Cf. Strowski, op. cit., T. 11, pp
conversion à laquelle il devait aboutir ne se manifestât pas encore. Vers la fin de l'année 1653, Pascal éprouva un grand mépris pour le monde et un dégoût mal contenu pour ceux qui en font partie. Que ce ne fut point là une conversion véritable, c'est ce que montre le récit d'une visite qu'il fit à sa sœur (devenue Sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie) à Port-Royal, neuf ou dix mois plus tard, (septembre 1654).
Ce récit, il faut le reproduire en propres termes -1. « Il me vint voir et à cette visite il « s'ouvrit à moy d'une manière qui me fit pitié, « en m'avouant qu'au milieu de ses occupations « qui estoient grandes, et parmi toutes les choses « qui pouvoient contribuer à luy faire aimer le « monde, et auxquelles on avoit raison de le croire « fort attaché, il estoit de telle sorte sollicité de « quitter tout cela, et par une aversion extrême « qu'il avoit des folies et des amusemens du « monde et par le reproche continuel que luy fai- « soit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de « toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avoit « jamais esté de la sorte, ny rien d'approchant ; « mais que d'ailleurs il estoit dans un si grand
1. Lettres à Mm8 Périer, 8 déc. 1654 et 25 janvier 1655, publiées par V. Cousin dans Jacqueline Pascal, pp. 188-195. — Ci". Pascal, Œuvres, T. IV, pp. 2 sqq, 61 sqq.
« abandonnement du costé de Dieu qu'il ne sen- « toit aucun attrait de ce costé-là ; qu'il s'y portoit « néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sen- « toit bien que c'estoit plus sa raison et son pro- « pre esprit qui Fexcitoit à ce qu'il connaissoible « meilleur que non pas le mouvement de celuy de « Dieu, et que dans le détachement de toutes « choses où il se trouvoit, s'il avoit les mesmes « sentimens de Dieu qu'autrefois, il se croyoiten « estât de pouvoir tout entreprendre, et qu'il fal- « loit qu'il eust eu en ces tems-là d'horribles atta- « ches pour résister aux grâces que Dieu luy fai- « soit et aux mouvemens qu'il luy donnoit. »
D'horribles attaches au monde ! Quels étaient les liens qui l'y retenaient? Non pas uniquement, à coup sûr, l'apparat et le faste, bien que nous sachions qu'il conserva ses chevaux et sa voiture, ses nombreux laquais, ses beaux meubles, ses livres et son argenterie jusqu'à deux ans avant sa mort *. Mais Pascal, quoique honnête homme, était surtout et avant tout homme de
1. Deux ans avant sa mort « il fist de grandes aumosnes et vendit son carrosse, ses chevaux, ses tapisseries, ses beaux meubles, son argenterie, et même sa bibliothèque, à la réserve de la Bible, de saint Augustin, et de fort peu d'autres livres, et en donna tout l'argent aux pauvres. » Affirmation du Père Beurrier, donnée pour la première fois par E. Jovy, dans son PascaJ Inédit, T. II (1910), p. 494.
science, et c'est plutôt dans la science que dans les plaisirs qu'il étouffa ses premiers sentiments envers Dieu. Comme nombre de gens avant lui et depuis, il s'efforça, semble-t-il, de tuer le doute par le travail. Quoi qu'il en soit, ces deux années (1653-1654) marquent la période la plus féconde de ses découvertes mathématiques. Elles se traduisent parles traités sur le Triangle arithmétique, sur les Ordres numériques, et par huit autres présentés à la « très célèbre Académie Parisienne de Mathématiques ». On ne sait pas au juste ce qu'il entendait par ce nom l. Il employa le Triangle arithmétique à résoudre le problème des enjeux pour le compte de son joueur d'ami Méré; et sa correspondance avec Fermât, issue de la question, fait époque dans l'histoire de la Théorie des probabilités 8.
C'est à cette même période qu'on peut avec le plus de vraisemblance assigner— s'il est authentique — le Discours sur les Passions de V amour 3 ; un projet de mariage et d'établissement, à supposer qu'il fut réellement conçu ; et, avec beaucoup
1. Cf. F. Strowski, op. cit., T. II. Appendice « Les réunions savantes, etc. ».
2. Cf. Todhunter. History of Mathematical Theory of Probability (1865), ch. II.
3. Cf. dans V. Giraud, Biaise Pascal (1910), le chapitre « Pascal a-t-il été amoureux ? »
plus de certitude, son étude approfondie d'Epictète et de Montaigne, avec lesquels il avait sans doute pris un premier contact lors de son séjour à Rouen.
Mais ni la science ni la philosophie ne pouvaient lui procurer la paix. Le cri jailli de son àme est celui de saint Augustin •; irrequietum est cor nostrum donec requiescat in te. Il était fort malade ; il sentit dans le retour et l'aggravation de ses infirmités la main visible du Seigneur. Il rédigea une longue et ardente prière * pour demander le pardon de ses fautes et la grâce d'en subir avec patience le châtiment. Il obtint une réponse. Le 23 novembre 1654, dans une vision mystique qui dura « depuis environ dix heures et demy du soir jusques environ minuit et demy9 », le Dieu vivant lui fut révélé dans
une lueur de feu 3, effaçant par Sa Pitié les
1. La Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies est assignée par la tradition et par M. Brunschvicg {Pensées et Opuscules, p. 56) à l'époque de la première conversion ; mais M. Strowski la place avec plus de vraisemblance, me semble-t-il, à celle de la deuxième. Cf. Strowski, op. cit., II, pp. 353 sqq.