Cantique, vui, 5 (hëb
avec lui, doucement attirée par lui. Et, lorsque Jésus Ta fait monter là où il siège, à la droite du Père, il la couronne en présence de ses anges et de ses saints. Il la couronne comme son Dieu, avec le Père et TEsprit-Saint; il récompense, par un excès de gloire et de béatitude, Texcès de grâce qu^elIe a reçu, et sa libre correspondance à tous les dons du ciel. Il la couronne avec son cœur de Fils; comme elle Ta reçu jadis dans sa demeure terrestre de Nazareth ou de Bethléhem, il la reçoit dans sa demeure à lui, dans rétemelle gloire de son Père des cieux. Il la couronne dans toute sa majesté de^ roi, non d*une de ces couronnes qu'il réserve à ses plus fidèles serviteurs, mais du diadème de la royauté. Car son titre de mère Télève au-dessus des sujets, et Tassocie à la toute-puissance de son Fils; car, prédestinée avec lui pour accomplir cette merveilleuse Incarnation, qui est le couronnement de toute l'œuvre créatrice, elle doit dominer avec lui sur toute la création; car, coopératrice du Verbe dans l'acquisition de la grâce, elle doit avoir part à son règne sur le monde surnaturel, auquel le monde de la nature se subordonne tout entier.
Les âmes humaines qui déjà peuplent le ciel, fidèles des longs siècles de Tattente et premiers élus de TEglise chrétienne, saluent en Marie Thonneur et la réparatrice de notre race. Ses proches de la terre, Anne, Joachim, Joseph, sentent leur béatitude s'accroître de tout l'éclat de son triomphe. Les anges révèrent la dignité suprême de la mère de leur Dieu; et puisque eux aussi, probablement, ont reçu par le Christ la grâce et la gloire, ils chérissent, eux aussi, comme leur mère, celle qui leur a donné le Christ. Tous, anges et saints, qui voient et louent Dieu en
chacun des habitants du ciel, contemplent en Marie un rayonnement plus vif de la majesté, une splendeur nouvelle de la beauté, un épanchement encore inconnu de la bonté souveraine, et en elle, plus qu'en eux-mêmes et plus qu'en toute leur multitude, ils aiment le suprême amour. Et, au milieu de ces splendeurs, Marie, humble toujours et reconnaissante, glorifie le Seigneur, tressaille d'allégresse en Jésus, et, réunissant les hommages du ciel pour les rapporter à celui qui est tout en tous, elle dit, avec la foule sans nombre des bienheureux : « Gloire au Père, gloire au Fils, gloire à TEsprit-Saintl »
Cinquante ans après le départ de Marie, Jean, son bien^aimé et le bien-aimé de Jésus, était encore sur la terre. Il avait seul survécu à tout le collège apostolique, prêché rÉvangile en Asie, et vieilli dans les fatigues et la lutte pour l'Évangile. Domitien, persécjUteur après Néron, l'avait relégué à Patmos, l'île aux arides rochers. C'est là qu'il reçut une consolation divine : la révélation, en de mystérieux symboles, des combats et des victoires de l'Église, Jusqu'au triomphe final du second avènement. Et tout à coup, l'une des visions qui lui furent montrées lui rappela la mère que lui avait donnée Jésus :
« Un grand signe parut dans le ciel : une femme revêtue du soleil ; la lune sous ses pieds ; sur sa tète, une couronne de douze étoiles*. »
Bientôt cependant, aux traits qui paraissaient être
I. Apocalypse, xii; voir tout le chapitre, et le commen* taire qu'en donne le P. J.-B. Terrien dans La mère de Dieu et la mère des hommes ^ livre VIII, chap. lu, t. IV, p. Sq-SS. Il faut se borner ici à un très rapide aperçu.
240 LA SAix^TE VIERGE.
ceux de Marie elle-même, s'en mêlèrent d^autres qui ne pouvaient lui convenir. La femme mystérieuse était dans les douleurs de Tenfantement; devant elle se tenait un dragon, qui est Tancien serpent, avide de dévorer Tenfant qu'elle allait mettre au monde. Et quand le monstre eut été frustré dans son attente et précipité du ciel, la lutte continua sur la terre ; la femme s'enfuit au désert; le dragon la poursuivit, et combattit contre ceux de sa race.
C'est donc l'Église, souvent symbolisée dans l'antiquité chrétienne sous les traits de la femme, qui est l'objet direct de la vision de saint Jean. Mais Marie n'est pas plus absente de la vision qu'elle n*est absente de l'Église ; tout parle d'elle et la rappelle nécessairement. La mère de Jésus est, suivant des relations diverses, le membre principal, la reine, la mère, le type idéal de l'Église. L'Église, mère et vierge elle aussi, « imite la mère du Christ' ». Si elle enfante des chrétiens, qui doivent être d'autres Jésus, c'est à l'exemple de la mère de son Dieu ,* si le dragon est là, plein de rage contre elle et contre son fruit, c'est que le démon l'enveloppe dans la haine qu'il a jurée, peut-être depuis le jour de sa chute, au Verbe incamé et à sa mère; si elle combat contre Fancien serpent, c'est qu'elle continue, à travers l'histoire du monde, cette lutte dont la victoire de Jésus et de Marie a marqué le point central. En un mot, le personnage symbolique que saint Jean vit descendre du ciel sur la terre, relève tout entier d'un autre, qui, lui, reste désormais dans la hauteur des cieux et dans l'inaccessible paix : il dépend de
I. Saint Augustin, De la sainte virginité^ ii; PL., XL, 397. Voir le chap. vi du même traité.
Marie, revêtue du soleil par son incomparable union avec la divinité, tenant sous ses pieds la lune, symbole du monde inférieur et changeant qu'elle a mé-* prisé et vaincu, et se couronnant, comme de radieuses étoiles, de la multitude des saint8\
Or, il en est dans la réalité comme dans la vision de Patmos. L'Église, qui travaille et lutte sur la terre, reste sous la dépendance et sous Tinfluence très douce de Marie, sa reine et sa médiatrice céleste aux côtés de Jésus. Jésus est le soleil, la source de lumière et de vie; et la femme revêtue du soleil, en même temps qu'elle est toute baignée de sa splendeur, en renvoie sur la terre la chaleur et le rayonnement. Vivante dans la gloire de Jésus, elle préside, après lui et avec lui, dans un rang supérieur à celui de toute TËglise triomphante, à la vie de foi, d'amour, d'œuvres saintes, qui est celle de l'Église d'ici-bas.
L'Église vit de la foi, méditant sans cesse l'enseignement reçu de la révélation divine, en sondant la profondeur, en contemplant les divers aspects, le développant et dégageant une à une les vérités qui, dès l'origine, y sont implicitement contenues. Et, dans ce long travail, l'un des premiers et principaux objets de la pensée chrétienne a été le rôle, la grandeur, les privilèges de Marie. On ne peut avoir la
I. On peut se demander si Marie n'est pas directement désignée dans le verset qui précède l'apparition de la femme (xi, 19) : ce Le sanctuaire céleste de Dieu s'ouvrit, et l'on Tit l'arche de son alliance dans son sanctuaire.... » Si cette interprétation, proposée parfois sans avoir encore été approfondie, était juste, Marie serait l'arche de l'alliance, demeurant dans le sanctuaire du ciel, et de là elle éclairerait, pour ainsi dire, son image, l'Église, qui apparaît dans le ciel inférieur»
science de Jésus, sî Ton ne connaît bien sa mère. Aussi, les hérésies sur la Trinité et Tlncamation ont-elles été sommairement condamnées, et la vérité sur ces points fondamentaux brièvement énoncée, par la formule d'Éphèse : « La Sainte Vierge est mère de Dieu, puisqu'elle a corporellement enfanté le Verbe, né de Dieu, qui s'est fait chair*. » Puis, d'autres prérogatives révélées de Dieu et liées à la maternité divine, ont été solennellement reconnues et mises en lumière : perpétuelle virginité, pouvoir d'intercession, immunité de toute faute, même légère. Quelques-uns ont douté que cette préservation du péché s'étendit jusqu'à la tache originelle ; l'ensemble des pasteurs et des fidèles l'a toujours cru; plus on y a réfléchi, plus on a vu là un privilège singulièrement glorieux pour Marie, nécessairement compris dans l'idée que Dieu nous a donnée d'elle, important à affirmer ; le magistère infaillible a enfin prononcé, et l'on s'est réjoui de son oracle comme d'une insigne victoire.
Outre ces solennelles décisions, qui interviennent de temps à autre, l'Eglise s'emploie chaque jour, par l'enseignement ordinaire de «es pasteurs, à faire connaître Marie. Elle montie en elle la femme bénie entre toutes, par qui nous est venu Jésus et, avec lui, tous les biens. Cette dernière idée va en se précisant. On voit mieux de jour en jour que la coopération de Marie à l'œuvre divine emporte une influence universelle sur Tordre surnaturel tout entier, et sur chacune des grâces que Dieu nous donpe. Ces grâces, elle a contribué, par son concours aux mystères rédempteurs, à nous les acquérir toutes; et, par
t. Denzinger, Enchiridion sjrmbolorum ac definitionUm^ yZ»
suite, elle doit contribuer encore à nous les appliquer. Car Dieu, de qui les dons sont sans repentance^y n'a pu changer la loi qu'il a lui-même établie. Les trois volontés qu'il lui a plu d'unir au jour de l'Annonciation et au Calvaire, doivent se trouver encore unies au ciel. Le Père accorde et confère toute grâce ; le Fils « toujours puissant pour sauver ceux qui, par lui, s'approchent de Dieu, toujours vivant, afin de s'interposer pour nous' », est, par sa prière et ses mérites infinis, le médiateur universel et nécessaire; et, vivante près de lui, Marie exerce, elle aussi, sa médiation : médiation qui n'était pas, absolument et en stricte justice, nécessaire comme celle de Jésus, mais que la bonté, la miséricorde et la sagesse divines ont pour toujours établie, et qui est universelle dans son objet. Marie présente ses mérites acquis pour nous ; elle présente surtout ceux de Jésus, et les fait valoir par sa toute-puissante prière. Et nulle grâce ne descend sur la terre, qui ne dépende de son amour et de son intercession.
Cette vérité parait implicitement contenue non seulement dans le dogme, mais encore dans le culte de l'Église. Le culte, et spécialement le culte public, est l'expression extérieure de la croyance ; dans la manifestation de notre respect et de notre confiance, dans nos actes de révérence et d'invocation, nous nous conformons aux relations diverses qui
1. Aux Romains, xi, 29. — a Dieu ayant une fois voulu nous donner Jësus-Chrîst par la Sainte Vierge, les dons de Dieu sont sans repentance, et cet ordre ne se change plus.... » Bossuet, Bermon sur l*Immaculée Conception (i669),ëdit.Lebarq, t V, p. 609 ; Toir tout le contexte. Bossuet est revenu d'autres fois sur la même idée.