Voir hic, appendice I, p. 187. Mémoire du P. Beurrier
tenues en son livre intitulé Y Augustinus que les deux papes Innocent X et Alexandre VII avaient condamné, laquelle doctrine n'est point celle de saint Augustin, que Jansen a mal expliquée contre le vrai sens de ce saint Docteur " ».
L'hérésie incluse dans les Cinq Propositions est, en deux mots, que la Grâce n'est pas accordée à tous, et que le Christ n'est pas mort pour tous les hommes. Les Jésuites affirmaient que ces propositions avaient été fidèlement extraites de Y Augustinus ; les Jansénistes affîr-
1. Les cinq propositions — il y en avait sept à l'origine — que Nicolas Cornet, Syndic de la Faculté de Théologie de l'Université de Paris, put extraire de V Augustinus et dénoncer comme hérétiques sont les suivantes :
1° Certains commandements de Dieu sont impossibles pour les justes de bonne volonté et faisant effort selon les forces dont ils disposent dans le moment ; et il leur manque aussi la Grâce qui les rend possibles.
2° On ne résiste jamais à la Grâce intérieure dans l'état de nature déchue.
3° Pour mériter et démériter dans l'état de nature déchue il n'est pas besoin que l'homme soit libre de nécessité, mais il suffit qu'il soit libre de coaction.
4° Les Semi-Pélagiens admettaient la nécessité d'une Grâce intérieure préalable pour chaque acte en particulier, même pour le commencement de la foi ; mais ils étaient hérétiques en ce qu'ils voulaient que cette Grâce fût telle que la volonté humaine pût y résister ou y obéir.
5° 11 est semi-pélagien de dire que c'est pour tous les hommes sans exception que le Christ est mort et qu'il a versé son sang.
niaient que les Jésuites les avaient inventées, et ils mettaient leurs accusateurs au défi de produire les chapitres et versets incriminés. Nous nous occuperons plus tard du livre et de son contenu ; il nous suffit de dire, pour le moment, que ce Formulaire était un document plus précis et plus défini que tout ce qui l'avait précédé. Il mettait les points sur les i des sentences papales qu'il faisait exécuter. Il soutenait que «Jansen,en se réclamant de la doctrine de saint Augustin, l'avait sciemment déformée. Le dilemme en présence duquel se trouvaient les religieuses et leurs directeurs était de nature épineuse. Il leur fallait choisir du schisme ou de l'hérésie. Un refus de signer, et c'était l'excommunication. L'apposition de leurs noms, c'était le reniement de Jansen, de Saint-Cyran, et de leur doctrine de la Grâce, qui était celle de saint Augustin. Les Messieurs de Port-Royal avaient à trouver une échappatoire pour eux et les religieuses. Enfin — non sans la connivence du Cardinal de Retz, archevêque de Paris, qui sympathisait avec eux1 — ils élaborèrent un préambule au Formulaire, déclarant que, si leur signature impliquait une soumission entière sur les points de doc-
1. Cf. Sainte-Beuve, op. cit., T. III, p. 188-259 et T. V, Appendice « Le cardinal de Retz et les Jansénistes ».
trine, elle n'engageait pas les signataires à autre chose qu'à un silence respectueux sur la question de fait : les Propositions se trouvent-elles, oui ou non, dans l'Augustinus*! Le tour était ingénieux, il n'était pas sincère; et une religieuse du moins eut le courage de proclamer ce que nombre de ses compagnes avaient assez d'esprit pour reconnaître. La sœur de Pascal, Sainte-Euphémie, repoussa cette solution. « Il n'y a que la vérité qui délivre véritablement », s'écria-telle, « et il est sans doute qu'elle ne délivre que ceux qui la mettent elle-mesme en liberté en la confessant avec fidélité. » Ce subterfuge est indigne de ceux qui sont prêts à défendre la vérité au péril de leur vie ; il rappelle les Jésuites « qui donnent de l'encens à une idole sous prétexte d'une croix qu'on a dans sa manche ! ». Sa protestation a l'ironie et la vigueur des Provinciales. Mais Jacqueline n'eut pas la force de soutenir ses convictions, et elle signa. Elle en mourut, mais elle avait signé. La passion de Jac-
1. Lettre de la Sœur Jacqueline de Sainte-Euphémie Pascal à la sœur Angélique de Saint-Jean, 22-23 juin 1661, in Pascal, Œuvres, T. X, p. 103-112. Cf. dans la même lettre : « Je sçay le respect que je dois à MM. les Evesques, mais ma conscience ne me permet pas de signer qu'une chose est dans un livre où je ne l'ay pas veùe... Puisque les Evesques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d'Evesques. »
queline pour la Vérité, sinon son esprit d'obéissance, animait également son frère. Le préambule projeté ayant été étouffé par le pape, les Messieurs de Port-Royal estimèrent que les religieuses pouvaient signer à condition qu'elles ajoutassent un post-scriptum quoad dogmata ; mais Pascal déclara nettement qu'aucun compromis, fut-il en tête ou en queue du Formulaire, ne servirait de rien. Droit et fait étaient inséparables en l'espèce. Condamner Jansen serait condamner saint Augustin et saint Paul. Le Formulaire ne devait pas être signé par ceux qui se souciaient de la Vérité. Et la « voye moyenne » que Ton proposait était « abominable devant Dieu, mesprisable devant les hommes, et entièrement inutile à ceux qu'on veut perdre personnellement1 ».
Nicole et Arnauld relevèrent le défi, sans acrimonie (Arnauld étale même un certain enjouement de jeune éléphant a), mais non sans en
1. Pascal, Ecrit sur la, signature ; in Pensées et Opuscules pp. 239-243 ; Œuvres, T. X, pp. 171-175.
2. Cf. « Si un homme disoit : Le plus grand Géomètre de Paris est l'homme du monde le plus désagréable dans la conversation, je soutiens qu'alors, comme il auroit été nécessaire que celui qui auroit parlé de la sorte, eût eu dans l'esprit une personne particulière, qu'il auroit désignée par ces mots, de plus grand Géomètre de Paris, parce qu'il ne convient point à un
référer à la xvn° Provinciale où, comme nous aurons occasion de le noter la prochaine fois, Pascal avait admis ce même « distinguo » entre le fait et le droit, qu'il repoussait maintenant. Ils allèrent jusqu'à le presser verbalement. Les Solitaires se réunirent en force dans son logis pour liquider la question ; Arnauld et Nicole finirent par triompher. Pascal s'épuisa — il était dans l'un de ses mauvais jours — à essayer de leur faire sentir ce qu'il sentait lui-même. En dépit
Géomètre, comme Géomètre, d'être désagréable dans la conversation, ce ne seroit point par la vérité des choses qu'on devroit juger de celui qu'il auroit estimé être désagréable dans la conversation, mais par l'opinion de cette personne. De sorte que si je sçavois d'ailleurs que cette personne ou ne connût pas M. Pascal, ou l'eût en estime d'un homme d'un entretien tort agréable, quoique je fusse persuadé que dans la vérité M. Pascal est le plus grand Géomètre de Paris, je ne croirois point que cet homme eût mal parlé de M. Pascal. Mais si je connoissois Roberval et que je susse que cette personne le connoit aussi, je croirois sans peine que c'est de lui qu'il a voulu parler» quelque inférieur que je le crusse à M. Pascal dans la science de la géométrie : et le jugement que je porterois de cette Proposition est, qu'elle seroit vraie dans le fond, parce qu'il n'auroit pas mal jugé de la personne qu'il auroit eue dans l'esprit, mais qu'elle seroit fausse dans l'attribution qu'il auroit faite à cette personne, d'être le plus grand Géomètre de Paris. » Arnauld, Œuvres complètes, T. XXII, p. 770 ; cf. F. Strowski, op. cit., T. III-, p. 365.
Le passage ci-dessus mérite d'être cité en exemple de la subtilité d'Arnauld et de son genre d'humour ; et incidemment pour la lumière qu'il jette sur le caractère et la réputation de Roberval.
de sa faiblesse, il s'était exprimé avec une grande véhémence, et il s'évanouit tout à coup. La société s'écoula au dehors, le laissant avec deux ou trois membres de sa famille. « Lorsque M. Paschal fut tout à fait remis, Mme Périer lui ayant demandé ce qui lui avait causé cet accident, il répondit : « Quand j'ai vu toutes ces personneslà, que je regarde comme ceux à qui Dieu a fait connoître la vérité et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, je vous avoue que j'ai été si saisi de douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber l. » Mais il n'était pas homme à accepter sa défaite, et bientôt les Port- Royalistes trouvèrent retournée contre eux la main qui avait rédigé les Petites Lettres en leur défense. De la série d'épîtres où il les accuse de « relâchement » et de versatilité dans leur traitement de la Grâce, nous ne savons guère que ce qu'en dit Nicole, qui écrivit cinq ans après leur rédaction 2. A en croire les critiques, Pascal n'aurait pas soigneusement vérifié les références qu'on lui avait fournies ; ses dates seraient inexactes, et il aurait été aveugle à l'attitude, en réalité logique, des Jansénistes à