‹ La Sainteté de PascalChapitre 18 sur 56 · Cl*. Vie de M. Pascal · texte numérisé non relu

Cl*. Vie de M. Pascal

n'est « point de Port-Royal * ». Afin de le justifier, il convient de préciser ce qu'était Port- Royal et ce qu'implique la formule « être de Port-Royal ».

Port-Royal était une abbaye cistercienne, située à quelque trente kilomètres de Paris, et possédant une maison-sœur dans la ville même. Elle avait été secouée de sa léthargie au début du siècle par sa toute jeune Supérieure, Jacqueline Arnauld (en religion Mère Angélique) \ et inspirée ou infectée de Jansénisme par son directeur, l'abbé de Saint-Cyran, l'ami de Jansen et son auxiliaire dans leur effort commun pour rendre au Christianisme sa pureté primitive de doctrine et de vie. Jansen s'attachait surtout au dogme ; Saint-Cyran, plus spécialement à la conduite.

Les religieuses, bonnes et saintes filles, ne

1. « Vous ne manquerez pas néantmoins de dire que je suis de Port-Royal... Car encore que je n'aye jamais eu d'establissement avec eux [les Solitaires]... je ne laisse pas d'en connoistre quelques-uns et d'honnorer la vertu de tous. » X VI9 Provinciale.

« Je n'ay qu'à vous dire que je n'en suis pas, et à vous renvoyer à mes lettres, où j'ay dit « que je suis seul », et, en propres termes, que je ne suis point de Port-Royal, comme j'ay fait dans la 16. » XVII" Provinciale.

2. Voir Sainte-Reuve, op. cit., T. I,liv. I, « Origines et Renaissance de Port-Royal. »

s'inquiétaient guère de questions de théologie. Elles empruntaient à leur directeur ses opinions. L'influence théologique de Port-Royal émanait des ecclésiastiques et des laïcs connus sous le nom de Solitaires de Port-Royal. Les Solitaires ne constituaient en aucune façon un ordre religieux ; ils n'étaient liés par d'autres vœux que ceux dictés par leur propre conscience ; c'étaient tout simplement des hommes qui avaient renoncé au monde, lui préférant une vie de retraite dans la prière et la pénitence, dans la méditation et l'étude. Ils vivaient à proximité de l'abbaye ; d'abord à Paris, plus tard à Port- Royal des Champs. Certains d'entre eux se livraient à des travaux manuels ; d'autres dirigeaient les Petites Ecoles, institution de jeunes garçons, dont Tillemont et Racine sont les élèves les plus célèbres, et qui a laissé des marques profondes dans l'histoire de la pédagogie1. Les Solitaires étaient tous d'ardents disciples de Saint-Cyran, partant de Jansen ; et des adeptes de la théorie augustinienne de la Grâce, telle que Jansen l'avait énoncée. Tels étaient les « messieurs » que l'on désignait généralement

1. Voir Sainte-Beuve, op. ct7.,T. III, IV, et F. Cadet, l\Education à Port-Royal (1887).

comme étant « de Port-Royal ». Leur caractère distinctif était le renoncement total au monde. Or, nous venons de consacrer pas mal de temps à montrer que Pascal ne s'était jamais complètement séparé du monde ; et le fait est que les Solitaires ne l'ont jamais regardé comme étant des leurs. Fontaine, leur contemporain et fidèle chroniqueur, dans son histoire de Port-Royal et de Pascal à l'époque du miracle de la Sainte- Epine, le distingue expressément des Solitaires1. Sans doute Pascal, se retirant parmi eux après sa conversion, dut s'efforcer de pratiquer leurs vertus, de participer à leurs études, de s'intéresser à leur école. Mais, même alors, il vivait autant à Paris qu'à Port-Royal des Champs, habitant sa propre maison, ou séjournant à l'hôtel sous le nom de M. de Mons. Bien que pénétré de leur doctrine et dévoué à leur cause, il pouvait nier en parfaite sincérité qu'il fût plus des leurs que, par exemple, le Duc de

1. Après avoir décrit l'effet du miracle sur le « tout Paris », sur M. Périer, père de l'enfant, et sur son oncle, M. Pascal, Fontaine entame en ces termes le paragraphe suivant : « Mais ce que j'admirai alors, fut la manière dont ces Messieurs, et principalement M. de Sacy, parloicnt du miracle, etc. » Mémoires pour servir à L'histoire de Port-Roya.1, T. III, p. 190 (édit. 1753). Le miracle se produisit à Port-Royal de Paris, aujourd'hui Hospice de la Maternité.

Luynes1 qui était un protecteur notable de Port- Royal sans « en être », dans le sens technique et admis de l'expression.

Or, Pascal en vint à se séparer d'eux. Je ne crois pas que la rupture ait été aussi profonde et aussi complète que les adversaires du Jansénisme se plurent à l'affirmer quelques années après la mort de Pascal, et comme on Ta soutenu récemment avec une vigueur et une compétence exceptionnelles 2. Je ne crois pas qu'il ait jamais renié le Jansénisme ou les Jansénistes. Mais qu'il y ait eu dissension nette, conflit d'opinion, la chose est évidente et reconnue. Que Pascal ait, par suite, modifié ses principes, l'hypothèse est probable et même confirmée par de très fortes preuves. L'occasion de la rupture fut le fameux Formulaire, qui, proposé en 1657 et définitivement établi en 1661 par l'assemblée du Clergé, obligeait tous les ecclésiastiques à « condamner de cœur et de bouche la doctrine des Cinq Propositions de Cornélius Jansen con-

1. De Luynes et sa pieuse épouse se construisirent un petit château (Vaumurier) à une centaine de mètres de Port-Royal des Champs. Quand la Duchesse mourut, le Duc invita les Solitaires à venir habiter avec lui dans le bâtiment encore inachevé et se préoccupa activement de faire agrandir Fabbaye des religieuses. Cf. Sainte-Beuve, op. cit., T. II, p. 314 sqq.

Page 1