ROME. — SAINTE-MARIE-IN-TRAN5TÉ VÈRE
le Sauveur et sa Mère assis l'un près de l’autre et dominant l'assemblée des saints. Ils sont revêtus d’un costume splendide : à Notre-Seigneur, le mosaïste a donné un manteau d’or, une tunique bleu clair agrémentée d’or, des cheveux noirs ; il lui a mis dans la main un livre blanc sur lequel on lit en caractères noirs les mots du cantique des cantiques : veni Electa mea et ponam in te thronum meum. A Marie il a prêté l’éblouissant appareil des impératrices d’Orient, une couronne d’or rehaussée de pierres fines, dentelée et terminée par trois fleurons en rubis. Deux rivières de perles, dont les ondes descendent le long des tempes, laissent tomber leurs gouttes blanches derrière les épaules; la robe ouvrée brille d’une si grande quantité de broderies d’or que le fond disparaît sous cette richesse. Il lui a placé dans les doigts une légende noire avec ces caractères : Lœva eins sub capite meo et dextera illins amplesabitur (sic) me. Elle a un manteau blanc jeté sur les genoux, <les souliers rouges avec ornements d’or.
Le peintre de cette belle mosaïque a eu soin de dater son œuvre en inscrivant au-dessous les vers suivants :
+ Hec in honore tuo pretulgida Mater honoris Regia diyini rutilât fulgore decoris,
+ In qua, Christe, sedes manet ultra secula sedes, Digna tuis dexteris est quam tegit aurei vestis,
-(- Cum moles ruitura vêtus foret, hinc onundus Innocentius hanc renoyavit papa secundus.
« C’est en ton honneur , splendide Mère d’honneur, que ce palais étincelle de l’éclat d’ornements divins; ce palais, ô Christ, où ton trône demeure à travers les siècles, trône digne de tes mains et que recouvre un vêtement d’or. L’antique masse allait s’écrouler lorsque le pape Innocent II l’a renouvelée. #
Cette mosaïque, on peut le dire, est un des monuments le plus glorieux que les hommes aient élevés à la sainte Vierge, un des plus anciens couronnements que nous connaissions et certainement le plus brillamment exécuté. La virginité personnifiée dans Marie, à la fois, comme le célébrait Dante, mère et épouse du
Christ, la virginité n’avait pas encore connu de triomphe semblable : elle vient d’arriver au sommet des cieux, et, seule dans le palais sacré, elle a droit au trône divin et aux embrassements du Christ. Méconnue, oubliée et s’oubliant ellemême sur la terre, fuyant les regards des hommes, s'enveloppant sous les chastes plis de ses voiles, elle s’est élancée d'un coup d’aile au-dessus des étoiles et la voici, non plus timide et craintive, mais radieuse et triomphante devant les yeux des anges. Comme une voyageuse, en arrivant, elle abandonne sur ses genoux les blanches draperies de son manteau, et laisse voir l’or et les pierreries de sa tunique. Cette peinture, si je puis m’exprimer ainsi, sue l’or; l’or perce partout et donne à ces ligures plongées dans un fond d’or un aspect diaphane et surnaturel ; l’or, symbole de l'infini, semble la pénétrer de l’essence divine. Là sur ce trône se passe une scène que nous ne pouvons rendre avec les mots grossiers de la langue humaine; nous n’avons rien pour exprimer cette apothéose de la virginité, ces noces mystiques auxquelles la reine des Vierges a été la première appelée, ces noces que les hommes comprennent si peu et que notre mosaïste a su peindre en style sublime.
Madonna délia Clemen\a. (PI. C 1 1 1 . ) — A côté de la tribune, au bout du bas côté, où les chanoines dnt leur chœur d’hiver, on voit une madone dite de Strada Cupa ; dans la chapelle ■correspondante (côté de l’Evangile) on vénère l'antique image sur bois Madonna délia Clemen\a; cette image, au xvie siècle, fut, sur l’ordre du cardinal Altemps, couverte d’un bel ornement en argent qui ne laisse que les tètes à découvert lorsqu’on la montre dans les grandes fêtes. Ordinairement elle est entièrement cachée par un tableau à l’huile d’un auteur inconnu, qui n’est pas cependant sans quelque valeur et qui représente aussi » la Vierge de la clémence » . Cette madone fut d’abord placée dans la chapelle Ruggieri.
A cause du grand respect qui l’entoure depuis des siècles, nous avons difficilement obtenu la
SANCTUAIRES ET IMAGES
permission de l’étudier ; entin, pendant les heures de solitude de la basilique, il nous a été accorde de contempler à loisir cette vénérable peinture. On ne voit malheureusement que les tètes à cause du couvercle de métal qui recouvre l’ensemble; nous sommes donc obligé, pour en décrire l'ensemble, de recourir à d'anciennes gravures, notamment à celle de Joseph Bianchi, qui date de i 699.
La sainte Vierge, assise sur un trône, porte de la main gauche l’enfant Jésus et de sa droite elle tient une croix à deux traverses. Deux anges de chaque côté lui servent d’acolytes; à ses pieds un pape vu de face est agenouillé près de la source d’huile qui s’échappe du trône. Quant aux têtes que nous avons vues et dessinées de très-près, nous pouvons en parler plus positivement. Celle de la madone est prise de face et régulière; des rivières de perles blanches rappellent tout à fait la coiffure de la grande madone de mosaïque. La couleur des chairs est terreuse et poussée de ton comme dans les peintures byzantines. La bouche est entr’ouverte et fortement accusée aux coins, la narine relevée, les yeux sertis de noir. L’enfant Jésus présente des traits fort ramassés et d’une touche heurtée, un nimbe d'or traversé par une croix rouge.
Les anges, surtout celui de gauche, ont un grand style et un dessin sévère. Où retrouvonsnous cette physionomie étrange, ces yeux démesurément ouverts dont les paupières semblent contenir à peine le regard qui les déborde, ces. narirres fièrement relevées, cette bouche souple dont les lèvres sont encore chargées du message de Dieu; enfin, autour du beau galbe du visage, les boucles blondes qui l’encadrent si à propos? Où pouvons-nous chercher le modèle de cette figure étrange, qui mêle je ne sais quoi de rude, de sauvage à une grâce virile? Ces types, évidemment, ont été inspirés par l’Orient, ils n’ont rien emprunté aux bords du Tibre, et cependant le souvenir üe la fontaine d’huile, légende romaine, nous ramène en Italie et nous fait croire que nous avons devant nous l’œuvre d’un peintre byzantin inspiré par Rome. D’après
cela, on ne peut admettre que cette peinture remonte, comme on l’a dit, aux premiers siècles; on ne peut guère, je crois, la supposer plus ancienne que le xii° siècle; par sa composition, elle se rapproche singulièrement de la mosaïque de Saint-Nicolas du Latran : même attitude de la madone qui tient une croix (et une croix archiépiscopale1), même coiffure, même position des acolytes angéliques, enfin pose semblable du pape aux pieds du trône. Les perles de la coiffure, si semblable à celle de la grande mosaïque de la Tribune, nous ramènent encore au xii0 siècle. On ne peut donc accorder ici le style de la peinture avec la tradition d’antiquité qu’en supposant qu’elle remplaçait un tableau primitif.