I. Sagesse, iv
B. Concile de Trente, session VI, canon tt3«
était exigée par la maternité divine ; et la conception sans tache avait été la préparation de toute une vie immaculée. Une des suites de Tinnocence originelle, c'était Tordre absolu dans les facultés, la subordination des passions et des sens à Tempire de la raison. L'esprit de Marie était sans cesse occupé de Dieu, sa volonté toujours fixée en lui par un amour plus fort que tout Tattrait des biens créés. Enfin, elle était gardée par la Providence toujours vigilante de Dieu, et par ses grâces actuelles toujours surabondantes. Tant de secours intérieurs et extérieurs lui conféraient une confirmation en grâce absolue, beaucoup plus parfaite que la confirmation partielle accordée à quelques grands saints.
Mais cette heureuse impossibilité de pécher et même d'éprouver aucune inclination au mal, ne la soumettait à aucun déterminisme, et ne faisait obstacle, tant s*en faut, à aucune des conditions du mérite. La peine même et la douleur n'y manquaient pas. Seule, la lutte contre la tentation intérieure lui était inconnue. Il lui restait TefiTort pénible de toutes les souffrances qu'elle embrassait ou acceptait : privations imposées aux sens par l'ascèse, ou fatigue du labeur quotidien, en attendant les douleurs de Tâme que Dieu lui réservait. Quant à la liberté, elle la possédait comme nous ; elle la possédait mieux que nous, car le danger de choisir le mal n'est pas de l'essence de la liberté, mais en est au contraire l'imperfection ^ Elle avait la liberté d'autant plus entière qu'aucune erreur, aucune
I. Sa liberté de créature dans Tétat de la voie n'était pas intrinsèquement mùApable de défaillir; mais les secours dont il a été parlé rendaient toute défaillance impossible, d'une impossibilité morale complète.
ignorance, aucun trouble des sens et des passions ne venait obscurcir le jugement de l'esprit; la liberté parfaite, en un mot qui, plus semblable que la nôtre à la liberté divine, choisissait en pleine lumière et en pleine possession d'elle-même vers quel bien elle allait se porter.
Cependant, prévenue de grâces et de dons incomparables, elle était enfant, et le demeura aussi longtemps que les autres. Mais sou enfance était beaucoup moins, comme elle Test chez les autres, rébauche de la vie humaine, que cette enfance évangélique, si estimée dans le royaume des cieux: Tétat de l'homme moralement adulte qui, volontairement, s'abaisse et s'apetisse pour faire en tout le bon plaisir du'Père céleste. La sujétion, le rang inférieur en toutes choses, la continuelle dépendance, les mille actes de renoncement que les autres font, ou qu'on leur fait faire, presque sans conscience et sans mérite, elle, maîtresse de son jugement et de son vouloir, les acceptait de plein gré.
Si elle restait ainsi, joyeusement et librement « rabaissée* », c'est qu'elle était profondément humble. Cette « très véritable connaissance de soimême, qui rend l'homme vil à ses propres yeux* », personne jamais ne l'eut au même degré qu'elle. Car, mieux qu'aucun des plus grands ascètes, mieux, à certains égards, que les anges du paradis qui,
I . Saint François de Sales, sermon pour la fête de saint Nicolas de lolentin (lo septembre); ëdit. d'Annecy, t. IX, p. 349* Ce sermon, et les trois sermons sur la Présentation de la Sainte Vierge (même Tolume) abondent en traits charmants sur Fenfance ëTangëlîque et sur la psychologie de Marie enfant;
^, Saint Bernard, Des degrés de P humilité, vers le début ; PL., CLXXXn, 94a.
oublieux d'eux-mêmes, chantent : « Saint, saint, saint », à celui qui existe seul, elle voyait que le néant est au fond de toute créature; elle sentait entre elle et Dieu une infinie distance; et, abîmée devant la suprême majesté, elle lui rapportait Thommage total de ce qu'elle en avait reçu.
Et son habitude de sans cesse regarder Dieu, et de vivre comme toute plongée en lui, explique ses sentiments envers les hommes. Non seulement sa charité pour tous, ardente, délicate, attentive, découlait de sa charité envers lui ; mais aussi, de son humilité devant Dieu, venait son humilité devant les créatures. Ceux qui, durant ses jeunes années, avaient autorité sur elle, prêtres ou pieuses femmes, représentaient à ses yeux Tunique maître, et elle se tenait docile à leurs moindres désirs, comme à des signes de la volonté du ciel.
Elle était humble envers ses compagnes mêmes ; préférée par Dieu à tous ses ouvrages, elle ne se préférait à aucune des enfants qui Tentouraient. G>mment aurait-elle songé à s'élever au-dessus de qui que ce soit, alors qu'elle était si profondément abaissée devant Dieu ? Quand le pauvre sent profondément son indigence et n'a de pensée que pour sa misère, comment lui viendrait-il à l'esprit qu'il est plus riche encore que beaucoup d'autres? Parce que Marie avait, plus que les autres, la connaissance de son néant, elle était de toutes la plus humble; et parce que, plus vivement que les autres, elle sentait la pauvreté intrinsèque à la créature, elle se sentait aussi comme la moindre de toutes.
D'autant plus que, si elle aimait à considérer sa propre bassesse, elle se plaisait à admirer dans les autres les dons de Dieu ; et, comparant ce qui en
elle était néant, avec ce qui était grâce et vertu chez ses compagnes, elle préférait les autres, et s*abaissait en esprit devant elles. Assurément, si elle avait regardé à la fois, et en elle-même et dans le prochain, ce qui venait de la créature et ce qui venait de Dieu, elle n^aurait pu, par un jugement d'ensemble, se déclarer inférieure : car, dans ce cas, il y eût eu jugement faux, et la perfection de son esprit la préservait de toute erreur. Mais elle pouvait» en considérant seulement une partie des choses, comparer le néant de sa nature créée avec les dons qu'elle voyait en ses compagnes; et, n'en doutons pas, elle aimait à le faire*. Pourquoi regarder ainsi, dans une vue incomplète, en soi le néant et non les vertus, dans les autres les vertus et non le néant ou les défauts ? Là est le secret même, la grâce aimable, le mystérieux parfum de l'humilité. Selon le mot du Cantique, Marie était le lis, ses compagnes étaient les épines; et le lis avait ce charme suprême de ne pas se préférer aux épines, et de se développer en ignorant sa beauté.
Elle se développait en effet, l'aimable enfant, durant ces années pu Dieu et les hommes, mais Dieu ' surtout et presque en tout Dieu seul, faisaient l'éducation de son esprit et de son cœur.
Lorsque son âme, au moment même de sa création, s'était tournée vers Dieu, sa première manière de penser avait été, par miracle, indépendante de l'organisme. Beaucoup enseignent, et il est probable,
I. Cf. saint Thomas, a' a**,q. clxi, a. 3. Il faudrait Yoir tout cet article qui, à côte de la théorie exposée ici sur Thumilité, contient certaines réserres, dont il faut aussi tenir compte.
62 LA SAINTE VIERaE.
que ce mode merveilleux d'opérations intellectuelles ne lui fut jamais retiré. Transitoire chez les contemplatifs qui reçoivent cette faveur, il était chez elle permanent. Dieu lui avait donné, à Torigine, une certaine somme de connaissances, déposées par luimême dans son âme ; au cours de son enfance ou de sa vie, il augmenta, lorsqu'il le voulut, ce trésor de lumières, qui formait la « science infuse » de Marie. Cependant, lorsque les sens étaient entres en acte et avaient commencé à transmettre au cerveau les impressions du dehors, un nouveau mode d'acquérir des connaissances s'était ajouté au premier, notre mode à nous, suivant lequel les facultés organiques présentent à l'esprit la matière d'où, par abstraction, il tire ses idées. Après et avec la € science infuse », c'était la « science acquise », qui la continuait et la complétait harmonieusement.
Dans cet ordre de la science acquise, l'intelligence de Marie enfant eut un développement normal et naturel. Dans beaucoup de cas, il est vrai, elle apprenait, par les voies ordinaires de la connaissance humaine, ce que Dieu lui avait déjà autrement montré ; et le progrès consistait non à connaître autre chose, mais à connaître autrement. Mais, d'autres fois, il y avait acquisition proprement dite de connaissances vraiment nouvelles.
Car Dieu n'avait pas tout révélé à sa privilégiée. Il n'y eut jamais en elle d'ignorance proprement dite, de cette ignorance des choses qu'il faudrait savoir, qui est une imperfection humiliante; mais il y eut science incomplète d'abord, et progressive, qui, au temps le plus convenable, s'accroissait de nouvelles richesses intellectuelles. De plus, Dieu révèle d'ordinaire les choses plus que les mots, et
les réalités intelligibles plus que les objets matériels. Marie pouvait donc posséder la doctrine spirituelle de rËcriture, avant de connaître les détails du texte, ou la figure des vingt-deux signes graphiques, ou les diflérences entre Tbébreu biblique et la langue vulgairement parlée, ou la mélodie en usage dans le chant des Psaumes. Et encore, elle pouvait avoir sur le monde créé des lumières très abondantes, qui lui permettaient de louer excellemment le Créateur, et ne pas posséder Tart de mêler dans la broderie les fils de lin et d'or, ou d'exécuter les autres ouvrages des femmes, à la façon du temps et du pays.
Elle pouvait donc apprendre, au Temple, et, dans une certaine mesure, elle pouvait être enseignée. Il est vrai pourtant qu'elle devait aussi peu que possible à ses maîtres. Son intelligence était parfaite ; et ce qu'elle savait par révélation divine l'aidait puissamment dans l'acquisition de connaissances nouvelles. Dans ces conditions, elle devait non seulement apprendre avec une incroyable rapidité, mais, à peine mise sur la voie, devancer ceux qui avaient charge de l'instruire. Tout indique d'ailleurs qu'elle cachait le plus possible ses progrès, et s'efforçait de paraître avancer du même pas que ses compagnes.
Elle avançait surtout par l'étude personnelle, la réflexion, la comparaison entre les choses qu'elle savait déjà, et enfin par le secours incessant de la lumière divine. Le sage de l'Ancien Testament devait sans relâche méditer la Loi et la parole de Dieu ; et telle était bien l'occupation constante de Marie. Elle croissait dans la connaissance de Dieu, de ses ouvrages, de sa Providence, de ses desseins d'amour sur les âmes, sur Israël et sur le genre humain; elle
pénétrait dans Tintelligence de ses commandements» surtout du plus grand de tous, celui de la charité; elle entrait, plus avant que David lui-même, dans les sentiments des cantiques sacrés ; elle suivait, dans rhistoire du peuple hébreu et dans ses prophètes, la préparation progressive du règne ^de Dieu. Et sous les énigmes des prophéties et les voiles des figures, c*est partout le Messie qu'elle entrevoyait: ne sachant pas encore le détail de sa vie et de son œuvre, ignorant surtout la part qu'elle-même y devait prendre, mais connaissant le Dieu incamé qui viendrait éclairer les hommes et les sauver par ses humiliations, l'aimant d'avance, et sachant que, dans l'Écriture, dans le monde et dans l'histoire, tout se rapporte à lui.
Plein de ces pensées, le cœur de la Vierge s'épanchait en cantiques de louange et en ardentes supplications'. Elle priait pour elle-même. Car c'est une loi universelle que, si Dieu prévient la prière par ses premières grâces, il veut que la prière obtienne les grâces suivantes et l'accroissement de la sainteté. Puisqu'il appelait Marie à une sainteté suréminente, il devait la faire prier comme ne pria
I. Sur les prières que faisait la Sainte Vierge au Temple, on connaît les rëyëlations de sainte Elisabeth de Hongrie. Voir Montalembert ; M. Horn, le rëcent historien de la sainte, se réfère à Montalembert lui-même et, sans presque rien j ajouter, le cite en partie. La rëvëlation sur les prières de Marie se trouve rapportée, dès le treizième siècle, dans les Méditations de la vie du Christ^ chap. m Sauf un ou deux détails, qui peuvent faire difficulté, ce sont des pages admirables. H 7 a de bien belles choses aussi, en particulier relativement aux médiutions de Marie sur le sacerdoce antique et le Messie attendu, dans la Vie intérieure de la Sainte Fierge^ composée d'après les notes de M. Olier.
jamais créature humaine, et se plaire^ Tenteudre lui demander, jour et nuit, d^avancer dans son amour. Elle priait pour le monde, suppliant Dieu de hâter Theure de son salut, et peut-être, dans son humilité, s'ofirant à être Thumble servante de la Vierge qui mettrait au jour le Messie.
Lorsque Marie répandait ainsi, devant Tautel de rancienne alliance, ses hommages et ses prières, elle n'était pas seulement un des membres de la famille humaine, de tous le plus saint et le plus agréable à Dieu. Déjà, elle représentait cette famille tout entière. Car c'est son rôle tout à la fois maternel, royal et sacerdotal, de porter en elle-même, et de symboliser, en la dépassant, toute la portion fidèle de Thumanité. Bientôt, en recevant en elle le Christ, elle concevra avec lui tous les régénérés qui sont ses membres. Maintenant, durant les jours de son enfance, elle est le type du premier âge de la race humaine et de tous les justes de l'ancienne Loi. Elle réunit en elle-même, elle perfectionne et elle présente à Dieu toutes les adorations, les louanges et les désirs de cette Église de l'attente et de la préparation. Tandis que, tout près d'elle, le sacerdoce lévitique immole et brûle la chair de victimes par elles-mêmes sans valeur, elle anime le culte antique des ardeurs de son âme et de sa prière ; elle offre à Dieu le sacrifice qui lui plaît, celui de la louange sortant de lèvres pures et d'un cœur immaculé ; et, comprenant l'insujffîsance des rites légaux, et de la prière même si elle ne monte au ciel par l'unique médiateur des hommes, elle vivifie tous les hommages du vieux monde par la foi au Messie, dont l'unique immolation doit pacifier à jamais la terre et le ciel.
Les élans du cœur de Marie plaisaient à Dieu plus que les holocaustes des patriarches et des fils d'Aaron; ils hâtaient Fheure de la miséricorde et du nouveau pacte. L'arche de Tancienne alliance n'avait jamais reposé dans le sanctuaire bâti au retour de Texil; et pourtant aujourd'hui, grâce à Thumble enfant qui priait dans ses parvis, le nouveau Temple était plus glorieux que l'ancien; déjà, la figure faisait place à la réalité : il possédait l'arche véritable sur laquelle, mieux qu'aux jours de Moïse et deSalomon, allait venir reposer la majesté de Dieu«