‹ La Sainteté de PascalChapitre 16 sur 56 · Mémorial autographe de Pascal · texte numérisé non relu

Mémorial autographe de Pascal

3. Ce Feu qui figure au début du Mémoire fait-il allusion au feu divin, phénomène constant dans l'extase mystique (Cf. Fr.de Hiigel, The mystical Elément in Religion (1908), vol. I, pp. 178 sqq. ; Evelyn Underhill, The myslic Way (1913),

crimes du pécheur, l'emplissant de certitude, d'amour et de joie, venant habiter en lui, et le rendant incapable d'une autre fin que Dieu Luimême. Le Seigneur posa sa main sur Pascal, et celui-ci vit des choses ineffables. Un tel appel ne souffrait nul délai. Sans retard, il fallait quitter le monde et toutes ses périlleuses attaches. Il rompit avec une rapidité qui étonna sa sœur ; car elle estimait que Biaise aurait dû être souillé quelque temps encore de la fange où il avait pataugé '. Quelques visites à Paris pour mettre ordre à ses affaires, et il est prêt à la retraite. Nous allons aborder tout à l'heure l'histoire de sa vie sociale et intérieure à Port- Royal. Il suffit de constater, pour l'instant, qu'il se remit sans réserves aux mains de ses directeurs, MM. Singlin et de Saci, et que, par les Provinciales, il les défraya magnifiquement de ce qu'ils firent pour lui. Ces lettres n'auraient assurément pu être écrites, si ce n'est par un homme qui connût le monde. Elles prouvent la

pp. 323 sqq), ou bien est-ce simplement une allusion au psaume XXXIX-3 : « Et in meditatione mea exardescet ignis?» 1. Cf. « 11 me semble que vous aviez mérité... d'estre encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement. » Jacqueline à Biaise, 19 janvier 1655, dans V. Cousin, op. cil., pp. 195 sqq. Cf. Pascal, Œuvres, T. II, pp. 17 sqq.

valeur de l'expérience et de l'éducation acquises par lui dans ce milieu. Et après qu'elles furent achevées, — celles du moins qu'il lui convint d'écrire, — et tandis que, dans les répits d'une douloureuse maladie, il assemblait des matériaux pour son grand œuvre: l'Apologie de la religion chrétienne, Pascal ne cessa d'être Yhonnête homme, et il redevint une fois de plus le mathématicien. Les quelques coups d'œil que nous pouvons jeter sur la correspondance scientifique de cette époque nous prouvent que, bien qu'il eût ostensiblement renié la géométrie et regardé les mathématiques comme inutiles ', il était toujours prêt à répondre aux questions et à résoudre des problèmes, en particulier ceux ayant trait au calcul des Probabilités s. Nous allons voir qu'une occasion imprévue — sa sœur,

1. Cf. « La mathématique... est inutile en sa profondeur. » Pensée n° 61. « Je la trouve (la géométrie) le plus haut exercice de l'esprit, mais en même temps, je la connois pour si inutile que je fais peu de différence entre un homme qui n'est que géomètre et un habile artisan. » Pascal à Fermât. Cf. plus bas, note 1, p. 25.

2. Cf. « Quoiqu'il soit très difficile d'aborder M. Pascal et qu'il soit tout à fait retiré pour se donner à la dévotion, il n'a pas perdu de vue les mathématiques. Lorsque M. de Carcavy le peut rencontrer et qu'il lui propose quelque question, il ne lui en refuse pas la solution, et principalement sur le sujet des jeux de hasard, qu'il a le premier mis sur le tapis. » Mylon à Huygens, 2 mars 1657, dans F. Strowski, op. cit., T. III, p. 326.

Mme Périer, dit que ce fut une rage de dents — incita Pascal à s'attaquer à un problème qui était regardé alors comme l'un des plus ardus, celui de la cycloïde et de ses propriétés, et à engager sur ce sujet une controverse si animée qu'elle épuisa Pascal au point de le contraindre au repos pendant près d'une année. Ce qu'il recouvra, en même temps qu'un état de santé relatif, ce ne fut pas l'ancien plaisir qu'il prenait aux mathématiques, mais le goût de la société cultivée. Fermât, le fameux géomètre qui l'avait aidé à résoudre le problème des enjeux, était non seulement un très grand mathématicien, mais encore un jurisconsulte estimable, un helléniste et, à ses heures, un poète. Lorsque Fermat écrit de Toulouse pour proposer à Pascal un rendez-vous, ce dernier répond qu'il ne peut songer à demander à Fermât de faire le voyage ; et comme lui-même n'est pas en état de se déplacer, il faut remettre l'entrevue. Il le regrette profondément, non point parce que Fermât est le plus grand mathématicien d'Europe, mais parce qu'il est « le plus galant homme du monde ' ». C'est l'esprit et le charme de sa con-

1. Cf. « Vous estes le plus galant homme du monde, et je suis asseurement un de ceux qui sçay le mieux reconnoistre ces qualitez-là et les admirer infiniment, surtout quand elles sont

versation qui attirent Pascal, non pas sa géométrie. La lettre porte trace des graves occupations qui se sont substituées à la science dans l'affection de Pascal. Mais il est à noter que ces occupations n'ont pas tué en lui l'homme du monde, et qu'il n'a point honte de le laisser voir.

Nous venons de lire la définition qu'a donnée La Rochefoucauld de Yhonnêteté. Un heureux hasard nous a conservé trois Discours rédigés par Pascal à l'intention d'un jeune garçon de famille noble sur les devoirs de sa condition, et qui réduisent Yhonnêteté à ses derniers principes *. Que le jeune noble ne conserve aucune illusion ; le rang n'est pas tout ; ce n'est pas l'ordre le plus élevé ; cet ordre-là, c'est celui

jointes aux talents qui se trouvent singulièrement en vous... Je vous diray aussi que, quoy que vous soyez celuy de toute l'Europe que je tiens pour le plus grand Géomètre, ce ne seroit pas cette qualité-là qui m'auroit attiré ; mais que je me figure tant d'esprit et d'honnesteté en vostre conversation, que c'est pour cela que je vous rechercherois. » Pascal à Fermât, 10 août 1660. Œuvres, T. X, p. 4.

1. Trois discours sur la, condition des Grands; Pensées et Opuscules, pp. 231-238 ; Œuvres, T. IX, pp. 365-373. Le jeune homme à l'intention de qui ces Discours furent composés était probablement le fils aîné du duc de Luynes, qui devint plus tard le duc de Ghevreuse, ami de Fénelon et de Saint-Simon. Il avait quatorze ou quinze ans quand ces Discours lui furent dédiés (1660).

de la charité, que Pascal laisse à d'autres le soin d'enseigner. Mais le rang est quelque chose; c'est bien un ordre ; il mérite une certaine considération. Pascal montre laquelle, et indique comment un homme de haut rang doit se rendre digne de la considération supérieure qui s'attache à l'honnêteté. Il reconnaît que ce n'est point là une voie qui mène très loin. « Si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honneste homme '. » Un duc n'est pas nécessairement un honnête homme ; mais en tant que duc, il méritera et obtiendra toujours des marques extérieures de respect. Il devra tâcher à gagner l'estime en tant qu'honnête homme,

La méthode de Pascal est strictement mathématique. Il traite un seul point à la fois ; il se refuse à mélanger les ordres. Ce qu'il faut à l'enfant, c'est d'être instruit de cette précieuse science : l'honnêteté ; et jamais la devise « noblesse oblige» n'a été commentée plus éloquemment.

Jusqu'à la fin de sa vie, ou presque, Pascal resta en relations avec ses grands amis, et garda une fenêtre ouverte sur le monde. Il reprit goût

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