I. Première aux Corinthiens, xni
a, L'Assomption corporelle (Toir plus loin) reste certaine et indiscutée. L'âge auquel mourut la Sainte Vierge, et par suite la date de sa mort, est très dirersement indiqué par les anciens auteurs. Quant aux circonstances qui accompagnèrent son < passage », nous en a^ons des récits, et même très détaillés, mais auxquels on ne peut aroir une entière confiance. Car les plus anciens textes où se trourent ces narrations, les plus anciens du moins qui nous aient été conservés, appartiennent à cette catégorie d'ouvrages, si étudiés de nos jours, qu'on nomme les « apocryphes », ouvrages faussement attri-
uns, Marie aurait vécu en ce monde cinquante-neuf ans, selon d'autres soixante-trois, selon d'autres encore soixante-douze ou même davantage. Elle serait morte en Tan 4^9 ou en Van 48, ou en 52, ou aux environs de ces années, ou encore à une date plus tardive. S'il faut faire un choix entre des opinions si diverses, la première de ces dates, Tan 4^ ou environ, a peut-être sur les autres un léger excès de probabilité. Peut-être même concilie-t-elle d'apparentes divergences : car, suivant la façon de comp-
buës à des apôtres ou à des auteurs d'une époque très reculée. Titchendorf a publié (Apoealjrpses apoerjrphm, i866^ trois rédactions du récit de la mort de Marie. Beaucoup d'autres remaniements du même thème, en toutes langues, ont été publiés depuis.
n faut citer, parmi ces ouvrages : Le lirre «c de la Dormition de Marie », mis sous le nom de saint Jean rÉrangéliste ; le lirre < du Passage de Marie a , attribue à saint Mëliton de Sardes (et il semble qu'au temps de saint Méliton, c'est-à-dire au second siècle, il j ait eu réellement une première rédaction de l'ouvrage) ; des rëciu, diversement remaniés, attribués à Évodius, successeur de saint Pierre sur le siège d'Antioche (quelques savants tiennent pour l'authenticité d'un fragment d'Évodius) ; quelques passages des écriu dionjsiens (on sait que ces écrits sont généralement regardés comme postérieurs de plusieurs siècles à saint Denis; quant à l'Aréopagite lui même, sa conversion se place après l'an 5o, donc probablement après la mort de Marie). Plusieurs Pères orientaux et historiens ecclésiastiques ont certainement puisé à ces sources, où le fond historique est loin d'être pur de toute addition. S'ils ont utilisé aussi de meilleurs documents, ce qui est possible, il est actuellement très difficile de discerner ce qui en provient, et de faire la juste part de l'histoire et celle de la légende. On discute sur la valeur de 1* c histoire Euthymienne », citée par saint Jean de Damas à la fin de son second sermon sur V Assomption (PC, XGVÎ, 748). En tous cas, cette histoire n'est pas antérieure à la fia du V* siècle.
ter, et suivant les points de départ, qui restent douteux, on peut trouver que Marie avait, en 4^9 cinquante-neuf ans, ou plutôt un peu plus de soixante et peut-être soixante-trois.
De plus, cette année 4^ est, d*après d*assez bons calculs, celle de la dispersion générale des apôtres. Douze ans, treize bientôt, avaient passé depuis le départ du Maître ; c*était le délai qu'il semble leur avoir fixé pour offrir aux Juifs d*abord la grâce de rÉvangiie*; et, vers la Pàque de Tan 4 a» le nouveau roi du pays, Hérode Agrippa, décapitant Jacques, emprisonnant Pierre, et persécutant TEglise, obligeait les pasteurs à fuir et à porter au loin la lumière de la foi. Cest, en effet, à cette année même que l'on fixe la première arrivée à Rome de Pierre délivré de ses liens. Si donc Notre-Dame mourut au milieu des apôtres réunis, comme la tradition paraît en avoir gardé le souvenir, et si Ton cherche à expliquer cette réunion d*une façon naturelle, il faut placer sa mort avant la Pâque de Tan 4^* L'Église de Gaule fêtait jadis TAssomption vers le milieu de janvier; si cette date de la fête avait quelque valeur pour indiquer celle de Tévénement, on pourrait rapporter la mort de Marie à janvier 4^ ; si l'on s'en tient à la date du i5 août, qui a prévalu, on peut la rapporter au mois d'août 4 1 •
Quant aux autres circonstances, on peut résumer ainsi les principales, telles que les racontent les vieux narrateurs. Les détails varient d'ailleurs beau-
I. Ancienne tradition. Voir Clément d'Alexandrie, Stroma^ us, VI, t; PG., IX, a64; Apollonius (fin du n* siècle) cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, i8; PC, XX, 480; Jeta Pétri cum Simone ex codiee Fereellenis, T, dans Lipsius, Jeta avocryphay t. I, p. 49*
coup» d'après les dlfTérents textes et leurs différentes rédactions. Après qu'un ange, porteur d'un rameau de palme, est venu annoncer à Marie sa prochaine délivrance^ les apôtres se trouvent subitement rassemblés autour d'elle, — miraculeusement amenés sur les nuées du ciel, disent la plupart des textes. Au milieu de la troupe des disciples et des saintes femmes, le Christ apparaît, entouré d'une multitude d'anges. Sur la demande de Marie elle-même, il lui promet que, en tout temps et en tout lieu, quiconque la priera et se recommandera de son nom, trouvera grâce et miséricorde auprès de Dieu. La Vierge bénit les fidèles, qui tous l'honorent comme leur mère, et elle remet son âme à Jésus. Les hymnes des disciples se mêlent aux chants des anges ; des miracles sans nombre s'accomplissent, pour punir les Juifs obstinés et pour consoler ceux qui croient; le saint corps est déposé dans un tombeau, près du jardin des Oliviers, à Gethsémani, le long de la vallée de Josaphat. Autour de la tombe, le chant des anges continue pendant trois jours à se faire entendre. Enfin, la glorification du corps de Marie est manifestée aux apôtres. C'est Jésus lui-même qui, apparaissant de nouveau, ressuscite sa mère devant eux; ou bien c'est Thomas qui revient des Indes seulement après la sépulture, voit, au moment où il arrive, la Vierge monter au ciel, et annonce aux autres son Assomption; ou du moins, c'est l'arrivée tardive de Thomas qui donne occasion d'ouvrir le tombeau, et de constater qu'il est vide.
Qui dira oii finit l'histoire et où commence l'addition légendaire? En tous cas, si large qu'on fasse la part du légendaire et de l'incertain, il est sûr qu'un fond de vérités historiques se cache sous ces anti-
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ques narrations ; et un fond de vérités théologiques aussi. Dès les plus lointaines époques, ces vérités théologiques devaient faire partie de la croyance chrétienne; c'est ainsi qu'elles ont pénétré dans l'œuvre des rédacteurs d'apocryphes, gens parfois peu savants, gens suspects parfois^ mais qui nous rapportent les idées de leur milieu. C'est en raison de ces vérités que des écrivains ou orateurs plus instruits, historiens et Pères de l'Église, ont assez largement accepté les narrations et parfois les légendes. Et, tandis qu'elle se répète à travers les siècles, la parole des Pères, impuissante à donner à la légende la valeur de l'histoire, ajoute du moins une solide garantie aux vérités qui intéressent le dogme et ridée même que nous devons avoir de Marie. C'est là, d'ailleurs, beaucoup plus que les détails d'histoire, ce qu'ils cherchaient et ce qu'ils prétendaient prêcher : et, dans ce domaine, ils avaient autorité et compétence.
Parmi ces idées très vraies, et qui appartiennent à la ti*adition catholique, il faut noter les relations maternelles de Marie av<^c les fidèles, l'empressement de Jésus à introduire dans son ciel celle qui l'avait introduit sur la terre, la consolation laissée à l'Église dans sa protection céleste et sa toute-puissante intercession. Il faut noter très spécialement le fait, qui appartient à la fois à l'histoire et au dogme, de la résurrection de Marie, et de sa glorification complète, dans son âme et dans son corps.
Malgré la rareté des textes très anciens où l'Assomption soit explicitement mentionnée, divers
I. Le livre intitule a Passage de Marie » se troure condamne dans le catalogue gëlasien des apocryphes (vers l'an 5oo).
indices donnent k penser que, si elle ne fut pas connue de tous ou dans tous les pays avec une égale clarté, cependant on n'en perdit jamais le souvenir. Si rimagination populaire en développait et en remaniait la narration, c'est qu'on en gardait mémoire comme d'un fait important. Quant à ces merveilleux récits, ils purent contribuer par endroits à rendre ce souvenir plus fameux ; mais nous voyons aussi qu'en certains lieux et en certains temps, ils suscitèrent des doutes, et nuisirent à la vérité, dont ils étaient de contestables garants. *
Le fond solide de tradition, qui avait précédé les légendes, et qui persistait indépendamment d'elles, se laisse encore deviner à la large et ancienne diffusion de la fête. Car l'Assomption est honorée dès le vi® siècle, et peut-être plus tôt, non seulement en Orient, mais dans notre Occident, beaucoup plus fermé aux légendes. Il n'est pas sûr que la fête n'existât pas à Rome, au temps même où Rome condamnait les apocryphes, c'est-à-dire tout à la fin du v^ siècle ou au début du vi*; dans le courant du VII* siècle, elle y était certainement célébrée. De plus, l'antiquité n'a jamais cru posséder de reliques de la Sainte Vierge ; et, si l'on prétend montrer à Jérusalem son tombeau, on s'est toujours glorifié de le montrer vide. Enfin, les mots mêmes, transmis par la vieille langue chrétienne pour désigner la mort et la glorification de Marie ont quelque chose de spécial; ils se disent d'elle seule, ou ils se disent d'elle avec une insistance et avec une nuance pa rticulière qui la distingue des autres saints. On ne parle que de son « sommeil », de son « repos », de son c passage » de la terre au ciel, enfin de 1' « Assomption » de celle que le Dieu son Fils a corporelle-
ment attirée à lui. Tout cela parait bien montrer que Ton s'est toujours souvenu de la résurrection anticipée de Marie, racontée sans doute à Torigine par les apôtres, ou par ceux des apôtres et des disciples qui en avaient eu connaissance.
Pourtant, la présomption d'une tradition explicite ininterrompue ne semble pas être le plus ferme fondement sur lequel TÉglise appuie la certitude de sa croyance. Des raisons plus fortes se tirent du rang et de la dignité de Marie. Dans le grand nombre des arguments qu'il est aisé de développer sur ce sujet, plusieurs n'indiquent qu'une simple convenance; mais d'autres — évidemment, il faudrait un travail spécial pour les dégager et en montrer la force — font voir le privilège de l'Assomption comme véritablement nécessaire. Car ils le font logiquement découler d'autres privilèges déjà connus, ou même ils le montrent contenu implicitement dans ces privilèges, et dans l'ensemble du rôle que Jésus-Christ a fait à sa mère. Et comme ce rôle et ces autres privilèges sont révélés de Dieu, de graves esprits pensent que l'Assomption, elle aussi, s'appuie sur la révélation divine; qu'elle fait partie du dépôt confié à l'Église; qu'elle peut devenir, à ce titré, l'objet d'une définition dogmatique.
Tout, en Marie, s'oppose à la décomposition du tombeau, tout exige l'incorruption et la vie. Son incomparable pureté et l'innocence absolue de son âme réclament la préservation de son corps ; il n'est pas jusqu'à sa virginité conservée dans la maternité, qui ne demande que sa chair demeure intacte dans la mort. Puis, il y a l'amour spécial et unique du Christ pour sa mère, qui ne lui permet pas de la laisser attendre une lointaine résurrection. Si étroit
est le lien qui les unit ! « La chair de Jésus est la chair de Mariée » L'Eucharistie donne au chrétien un titre à revivre au dernier jour, parce que son corps s'unit au corps du Christ. Mais, dans l'Incarnation, la mère et le Fils ne sont-ils pas devenus tout autrement encore une même chair? Et n'y a-t-il pas là un titre plus pressant à ressusciter, ou plutôt une sorte d'impossibilité de demeurer dans la mort? a Cette véritablement toute bienheureuse... qui tout entière a été unie à Dieu, comment la mort la dévorerait-elle? comment les enfers la recevraient-ils? que pourrait oser la corruption contre ce corps, qui a reçu la Vie? Toutes ces idées répugnent, et sont de toutes façons étrangères à Tâme et au corps de celle qui a porté son Dieu'! »
Le privilège de l'Immaculée Conception, considéré à part, nous rend certains que Marie était, par rapport à la mort, dans une situation différente de la nôtre. Car, dans l'ordre actuel, la révélation nous en assure, la mort est proprement la peine qui suit le péché d'origine. A l'innocence conservée du premier homme, devait répondre la conservation de la vie; à sa faute, a répondu la mort ; à sa faute transmise, la mort transmise à ses descendants. Donc, à qui n'a pas été transmise la faute héréditaire, la loi de la mort ne s'applique pas. Marie est donc morte à un autre titre que tous les hommes. Elle a été traitée comme Jésus qui, sans prendre sur lui le péché, en
I. Cette phrase, souvent répétée, se trouTe (pour la première fois ?) dans le traité sur V Assomption, composé probablement Ters Tépoque de Chariemagne, qui a souvent été attribué à saint Augustin; PL., XL, ii45.
a. Saint Jean de Damas, second sermon sur laDormition^ 3 ; PC, XCVI, 728.
a pris les suites physiques et les peines. Mais alors, ne doit-elle pas être jusqu'au bout rapprochée de lui; être, dans la mort, traitée comme lui, et non comme les autres ; succomber un instant, pour se relever aussitôt? Il est vrai que Jésus est le Rédempteur divin, et que Marie demeure au nombre des rachetés. Mais, ici encore, il faut répondre que, rachetée d'une façon toute singulière et plus haute que le reste de Thumanité, elle a dû être, d'une façon plus haute et toute singulière, affranchie de la mort. Car Jésus rachète à la fois de la mort et du péché ; comme il rachète du péché, il rachète de la mort. Aux autres, la rédemption libératrice, qui les délivre d'un mal éprouvé : du péché, après qu'il a marqué sa trace dans l'âme ; de la mort, après qu'elle a réduit le corps en poussière. A Marie, la rédemption préservatrice, qui l'empêche d'être jamais sQuillée par le péché, et d'être vaincue par la mort; qui, si elle ne l'exempte pas de passer, avec Jésus, par la mort elle-même, l'exempte du moins de toutes les suites de la mort, et la rend aussitôt à la vie, sans avoir subi aucune des atteintes du tombeau.
En élargissant le point de vue, pour considérer ce qui revient à Marie dans l'ensemble do plan divin, nous voyons en elle la femme bénie parmi les femmes, qui recueille autant de bénédictions que la première femme a attiré de malédictions sur elle-même et sur sa race; la femme promise et donnée pour réparer, avec le Sauveur, la faute du premier couple humain ; la nouvelle Hève, séparée du reste de l'humanité et associée au Rédempteur dans sa victoire, comme l'ancienne a été associée à la faute d'Adam pécheur. Or, la défaite de l'Ëden et la malédiction attirée par Hève avait placé le genre humain sous
Tempire du démon, du péché, de la concupiscence et de la mort. Marie devait donc, par de spéciales bénédictions et par une spéciale victoire, triompher du démon, de la concupiscence, du péché, et aussi de la mort. Et de fait nous voyons que, unie au réparateur, elle a vaincu, par lui et avec lui, le démon, la concupiscence et le péché ; elle les a vaincus, non seulement comme tous nous les vainquons ou pouvons les vaincre, mais d'une façon tout exceptionnelle, et par un triomphe semblable à celui de Jésus-Christ. Ne doit-elle pas logiquement avoir vaincu aussi « le dernier ennemi qui est la mort' », et Tavoir vaincu, non comme la multitude des justes, mais à la* façon de Jésus lui-même? Chacun ressuscitera € en son rang ». Le rang de Jésus, c'est d'être les « prémices* » de la résurrection. Le rang de Marie, c'est d'être en tout séparée de la foule et rapprochée de Jésus; c'est donc par une résurrection anticipée qu'elle a dû triompher avec lui.
Qui est celle-ci, qui monte du désert, S' appuyant sur son bien-aimé'?
Le groupe vainqueur, entrevu dès les premières origines du monde, entre, son œuvre accomplie, dans son éternel repos. Au-dessus du désert de ce monde, au milieu de la joie et de la fête des anges, Marie s'élève 9 vivante dans son corps ressuscité; elle s'élève, appuyée sur son bien-aimé, car de lui seul elle a reçu sa grâce, son mérite, toute sa grandeur; inséparable de lui dans la pensée divine, elle s'élève
I. Première aux Goriuihiens, xv, a6* a. Première aux Corinthiens, xr, a3.