‹ La Sainteté de PascalChapitre 14 sur 56 · Cf. V. Cousin, op. cit., p · texte numérisé non relu

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indiqué la voie ; il s'était rangé du parti de sa sœur dans ses petites difficultés avec leur père quand ce projet avait commencé de s'ébaucher. Mais le moment qu'elle choisissait pour sa réalisation était fort incommode pour Biaise qui avait quantité de travaux importants sur les bras et une position à se faire et à soutenir. Si Jacqueline consentait à unir ses ressources aux siennes, ils pourraient vivre ensemble dans l'aisance ; si elle se retirait du monde, Biaise se trouverait sérieusement empêché. Il est probable que la succession était grevée de certaines charges de famille l. Au bout de deux ou trois ans, la situation se serait améliorée, la machine arithmétique pouvant devenir d'un usage courant et procurer des revenus. Aussi la pressat-il d'attendre au moins ce laps de temps. M"* Périer, leur sœur, soutint Biaise. La proposition était raisonnable et légitime ; elle ne faisait aucun tort matériel à Jacqueline, mais elle la froissa douloureusement. Son frère lui causait une grosse déception. A Port-Royal, il n'en

1. C'est ce qui expliquerait l'intérêt que son autre sœur, Mm8 Périer, prit à l'affaire, et le rôle qu'elle y joua. Une chose est certaine : il n'y eut aucune injustice commise ou voulue. Une religieuse ne pouvait hériter. Sur toute la question, Cf. Gh. M. Boudhons, dans son compte rendu de l'ouvrage de M. F. Strowski, dans l'Enseignement Secondaire de déc. 1907.

fut point de même. L'abbaye était alors dirigée par la Mère Angélique Arnauld, secondée par sa sœur Agnès, et ayant pour confesseur M. Singlin. Tous connaissaient Biaise ; Singlin au moins, en personne ; et les religieuses, de réputation ; et tous savaient à quoi s'en tenir sur sa dévotion à la science et aux autres vanités de ce monde. La Mère Angélique en particulier, qui domine l'ensemble de ce petit drame, — figure d'une beauté et d'une sagacité extraordinaires, — tout en consolant la fillette éplorée, la tenant une heure entière serrée sur sa poitrine, parla de Biaise en termes clairs comme « estant encore trop du monde, et mesme dans la vanité et les amusemens, pour préférer les aumosnes... à sa commodité particulière. Et de croire qu'il auroit assez d'amitié pour le faire à vostre considération — (celle de Jacqueline) — c'étoit espérer une chose inouïe et impossible. Cela ne se pouvoit faire sans miracle ; je dis un miracle de nature et d'affection, car il n'y avoit pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme luy ; et vous sçavez bien qu'il ne faut jamais s'attendre aux miracles 4 ». Mais si en

1. Jacqueline à la prieure du Port-Royal, 10 juin 1653, dans V. Cousin, op. cit., pp. 133-177. Voir un texte meilleur dans Pascal, OEuvres, T. III, pp. 51-94.

l'occurence la Supérieure se montra grande, Pascal ne fut point méprisable ; et la fin de l'histoire, c'est qu'aussitôt après avoir constaté de ses propres yeux le désespoir de sa sœur, Biaise céda. La dernière scène est un assaut de générosités : Jacqueline, à l'instigation de l'abbesse, brûle de renoncer à la part qui lui revient ; tandis que Biaise, mû par l'affection fraternelle — (la Mère avait raison: la grâce n'agissait pas encore) — Biaise presse sa sœur de ta conserver. Une fois de plus, l'admirable religieuse fait preuve de sagesse et de charité : « Si Biaise agit pour des raisons chrétiennes, l'abbaye acceptera — mais pas autrement. Nous avons appris de M. de Saint-Cyran à ne rien prendre pour la Maison de Dieu que ce qui vient de Dieu. » Biaise signa le contrat sur-le-champ, et après ce coup d'œil jeté sur un monde dont, en dépit de son expérience de Rouen et de Rouville, il n'était pas encore digne, il retourna dans le monde, tout différent, de la machine arithmétique et de ses riches amis.

Le milieu où il fréquentait était ce que l'époque appelait la société des honnêtes gens, raffinés et de belles manières, ayant pour code celui des bienséances, le plus noble peut-être des codes purement sociaux qui aient jamais existé.

C'est le code grâce auquel Mm* de Rambouillet adoucit et polit les mœurs grossières du début du xvii9 siècle \ Nul de ceux qui se révoltaient là-contre n'était admis dans le fameux Salon ; et ce n'était point un simple recueil de règles d'étiquette. Le cynique La Rochefoucauld admettait ses sanctions et l'a résumé à notre intention. « C'est le devoir d'un honneste homme de faire son plaisir du plaisir des autres, de ménager leur amour-propre et de ne les blesser jamais. » « Le commerce des honnestes gens ne sçauroit subsister sans une certaine sorte de confiance mutuelle. » « On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher les moyens de leur estre utile, leur épargner des chagrins ; leur faire voir qu'on les partage avec eux quand on ne peut les détourner, les effacer insensiblement sans prétendre les arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets agréables ou du moins qui les occupent. » Ces maximes furent rédigées quelque dix ans après l'époque qui nous intéresse a, mais

1. Consulter sur l'Hôtel de Rambouillet et l'honnêteté, l'excellent chapitre de Arthur Tilley dans From Montaigne to Molière (1908), chap. V.

2. Les Maximes parurent entre 1659 et 1664. Les citations ci-dessus sont extraites des Réflexions morales, chap. IV.

le personnage dont s'inspira largement La Rochefoucauld, et qui était l'arbitre reconnu de l'honnêteté, c'est le chevalier de Méré, humaniste, libre-penseur, bel esprit, puriste, et brelandier. Voici sa profession de foi. « J'ayme Paris et la Cour, le jeu, la musique, les balets, Fentretien d'un honneste homme et d'une femme agréable et tant d'autres divertissements qu'on trouve en ce grand Monde. Mais je ne croy pas tout perdre en les perdant. Il me vient d'autres plaisirs qui me consolent de ceux que je n'ay plus. J'ayme les chants des oiseaux dans les bocages, le murmure d'une eau vive et claire et les cris des troupeaux dans une prairie. Tout cela me fait sentir une douceur naturelle et tranquille qu'onneconnoistpointdans le tumulte et dans l'embarras de Paris \ > Cet homme fut l'un des familiers de Pascal. Un autre était Damien Mitton, figure quelque peu imprécise, qui se présente néanmoins, dans l'esprit de Pascal et dans ses Pensées, comme le type du mondain, désillusionné, pessimiste, qui répond à chaque effort par un haussement d'épaules et un « A quoy bon? », dont la devise est « savoirvivre », et le but d'éviter tout ennui inutile.

1. Méré à Mitton, Œuvres de M. de Méré (éd. 1692), T. Il, p. 108.

Un troisième personnage, de meilleure lignée et d'une morale plus élevée, est le jeune duc de Roannez, gouverneur héréditaire du Poitou, grand amateur de mathématiques, qui attacha Pascal à sa suite, ou plutôt qui s'attacha à Pascal, prit en toute circonstance son parti, se convertit après lui au jansénisme, — ce qui écœura profondément sa famille, — et concourut à la première publication des Pensées l.

Les secrets de la machine arithmétique furent dévoilés, comme je Pai dit, à une grande dame, la duchesse d'Aiguillon % devant une assemblée aristocratique ; et le modèle perfectionné en fut dédié à la reine Christine de Suède. Mais de toutes les femmes célèbres à qui Pascal offrit ses hommages — et il convient de dire dès à présent que jamais Pombre d'un scandale ne l'a effleuré

1. Le duc de Roannez se trouve nommé une fois dans les Pensées, dans un passage qui éclaire son caractère en même temps que la genèse des réflexions propres de Pascal: « M. de Roannez disoit : Les raisons me viennent après, mais d'abord la chose m'agrée ou me choque sans en sçavoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne découvre qu'ensuite. Mais je croy non pas que cela choquait par ces raisons qu'on trouve après, mais qu'on ne trouve ces raisons que parce que cela choque. » Pensée 276.

2. Elle avait recommandé Biaise à son oncle Richelieu et avait intéressé ce dernier au sort de la famille Pascal. Voir plps haut, page 7.

— la plus connue est la marquise de Sablé qui avait été belle en sa jeunesse et demeura brillante jusqu'à la fin de sa vie. Elle fut la fidèle amie de La Rochefoucauld, la véritable remplaçante de Mme de Rambouillet ; mais son adhésion extérieure au Jansénisme et quelques retraites intermittentes à Port-Royal ne changèrent jamais cette âme mondaine, et firent le désespoir de l'Abbesse *.

Il n'est point douteux que, pendant un certain temps, la vie de Pascal fut celle d'un honnête homme parmi les honnêtes gens) qu'elle fut marquée d'un éclat correspondant à sa renommée ; qu'il joua son rôle dans la Foire aux Vanités; qu'il connut par expérience quelques-uns des « divertissements » dont il condamne, dans les Pensées^ l'inanité — le jeu, la chasse, la paume, la conversation des femmes — et qu'il apprit, par ses amis, l'attrait qu'exercent sur l'homme la guerre et les grands emplois8. Son engouement dut être avivé par la brièveté de la période — dix-huit mois — durant laquelle il se laissa entraîner \ C'était bien là sa façon : ne rien faire à demi. Le choc en retour se produisit soudain, bien que la

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