle de Marie comme aucun homme peut-être n'avait fait avec tant d’amour, et c’est encore dans un de ses sanctuaires, dans la cathédrale de Chartres, qu’il prêche une nouvelle croisade. Le roi de France, en 1108, érige à Paris l’église Notre- Dame-de-Bonne-Nouvelle, en action de grâces d’une victoire sur les Anglais.
Si nous pouvons prouver par les monuments historiques et épigraphiques l’antiquité du culte de Marie en Gaule, nous ne pouvons guère offrir d’images antérieures au ixe siècle, fait singulier devant lequel nous devons entrer dans quelques explications.
CH. VI. — FRANCE
Au second concile de Nicée (787), Constantin, ] évêque de Constance en Chypre, disant son avis sur les lettres de Tarasius aux patriarches d’Orient qu’on avaitlues, ajouta ces paroles : « Je souscris à cette doctrine et suis du même sentiment, en embrassant avec honneur les saintes et vénérables images ; et je défère l’adoration de latrie à la seule supersubstantielle et vivifiante Trinité, et j’excommunie ceux qui ont un autre sentiment. »
Les pères du concile de Francfort, réunis en 794, ne savaientpasle grec et reçurent une fausse version de ces paroles, qu’ils comprirent comme si les Grecs proposaient, pour les images, un culte semblable à celui de la sainte Trinité; aussitôt ils formulèrent un canon pour condamner cette proposition : « On a donné à examiner au concile le nouveau synode que les Grecs ont tenu pour l’adoration des images, et dans lequel on a lu que ceux qui ne rendront point le service de latrie, ou l’adoration aux images des saints comme à la divine Trinité, seraient excommuniés. Nos très-saints pères du concile, ne voulant point du tout de cette adoration, ou servitude, ou latrie, ont condamné ce synode d’un commun consentement. »
Ce décret foudroyant révèle incontestablement, chez ses auteurs, une pensée inquiète sur l’impression que les images pouvaient causer parmi les populations qu’ils gouvernaient; cependant cette pensée était si peu iconoclaste qu’ils terminent ainsi : « Le dernier article que nous ajoutons est celui-ci : Que notre saint-père le pape et toute l’Eglise romaine sachent que, selon qu’il est écrit dans l’épître de saint Grégoire à Serenus, évêque de Marseille, nous permettons les images des saints à tous ceux qui en voudront dedans ou dehors les églises pour l’amour de Dieu et de ses saints; mais nous ne contraignons personne de les adorer; nous ne permettons pas aussi à ceux qui les voudraient rompre ou détruire de le faire, et nous déclarons que l’Église universelle suit en ceci le sens que saint Grégoire a exprimé dans cette épître. »
Ce canon, quoique orthodoxe, laisse percer une
certaine méfiance de la part des évêques; on sent qu’ils l’acceptent surtout par obéissance pour le pape. Tous les prélats s’accordaient bien à condamner les iconoclastes et à recevoir les images, mais s’il y en avait plusieurs qui voulaient bien les honorer, témoin ces douze qui souscrivirent au concile de Rome, sous le pape Etienne, il s’en trouvait aussi quelques-uns qui ne le pouvaient souffrir et ne les voulaient que pour l’ornement, pour la mémoire et pour l’instruction ; il y en avait aussi qui ne sachant pas trop bien ce qu’ils voulaient dire, prétendaient tenir le milieu entre les iconoclastes et ceux qui exagéraient le culte des images.
Les livres Karolins 1 nous fournissent le témoignage de ces sentiments défavorables à l’extension des images. Les termes emportés dans lesquels ils sont rédigés, et qui paraissent si éloignés de la sagesse du grand empereur, nous empêchent de penser qu’il en soit l'auteur, bien qu’ils portent son nom. On ne saurait nier toutefois qu’ils n’aient plus ou moins exprimé sa pensée, puisque, après qu’il les eut envoyés au pape Adrien, ce pape eut soin de les réfuter point par point2.
11 résulte de ces souvenirs historiques que l'absence ou l'extrême rareté de monuments iconographiques dans nos contrées avant le ixe siècle peut s’expliquer non-seulement par la destruction causée par les siècles qui nous séparent d'une époque si reculée, mais peut-être encore par la grossièreté des peuples encore à demi païens et pour lesquels des images imprudemment relevées auraient éveillé la tentation d’idolâtrie. L’écho des coups de marteau de saint Hilaire contre les faux dieux retentissait encore dans toute la Gaule.
S’il existe dans les Gaules peu d'images de Marie antérieures à l’époque carlovingienne,
1. Ces livres, rédigés quatre ans avant le concile de Francfort, furent connus avant lui et sont mentionnés par Hincmar. — Ils ont été exploités, en 1J49, par un luthérien qui a basé sur eux une théorie iconoclaste.
2. Louis Maitnbourg, jésuite, Histoire de l’hérésie des iconoclastes} livre IV, 1693 ; Rohrbacher, V, 88.
nous verrons dans la suite que beaucoup de statues attribuées au xir siècle ont, par contre, une origine plus ancienne. Cette remarque était nécessaire pour nous guider au milieu de nos nombreux sanctuaires. Hâtons-nous maintenant, avec un sentiment de pieuse et patriotique satisfaction, de visiter cette France qui, tout entière, n’était qu’un vaste sanctuaire de la sainte Vierge, cette France qu’elle a tant aimée1, et où elle a daigné plusieurs fois encore descendre pendant les douloureuses années que nous traversons.