I. Psaume xciii
c Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré pour le triomphe d'aujourd*bui. » Car, une fois encore, lorsque Marie, à la différence des autres femmes, devenait mère volontairement, connaissant et acceptant la mission de son Fils, elle consentait à sa gloire tout aussi bien qu*à ses soufirances; elle disait « oui » à Tange, non seulement pour enfanter le Sauveur, mais pour enfanter le vainqueur et le juge; elle donnait au monde non seulement le Rédempteur destiné à la croix, mais le roi dont la domination n'aura pas de fin. Et si le consentement alors exprimé l'obligeait à se trouver la plus proche de la croix, il ne lui créait pas moins un droit à entendre la première : c Je suis ressuscité, et me voici encore avec vous. » Peut-être même, si Ton pressait ces raisons, arriverait-on à se demander si Marie ne fut pas favorisée d'une vision de la Résurrection elle-même ; s'il ne lui fut pas donné de contempler le Père rappelant son Fils du tombeau, la divinité du Yerbe réunissant le corps et rame, dont elle était demeurée inséparable, et les pénétrant d'une vie nouvelle et inamissible, le Christ traversant le rocher sans rompre les sceaux de la pierre, et, à son entrée dans la gloire, recevant les adorations des anges. Sans insister sur une conjecture, qui n'a pas été souvent formulée d'une façon nette et se heurterait peut-être à quelques objections, à tout le moins faut-il admettre que Jésus se fit voira sa mère aussitôt après sa Résurrection. Et ce moment de nouvelle naissance est, comme celui de la naissance à Bethléhem, un de ceux où la Trinité sainte paraît s'être dévoilée à son âme aussi clairement que possible, et jusqu'à la vision même de son essence, si une telle vision est compatible avec l'état de la vie présente.
Mais cette manifestation de toute la gloire divine dans laquelle son Fils venait d'entrer ne pouvait guère se faire tout à coup. Comment Marie auraitelle passé sans transition de Fexcès de la douleur à Texcès de la joie ? Dans rabattement physique où l'avaient jetée ces trois jours de larmes et d'amères souffrances, il fallait qu'elle fût fortifiée à l'approche de ce nouvel état de bonheur. Dieu, qui dirigeait ses pensées et ses affections, en changea-t-il lui-même le cours, vers le moment où allait blanchir l'aube du premier jour de la semaine ? Ramena-t-il alors vivement à son souvenir la promesse de Jésus, avec ce charme de l'espérance sûre d'elle-même, au moment où elle va atteindre son objet ? Ou Jésus se fit*il précéder d'un ange, pour porter à Marie le premier a alléluia »? Ou lui-même se manifesta-t-il peu à peu, par degrés, comme l'absent qui revient, dont on entend la voix lointaine, avant de le voir près de soi? De sa main souveraine, si délicate et si puissante, soutint-il lui-même sa mère et l'habituat-il progressivement à l'excès de son bonheur ?
Quelque moyen qu'ait employé l'habileté divine, celui qui avait donné à Marie la force de souffirir bien plus que ne le pourrait naturellement une femme et une mère, lui donna aussi la force de porter une joie qui dépassait de si loin les joies terrestres*. L'humble chambre de la maison de Jean s'illumina et s'élargit. Jésus était là, dans la gloire du Père, entouré d'anges, escorté de ces âmes de tous les justes dont il venait d'ouvrir la prison. Et ni cette gloire ni ce brillant cortège n'enlevaient rien à la
I. On Toit assez que ce qui est dit ici, et ce qui sera dit un peu plus loin sur les entretiens de Jësus et de Marie, est seulement conjecture et yraisemblance,
familiarité et à rintimité. Dans la splendeur du Fils de Dieu, c'était [le Fils de Marie, se livrant à sa mère avec abandon, la consolant, lui parlant des douleurs passées qui ne reviendraient plus, des joies et de la gloire qui seraient étemelles. « C'est assez pour moi que mon fils vive encore » , avait dit le vieux Jacob en retrouvant son fils Joseph; et Marie redisait dans son cœur : « C'est assez pour moi que mon Fils vive encore. » Toutes ces paroles consolantes, qui bientôt devaient faire la joie des premiers fidèles, retentissaient, par avance, dans son âme : c Le Christ, ressuscité des morts, ne meurt plus ; la mort n'aura plus sur lui d'empire. — Si Jésus-Christ est ressuscité, nous aussi nous ressusciterons avec lui. — Voici que je viens promptement, et ma récompense est avec moi. » Ces pensées, et d'autres encore, Marie les lisait dans la gloire divine de Jésus ; elle en savourait la consolante douceur; elle les amassait dans son cœur, comme une source vive, où bientôt les générations chrétiennes puiseraient les eaux de l'allégresse pascale.
Cependant, nous ne lisons pas que, comme Magdedeleine et les autres saintes femmes, Marie se soit empressée de parler, d'annoncer la résurrection de son Fils, d'inviter tout le monde à y croire. Ce n'était pas son rôle. Nous nous la représentons discrète, silencieuse, mais pleinement consolée, disant, moins par des paroles que par toute son attitude : « Le Seigneur est vraiment ressuscité », et, audessus des hésitations et des discussions des amis de Jésus, communiquant par une douce influence sa paix et sa joie.
•Pendant quarante jours, Jésus se montra vivant,
en beaucoup de façons, à ses disciples, leur apparaissant et leur parlant. Il dut avoir, pour sa mère, les visites privées et intimes. Les grands secrets qu*ils échangeaient alors avaient trait, peut-être, à la vie bienheureuse, aux délices du ciel, à tout cet ordre de la gloire, en vue duquel Dieu veut ou permet les épreuves et les souÔrances de la vie présente. A tous, Jésus parlait a du royaume de Dieu », et longuement, sans doute, de ce royaume tel qu*il serait en ce monde ; avec sa mère, il insistait peutêtre sur sa consommation. Il venait d^inaugurer magnifiquement pour Thumanité Tordre de la vie bienheureuse, par la glorification de son corps et de de son âme, en attendant Tentrée dans le ciel et la triomphante session à la droite du Père ; par la glorification aussi de tous les justes, morts depuis Forigine du monde, qu'il avait introduits avec lui dans la joie et la vision de Dieu. Peut-être parlait-il à sa mère de cette multitude d'élus qui Pavaient précédé, de ceux qui devaient le suivre, de tous ces enfants de Dieu dont il était, par transcendance, le premier-né. Et, par avance, Marie admirait la marche ascendante de TÉpouse vers son Époux, de TÉglise militante, au cours des siècles, vers le triomphe définitif, quand les temps seraient clos et que la lérusalem nouvelle refermerait ses portes sur le dernier venu de ses habitants. Oh I comme alors elle voyait, abrégée en son Fils, toute Fhistoire du monde; comme elle comprenait en lui cette loi divine qui met le salut dans la croix, qui conduit à la gloire par l'humiliation et la souffrance^ qui abandonne à la douleur le temps, court et fugitif, et, pour la joie et le repos, réserve l'éternité !
Il est à croire que, pendant ces quarante jours,