Id.: VII
avec le défrichement des forêts, les scènes se modifient.
On aura, sans doute, été frappé, comme nous l’avons été nous-mêmes, de l’uniformité des légendes qui s’appliquent dans des régions trèsdifférentes à l’origine des images. Nous avons vu pour le Nord Notre-Dame-de-Marconne (Arras); Notre-Dame-du-Marais (xne), trouvée dans des marais près d’Angers ; Notre-Damede-Ronceray, Notre-Dame-de-sous-Terre, découvertes dans des buissons ou sous une voûte souterraine au xic siècle; à Villethion et Villavard (près Blois, au xic siècle), des madones sorties d’une fontaine ou d’un massif de coudriers ; à Vaudouan, une statue brille tout à coup sur la rivière, aux yeux ravis d’une jeune fille ; à Laval, Notre- Dame-du-Genetet sort des touffes d’un genêt sauvage; à Rouen, Notre-Dame-du-Chardon ; dans le Jura, Notre-Dame-des-Épines-Fleuries; à Troyes, Notre-Dame-de-Valsuzenay ; à Vannes, Notre-Dame-du-Roncier ; Notre-Dame-de-Recouvrance à Seez et Notre-Dame-de-Quezac ( xie siècle), près Mende, reviennent de même à la lumière. Pour le Midi, Notre-Dame-du-Séminaire (ixe), à Nîmes; Notre-Dame-de-l’Isard , à Pamiers; Notre-Dame-de-l’Espinasse, à Rodez (xie); Notre-Dame-des-Plans près d’Avignon; Notre-Dame-de-Sarrance, à Bayonne ( xi Ie ) ; Notre-Dame-de-Lure, Notre-Dame-de-Romigier (diocèse de Digne); Notre-Dame-des-Pignans, près Fréjus; Notre-Dame-de-la-Capelle, près de Gap, etc., sont trouvées dans les champs, derrière des haies et dans des endroits déserts.
La même légende se reproduit, comme on le voit par ces exemples, dans toutes les parties de la France et en termes à peu près identiques : un pâtre, gardant ses troupeaux, heurte de sa houlette une partie du sol qui résonne et qui lui révèle le trésor ; un laboureur voit ses bœufs s'arrêter devant un obstacle mystérieux et il aperçoit une statuette de Marie. On nous conseillait de passer sous silence ces pieux récits plus faits pour la foi naïve de nos pères que pour l’étude historique que nous aimons aujourd’hui. Ce silence nous paraissait peu respec-
CH. IX. — FRANCE
CONCLUSION
tueux pour ces traditions dont plusieurs siècles ont entretenu la piété française, et dont un grand nombre pouvaient être authentiques; il nous semblait aussi que les historiens actuels, si dédaigneux de tous documents légendaires, avaient tort, même au point de vue de la critique, d’en détourner leurs regards. Que de traditions devant lesquelles souriaient les encyclopédistes du xvtiic siècle, sont apparues rayonnantes de vérité lorsque le jour de l’histoire s’est tout à fait levé sur elles ! D’ailleurs, la répétition des mêmes circonstances, que nous saisirons encore loin de la France, est à elle seule un fait singulier et méritait notre attention. Nous nous sommes donc mis à relire ces récits et nous avons, je crois, à l’aide de quelques faits moins voilés par la poésie, découvert le mot de l’énigme. Par exemple, et pour ne prendre que la tradition du diocèse de Digne, nous voyons que la statue de Notre-Dame-de-Lure, enfouie sous terre à l’approche des Sarrasins, fut retrouvée au XIIe siècle; nous voyons là encore que Notre- Dame-de-Romigier, soigneusement cachée dans un sarcophage antique, oubliée, fut déterrée par un laboureur en 850. Bien plus, ce même fait s’est reproduit (au dire toujours un peu sceptique de Millin) au milieu du siècle dernier, époque où un berger en frappant la terre de son bâton retrouva la chapelle souterraine de Notre- Dame-de-Dromon. Il nous paraît clair que ces statues, ensevelies par des mains pieuses, ne l’avaient été que pour les soustraire aux profanations dont les Sarrasins au vme, les Normands au ixe siècle, menaçaient les choses sacrées.
Le Xe siècle, si justement appelé le siècle de fer, et puni à son déclin par les terreurs de l’an mil, fut ainsi privé d’un grand nombre d’images de madones. On ne pourra s’en étonner si on réfléchit aux terribles événements qui le signalèrent et dont les horreurs pouvaient bien à elles seules passer pour une prédiction de la lin du monde. — Qu’on nous permette d’insister sur ce point important de notre thèse et de rappeler les tristesses des évêques contemporains. Le concile n.
de Mayence, en 888, parlait ainsi des ravages des Normands auxquels était soumise une grande partie de la France : « Voyez comme ces bâtiments magnifiques qu’habitaient les serviteurs de Dieu sont détruits, brûlés et réduits en cendres; les autels renversés et foulés aux pieds, les ornements les plus précieux des églises dissipés et consumés par le feu; les évêques, les prêtres, les autres clercs, des laïques de tout âge et de tout sexe tués par le fer et par le feu1... » Les pères de ce concile, considérant que la plupart des églises avaient été brûlées par les Normands, permettent de dire la messe dans des chapelles particulières.
Le concile de Trosli, dans le diocèse de Soissons,tenu en pop, n’exprime pas moins tristement les douleurs de ce temps : « Pour la ruine des monastères, disent les pères, nous ne savons presque ni qu’y faire ni qu’en dire. En punition de nos péchés, le jugement a commencé par la maison de Dieu. De tant de monastères qui étaient en France, les uns ont été brûlés par les païens, les autres sont dépouillés de leurs biens et presque détruits. »
Au milieu de ce désordre extrême et même loin des vallées soumises aux ravages des Normands, il n’y avait aucun chef capable de maintenir l’ordre public ; presque tous les ducs, marquis, comtes et seigneurs, se regardant comme indépendants, se faisaient la guerre les uns aux autres, de sorte qu’aucun pays n’était à l’abri des troubles. Les Hongrois, pour mettre le comble à ces maux, pour compléter les dévastations des Normands à l’ouest ou au nord, et des Sarrasins dans le midi, se ruèrent sur l’est de l’empire des Francs.
Avec le xie siècle, qui vit s’évanouir les effrois de l’Apocalypse, avec la jeune et vigoureuse dynastie capétienne, surtout avec l’admirable suite de papes qu’on vit alors monter sur la chaire de Saint-Pierre, les affreux désordres