‹ La Sainte Vierge: [Maria Virgo]. 7:e édChapitre 43 sur 110 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

hJL VISITATION. l'incarnation ANNONCÉE A SAINT

JOSEPH. — LA NAISSANCE DE JÉSUS (^5 DÉCEMBRB DB l'an 6 AVANT NOTRE ERE?).

Vers Marie, comme vers la cause d'un nouvel ordre de choses et vers la grande « affaire de tous les siècles » y se tournaient les habitants du ciel et ceux des enfers, les générations qui l'avaient précédée et celles qui devaient la suivre*. Par son consentement à rincarnation, elle a répondu à Tattente de tous, et marqué le point central qui partage en deux l'histoire du monde.

Ce même point marque le centre de sa vie. De là dépendent toutes ses grandeurs, là se rapporte toute la conduite de la Providence sur elle. Jusque-là elle était préparée pour être, et désormais elle est la mère de Dieu. Dès lors, en vertu de son libre fiât, qui Ta rendue cause morale de toute l'œuvre rédemptrice, elle est unie à son Fils dans tous ses mystères, et, à côté de lui, sauveur nécessaire et pleinement suffisant, elle est, dans un ordre inférieur, coopératrice du salut. Et le moment où elle a

I. Saint Bernard, second sermon pour la Pentecôte ^ PL., CLXXXIII, 3a8.

lié sa Volonté à«la volonté saivifique de Dieu, restera le moment principal de sa coopération. C*est le point de départ de tout le reste, et c'est Theure où sa part personnelle d'action est la plus importante. L'œuvre totale s'accomplira de Nazareth au Calvaire, et les deux personnages qui la commencent, se retrouveront au moment douloureux où elle se consommera. Marie aura une grande part à la consommation, mais elle a une part plus grande encore au début. A Ja fin, Marie sera au pied de la croix, s'unissant à Jésus et enfantant spirituellement les élus; mais c'est Jésus surtout, l'unique Sauveur, que Ton verra agir et réconcilier le monde à Dieu. Au début, au contraire, bien qu'il soit toujours l'acteur principal, Jésus se cache en Marie et la laisse seule paraître ; et tout d'abord même, elle est réellement seule, car Jésus n'entre dans le monde que lorsque son concours, à la fois physique et moral, l'y introduit. C'est ainsi que son propre rôle est vraiment de commencer le salut, comme le propre rôle" d'Hève avait été de commencer la ruine.

Dans l'âme de Marie, le nioment de la conception du Verbe opéra comme une transformation, — au sens où la plus sainte des créatures peut « se transformer de clarté en clarté* », et se rapprocher sans cesse de l'idéal infini. Ce fut, disent les théologiens, le moment de sa seconde sanctification. Il y eut grâce acquise par l'acte exceptionnellement méritoire de VEcce ancilla; grâce, probablement, surajoutée au mérite, comme disposition dernière et immédiate à la maternité divine; grâce de confirmation dans l'impeccable sainteté, au titre nouveau de cette

I Seconde aux Corinthiens, m, i8.

maternité, maintenant réelle et efl^ctive^ et par le contact du Saint des Saints; et, par ce contact et cette présence personnelle du Verbe, nouveau débordement de vie sur Tâme de la mère.

Avec cette seconde sanctification parait, ous^accuse plus fortement, un trait spécial des dons surnaturels faits à Marie. La théologie nomme grâce « d*af« fluence », celle qui est donnée à un juste en vue non seulement de sa propre sanctification, mais de la sanctification des autres par lui. En Jésus et en Marie, qui, chacun dans leur ordre, ont action sur tout le monde surnaturel, il y a grâce c de suraffluence », c*est-à-dire donnée en vue de la sanctification de tous. Et, maintenant que Marie est devenue mère, ce caractère de fécondité de la grâce va commencer à se manifester en elle.

Aussi ne demeura-t-elle que peu de temps à adorer, seule et silencieuse, Thôte invisible de Nazareth, a Dès ces jours-là, Marie se leva, et se rendit en hâte dans les montagnes ^ » de Juda, pour visiter Elisabeth. Son humble et attentive charité lui suggérait d'aller réjouir sa cousine par sa présence, et Taider de ses services. Et surtout, Jésus, qui vivait en elle, voulait se donner, par elle, à son précurseur. Ce seraient les prémices de sa mission sanctificatrice; et dans cette première œuvre, type de celles qui suivraient, il montrerait que sa mère est rintermédiaire et la distributrice de ses faveurs.

On était à la fin de mars, au temps de la Pâque. Les troupes de pèlerins partaient chaque jour de Galilée. Ce fut, assez probablement, pour Joseph et

I. Saint Luc, i, Sq-SG; texte commenté dans les pages suiyantes.

Marie, roccasion de monter ensemble jusqu^à Jérusalem. De là, Marie n^avait plus que sept kilomètres à faire vers le sud-ouest, pour aller trouver sa parente. Joseph ne parait pas l'avoir accompagnée jusqu'à Kârem, TAïn-Karim d'aujourd'hui*.

Tout le voyage fut rapide. C'était charitable empressement, virginale pudeur qui ne s'attarde pas en public et dans la foule, et surtout hâte de FEsprit-Saint, dont les impulsions ignorent toute lenteur*. Les vallées et les collines, parées de leurs fleurs, de leurs parfums, et de leurs fruits naissants, faisaient comme un mystique décor à ce premier éveil >de la grâce. Dans la nature, et au fond du cœur de la Vierge, il y avait comme un chant, celui de l'époux invitant la bien-aimée à sortir de son repos, et à répandre au dehors quelque chose des richesses de son cœur :

Mon bien-aimé parle, et il me dit :

Levez- vous, mon amie,

Ma toute belle, et venez.

Car voici que l'hiver est passé,

La pluie est partie, elle s'en est allée ;

I. L'habitaiion de Zacharie et d'Elisabeth est placée par les uns à Kârem, aujourd'hui ^Aïn-Karim, par d'autres à Hëbron, par d'autres à Jutta (ëcrit aussi Youttah, Jota, Jeta), dans le voisinage d'Hëbron. L'opinion favorable à *Aïn-Karim ne peut être donnée comme certaine. Elle parait être cependant la plus traditionnelle ; et, si je ne me trompe, elle est la plus communément admise par les explorateurs d'aujourd'hui. — Il semble bien, d'après la suite des faits, que Joseph n'assista pas à la rencontre d'Elisabeth et de Marie ; il est donc vraisemblable qu'il n'accompagna pas la Sainte Vierge jusqu'au terme de son voyage.

3. Cf. saint Ambroise, sur ce passage de saint Luc ; PL., XV, i56o.

Les fleurs se montrent sur la terre, Le temps de Témondage est Tenu, Et Ton entend dans notre pays la voix de la tourte-

[relle ; Le 6guier adoucit ses fruits verts, Et les rameaux fleuris de la vigne répandent leur

[parfum :

Levez-vous, venez, mon amie, Ma toute belle, venez ; Ma colombe, dans les trous du rocher.

Dans le creux de Tescarpement, Faites-moi voir votre visage.

Faites-moi entendre votre voix Car votre voix est douce Et votre visage est beau *.

La voix de Marie vint réjouir la demeure où vivaient dans la retraite Elisabeth et Zacharie. La tradition locale veut qu'ils aient habité à ce moment une maison de campagne, à quelques centaines de mètres de Kârem. Marie a entra dans la maison de Zacharie » ; et comme, vraisemblablement, sa cousine s'avançait à sa rencontre, elle, toujours prévenante et humble, « salua » la première « Elisabeth. Or, il arriva qu'à peine Elisabeth eut entendu le salut de Marie, son enfant tressaillit dans son sein ». La grâce de Jésus, comme portée par la parole de sa mère, avait pénétré jusqu'à l'enfant appelé à un ministère si haut et à une si parfaite sainteté ; l'intelligence du précurseur, au moins momentanément éveillée, s'orientait déjà vers celui auquel plus tard il devait rendre témoignage ; au moment où l'Agneau

I. Cantique, ii, io-i4 (hëb.); passage inséré, au a juillet, dans Toffice de la Visiution.

de Dieu effaçait de son âme le péché de Thumanité et répandait en lui son Esprit-Saint, il le saluait par un joyeux frémissement ^

La grâce 9 dont il avait été le premier touché, se répandit sur sa mère. « Elisabeth aussi fut remplie de TEsprit-Saint ; et, s' écriant à haute voix, elle dit : Vous êtes bénie entre les femmes, et béni est le fruit de ^os entrailles! Et d'où cet honneur me YÎent-il, d'être visitée par la mère de mon Seigneur? Car voici que, à peine la parole de votre salut estelle venue à mes oreilles, Tenfant a tressailli d'allégresse dans mon sein. Et bienheureuse êtes-vous, d'avoir cru que les choses que le Seigneur vous a fait annoncer s'accompliraient! »

Dieu, par son ange, avait révélé à Marie la grâce faîte à ÉUsabeth, et maintenant, par l'inspiration directe de son Esprit, il manifeste à Elisabeth la grâce faite à Marie. L'épouse de Zacharie s'incline devant sa jeune parente ; comme, plus tard, Jean se déclarera indigne de dénouer la chaussure du Messie, elle proclame ne pas mériter de recevoir sous son. toit la mère de son Seigneur; et préludant, dans ce moment d'inspiration divine, aux hommages de tous les siècles, elle loue Marie pour sa foi au mystère de Dieu, pour la bénédiction qu'elle a reçue parmi toutes les femmes, pour la bénédiction qu'elle donnera au monde par le fruit de ses entrailles.

I. L*aDge, annonçant la naissance de Jean-Baptiste, avait dit (saint Luc, i, i5) : « Il sera rempli du SAint-Esprit dès le sein de sa mère. » Ce texte, et son interprétation traditionnelle, ne permettent pas de douter que Jean ait été alors vraiment justifié et sanctifié. Qu'il ait miraculeusement connu la présence du Sauveur, c*est l'opinion de beaucoup la plus commune.

En mettant Elisabeth dans la confidence céleste. Dieu même invitait Marie à sortir de son silence. Elle épancha le bon trésor que, depuis la visite de Tange, la méditation accumulait dans son cœur. C*était une ineffable reconnaissance pour la grâce i*eçue. Elle a la vue nette de cette grâce, et même, sous l'action de TEsprit-Saint, elle prophétise ses conséquences les plus glorieuses pour elle; mais tout cela, elle le voit comme les bienheureux voient leur gloire, dans une lumière qui rend impossible lé moindre orgueil, et tourne Tàme tout entière vers celui de qui tout bien descend. La pensée des miséricordes de Dieu, éternellement fidèles à ceux qui le craignent, l'élève jusqu'à la contemplation des jugements divins; elle les embrasse dans leur universalité, tels qu'ils se montrent déjà dans l'ancienne Loi, tels qu'ils viennent d'éclater sur elle-même, tels que la grâce du Nouveau Testament va bientôt les manifester; et ce que Dieu lui en révèle à ce moment la jette dans une extase pareille à celle qu'éprouvera Jésus, lorsqu'il louera le Père de se cacher aux prudents et de se dévoiler aux tout petits. Et enfin, revenant à la grâce de l'Incarnation, source de toutes les autres, elle glorifie Dieu d'avoir accompli son dessein séculaire, et, comme il l'avait promis, de se donner au monde par Israël.

Marie dit :

Mon âme glorifie le Seigneur

Et mon esprit a tressailli de joie en Dieu mon Sau-

[veur ; Car il a regardé l'abaissement de sa servante : Voici, en effet, que, dès cette heure, toutes les géné- I rations m'appelleront bienheureuse;

ÎJi VISITATION. Ôîî

Car il a fait en moi de grandes choses, lui, le Puis- Et son nom est saint ; [sant,

Et sa miséricorde, de générations en générations, S'étend sur ceux qui le craignent.

Il a déployé la force de son bras :

Il a dissipé ceux qui s'enorgueillissent dans la pensée

[de leur cœur ;

Il a déposé les puissants de leurs trônes, Et il a élevé les humbles ;

II a rempli de biens les affamés,

Et il a renvoyé les opulents les mains vides.

11 a tendu la main à Israël, son serviteur, Se ressouvenant de sa miséricorde

— Selon ce qu'il avait dit à nos pères — Envers Abraham et sa race, éternellement.

L'àme nourrie des saintes Écritures, Marie en avait fait siennes les pensées, et en rappelait sans effort les expressions. Et, à ce moment, elle avait naturellement employé ce langage rythmé, qui est celui des poètes et des prophètes hébreux. Ses paroles, qu'elle-même peut-être disposa plus tard en un poème rigoureusement exact*, furent conservées dans la famille sainte, avant d'être l'héritage de l'Église. C'est le cantique de Marie. Anne, mère de Samuel, Débora et Judith victorieuses, et d'autres nombreux personnages de l'Ancien Testament

1. Que Marie ait parlé d'abord dans un rythme poétique assez large, et disposé ensuite ses paroles en un cantique régulier, c*est une hypothèse qui a quelque irraisemblance ; mais, éyidemment, c^est une pui*e hypothèse. Nous n^avons malheureusement plus le texte araméeu du Magnificat, et nous ne le connaissons qu'à travers la prose grecque de saint Luc.

avaient chanté les grâces spéciales de Dieu envers euiL-mémes et envers son peuple. Dans le Nouveau Testament, trois cantiques célèbrent Tlncamation du Sauveur. Le premier et le plus beau est celui dont Jésus voulut être salué par sa mère. Ce chant est singulièrement précieux, car il est la seule parole un peu développée que nous ayons d'elle. Son cœur s'y laisse deviner, humble, rempli de la pensée de Dieu, animé d'avance de l'esprit de son Fils. L'inspiration en est large et sereine. Ce ne sont pas les mouvements violents des prophètes, dont s'emparait par instaats l'Esprit divin ; c'est plutôt la tranquille action de grâces d'une âme que cet Esprit possédait tout entière dans la paix.

La scène qui s'était passée sur le seuil de la maison de Zacharie, nous donne quelque idée de ce que furent, pendant le séjour de Marie, les entretiens des deux parentes, et aussi de ce que furent les grâces répandues par Dieu sur ce foyer. Ce n'est pas seulement par attachement à Elisabeth que Marie s'arrêtait sous son toit, mais pour le bien spirituel dû précurseur et de sa mère. La grâce coulait, comme une mystérieuse onction, sur le futur athlète du Christ, auquel étaient réservés de si rudes combats ^ Elisabeth et Marie s'édifiaient et grandissaient dans l'amour de Dieu, par la mutuelle confidence des biqnfaits reçus. Le juste Zacharie, lui aussi, par les communications que son infirmité lui permettait de recevoir au sujet de ces merveilles de grâce, alimentait la méditation silencieuse à laquelle il était temporairement condamné.

a Marie demeura avec sa cousine trois mois

I. Saint Ambroise, sur ce passage de saint Luc; PL., XV, i56a.

environ », c'est-à-dire jusque vers le temps de la naissance attendue. S'en alla-t-elle avant ou après l'heureux événement? Demeura-t-elle jusqu'à la naissance de l'enfant, et se retira-t-elle avant l'arrivée des visiteurs? Ce sont questions fort discutées et extrêmement incertaines. De graves autorités sont favorables au séjour de Marie jusqu'après la naissance. Il est donc fort possible que Jean, aux premières heures de sa vie, ait eu le bonheur de reposer entre les bras de Notre-Dame, tout près du Maître qu'il avait tout d'abord reconnu.

Huit jours après, parents et voisins afHuaient à Kârem pour complimenter Elisabeth et fêter le nouveau-né, au moment de son agrégation légale au peuple d'Israël*. Au milieu de la fête, la langue de Zachàrie fut subitement déliée ; l'Esprit-Saint l'inspirant, lui aussi, il chanta magnifiquement le Seigneur, qui visitait son peuple pour opérer sa rédemption ; et, prédisant la haute destinée de son fils, qu'on appellerait « prophète du Très Haut», il célébra surtout un autre personnage, mystérieux envoyé, Sauveur, Seigneur devant la face duquel Jean devait un jour marcher. Les invités de Kârem étaient dans la crainte religieuse et l'admiration. On demandait : « Que sera un jour cet enfant ?» et l'on redisait ces étranges paroles : « Il a élevé une corne de salut dans la maison de David.... Par les entrailles de miséricorde de notre Dieu, il nous a visités, se levant de la hauteur du ciel.... » Déjà, si peut-être Marie était là encore, se vérifiait ce que Jean dira plus tard : « Au milieu de vous se tient quelqu'un que vous ne connaissez pas*. » L'humble £lle de David,

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