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et le champion volontaire de YAugustinus, à la fois dans les escarmouches préliminaires et dans la véritable bataille qui se déroule autour des fameuses Propositions.

En 1649 cinq chefs d'hérésie, niant l'Universalité de la Grâce et de la Rédemption, furent relevés dans l'ouvrage, dénoncés au Pape, et dans le délai normal, — c'est-à-dire après un long retard — condamnés par lui. On peut poser dès à présent que, à l'exception de la première, toutes les Propositions étaient hérétiques en un certain sens. C'étaient des déductions tirées de ce que les Jésuites croyaient être la leçon de l'ouvrage. Et même la première, bien que formulée dans les termes de Jansen, se trouvait isolée de son contexte qui, comme Arnauld le fit remarquer, lui donnait un aspect tout différent '. Pour ce qui est des quatre autres, la plupart des gens se contentent de répéter l'affirmation de Bossuet: qu'elles sont « l'âme même » du livre a, et cela sans se référer au livre même. En fait, et bien que contenant sans doute de

1. Voir Arnauld, Considérations sur l'entreprise du Sieur Cornet, dans Œuvres, T. XIX.

2. Gf : « Je crois que les Propositions sont véritablement dans Jansénius et qu'elles sont l'âme de son livre. » Bossuet, Œuvres, éd. Lebel, T. XXXVII, p. 125.

nombreux passages qui ressemblent aux Propositions, il en contient également beaucoup qui les contredisent nettement, et il est tout aussi facile deleslaisserpasserque de les trouver dans ses pages. Tout dépend de l'idée préconçue avec laquelle on entreprend sa lecture. Ce qui est certain, c'est que Jansen n'avait nulle intention d'écrire ou de citer quoi que ce fût qui favorisât le calvinisme ; et aussi que toute tendance calviniste qui se manifeste chez lui provient en dernier ressort de son maître saint Augustin, dont c'est le privilège ou le destin d'avoir fourni des opinions à toutes les écoles ou sectes du christianisme l'une après l'autre.

La Bulle fut acceptée en France, et les deux camps consentirent à un armistice qu'Arnauld, croyons-nous, ne fut point fâché de rompre devant l'attitude et l'action provocantes des Molinistes. La coupe déborda quand l'un de ses amis se vit refuser l'absolution en raison de ses tendances jansénistes *. Arnauld écrivit deux

1. Roger du Plessis, Duc de Liancourt, converti au Jansénisme et à une vie morale par sa vertueuse femme, fut accusé en janvier 1665 par un prêtre de Saint-Sulpice, M. Picoté, d'avoir un Janséniste dans sa maison, et une petite-fille à Port-Royal. Le Duc, ne pouvant nier les faits, et se refusant à faire son « mea culpa », ainsi qu'on l'exigeait, M. 01ier,curé de Saint-Sulpice, lui refusa l'absolution. De là, les lettres d'Ar-

lettres * ; l'une, de deux cents pages, au Duc de Liancourt, Fami en question ; l'autre au Duc de Luynes, qui était également de leur parti. Deux passages de ces lettres retinrent aussitôt l'attention. Le premier était l'affirmation que les Propositions avaient été inventées par l'ennemi, et ne se trouvaient pas dans YAugustinus ; le second était une citation de saint Augustin montrant que la grâce nécessaire pour accomplir les bonnes œuvres pouvait faire défaut à un saint, et avait, en fait, manqué à saint Pierre lorsqu'il renia le Seigneur 2. En d'autres termes, Arnauld

nauld, la censure de la Sorbonne, et, finalement, les Lettres Provinciales.

1. Lettre... à une Personne de Condition, etc, 24 janvier 1653. Arnauld, Œuvres, T. XIX, pp. 311-334. — Lettre... à un Duc et Pair de France, 10 juillet 1653, ibid. pp. 338-558.

2. Gf : « Croirons-nous que saint Augustin a reconnu, que jamais une grâce actuelle et suffisante ne manque aux justes, lorsqu'il a dit de saint Pierre: qu'il suivit le Seigneur qui alloit souffrir la mort: mais qu'alors il ne le put suivre en souffrant la mort ; qu'il avoit promis de mourir pour lui et qu'il ne put même mourir avec lui, parce qu'il av oit plus entrepris que ses forces ne pouvoient : qu'il avoit plus promis qu'il ne pouvoit accomplir (De divers, serm. 106, c. 1) ? Quand il dit encore du même apôtre quil nauroit pas renoncé Jésus-Christ, si Jésus- Christ ne l'eût abandonné pour un temps, et qu'il n'auroit pas pleuré sa faute, si Jésus-Christ ne l'eût regardé (Hom. 4, inter. 11 ultimas) Et quand il dit enfin : que l'homme sans la grâce de Dieu est ce que fut saint Pierre, lorsqu'il renonça Jésus- Christ ; et que c'est pour celte raison que le Sauveur abandonna saint Pierre pour un peu de temps afin que tous les

renouvelait la première Proposition qui avait été condamnée comme hérétique. Il fut accusé de témérité de jure et de facto devant la Faculté de Théologie dont il était docteur. Ceci se passait à la fin de 1655. La Sorbonne, siégeant tous les jours la matinée entière, mit six semaines à examiner la question de fait: les Propositions se trouvaient-elles bien dans Y Au gu s tinusl Amauld écrivit lettre sur lettre, de la solitude de Port- Royal, protestant de son orthodoxie, condamnant les Propositions où qu'elles se trouvassent, exprimant des regrets de ce qu'il avait pu dire. Tout fut vain. Le 14 janvier 1656, il fut condamné sur la question de fait : sa justification de Jansen ; et la Sorbonne commença à s'occuper de la question de droit : le passage concernant la chute de saint Pierre. .

Il était évident que l'accusé ne s'en tirerait

hommes pussent reconnoitre par son exemple, qu'ils ne peuvent rien sans la grâce de Dieu (Serai. 124 de temp.). A-t-il voulu dire parces paroles... que jamais aucun juste... ne manque delà grâce intérieure qui lui est nécessaire pour pouvoir vaincre toutes sortes de tentations, lorsqu'il dit, au contraire, que saint Pierre en a manqué; que Dieu Tavoit abandonné en cette rencontre ; qu'il ne pouvoit s'exposer à mourir pour Jésus- Christ : qu'il n'avoit pas des forces capables de lui faire mépriser la mort, et que tous les hommes doivent voir, dans la chute du chef de l'Église privé du secours de la grâce, qu'ils ne peuvent rien sans la grâce? ». Arnauld, Œuvres, T. XIX, pp. 528, 529.

pas mieux sur ce point qu'il n'avait fait sur l'autre. Les Dominicains ou Thomistes de la Sorbonne, qui penchaient vers la clémence, furent débordés par les Molinistes ! ; on inventa une nouvelle forme d'obstruction : chaque orateur avait une demi-heure pour parler, mesurée au sablier. Port-Royal était dans le désespoir. « Vous ne pouvez vous laisser condamner comme un enfant, sans exposer les faits au public ! » s'écrièrent-ils. Arnauld n'était pas ce qu'on appelle un auteur populaire, son génie ne le portait pas de ce côté ; mais il fît un effort héroïque. Il y a peu de scènes plus touchantes que celle où nous voyons ce redoutable dogmatiste se rendre chez ses amis et leur lire le traité par lequel il espérait se concilier le grand cœur du peuple. Leur déception évidente le gagna. « Je vois que vous ne pensez pas grand bien de cette lettre, dit-il tristement, et je crois que vous avez raison. » Mais son échec le mena tout droit à un succès inespéré. Se tournant soudain vers Pascal qui était là avec les autres, il lui dit : « Vous qui êtes jeune, vous devriez faire quelque chose. » On fît comprendre à Pascal ce dont on avait besoin. Il fallait expliquer en termes

1. Cf. Appendice IV, Théories et Théoriciens de la Grâce, pp. 195 sqq.

simples et clairs au public que, alors que la doctrine de la Grâce paraissait ostensiblement être en jeu, il ne s'agissait que d'une question de termes équivoques, d'une chicane de phraséologie théologique. Arnauld allait-il donc être stigmatisé comme hérétique pour n'avoir pas dit que Pierre, après sa chute, possédait toujours le « pouvoir prochain » de bien faire * ?

Pascal estima qu'il pouvait ébaucher quelque chose que les autres mettraient au point. Mais lorsque, au bout de quelques jours, il leur soumit ce qu'il avait fait, ils s'écrièrent : « C'est excellent ! Cela fera l'affaire. Il faut le faire imprimer ! » On imprima le factum, qui fut publié le 23 janvier 1656, en une brochure de huit pages in-quarto, sous le titre : Lettre écrite à un Provincial par un de ses amis sur le sujet des disputes présentes de la Sorbonne. Elle fut suivie, à courts intervalles, de dix-sept autres lettres, dont la dernière porte la date du 24 mars 1657. Une dix-neuvième fut commencée, mais elle se termine au milieu d'une phrase, dès la seconde page. Les Lettres ne sauvèrent pas Arnauld, mais elles assurèrent à Pascal un succès littéraire et de controverse immense et immédiat.

Méritait-il son triomphe? Etait-il compétent pour la tâche qu'on lui avait imposée? Il n'était pas un spécialiste en théologie. Mais il savait ce que c'était que la Grâce ; un don lui était échu qu'il sentait n'avoir point, et qu'il ne pouvait avoir, de nature. Il connaissait Port-Royal et il aimait ses amis. C'est pourquoi, se fiant largement à eux quant aux faits, il entra dans la bagarre.

Deux questions s'offraient à lui : la nature de l'attaque des Jésuites contre Arnauld, et le caractère de leur morale. Il découvrit fort vite que la seconde était la plus importante, et il lui consacra douze lettres sur dix-huit. Seules les quatre premières et les deux dernières traitent du cas discuté en Sorbonne. A partir de la onzième, il abandonne la fiction de son correspondant provincial, et prend directement les Jésuites à partie.*, Mais avant d'examiner son ouvrage, il nous faut comprendre nous-mêmes ce qu'il y avait en réalité derrière les arguties verbales qu'il flétrit de l'ardeur de son esprit et de son ironie. Ses amis lui expliquèrent-ils les différences, les grandes et subtiles différences qui les séparaient de leurs ennemis, et qui divisaient leurs ennemis entre eux? Nous autres, tout au moins, devons voir clair en la question,

et je vais esquisser une très hrève description des diverses doctrines de la Grâce professées par les partis rivaux.

Les Jansénistes, partant d'une idée très élevée de la perfection de la nature humaine avant la chute, se faisaient une opinion d'autant plus basse de sa condition après cet événement. Tout ce qui rendait l'homme acceptable à Dieu, et bon à ses yeux, avait disparu dans le moment où il perdit la grâce originelle. La chute l'avait ruiné entièrement, et avait asservi sa volonté, faisant d'elle une proie facile de la delectatio terrena, incapable de choisir le bien. Livré à lui-même, Thomme glisse rapidement à la ruine éternelle. Mais Dieu ne l'abandonne pas ainsi. Il envoie Son Fils pour le racheter — ou tout au njoins un nombre restreint d'âmes prédestinées — et en même temps, par Son Fils, Dieu accorde un don gratuit, Sa Grâce, qui touche la volonté assoupie d'une delectatio cœlestis, triomphe de l&delectatio terrena, incline Thomme au bien au lieu du mal, et est infailliblement efficace pour réaliser le grand objet de Dieu : le salut de Ses Elus. Cette grâce efficace est irrésistible, mais Dieu peut la retirer comme il l'a accordée, sans le jeu de la volonté humaine ; et quand elle lui a été reprise, Thomme qui l'avait naguère n'est pas

en meilleure posture que s'il ne l'avait jamais eue. Le voilà une fois de plus sans appui, sans espoir, incapable de tout bien1.

Contre l'implacable logique de cette théorie, Dominicains et Jésuites s'accordèrent pour oublier leurs anciens différends et soutenir une doctrine qui assurait plus de champ à la volonté humaine, et lui laissait plus d'espérance pour son avenir. Pour eux, le contraste entre la nature de l'homme déchu et son innocence n'était pas aussi tranché que l'avait trouvé Jansen. L'homme est toujours dans une large mesure l'arbitre de son propre bonheur. Sa volonté a été affaiblie, amoindrie, mais non pas enchaînée par la chute. Et pour seconder cette volonté, Dieu lui envoie une aide divine, la Grâce, que tous deux, Dominicain et Jésuite, s'accordent à appeler « suffisante >. De ce point partent les divergences. Les Dominicains maintenaient que la Grâce suffisante suffisait seulement pour libérer la volonté, pour l'éclairer quant au bien et au mal, et pour l'incliner aux bonnes actions. Elle ne suffisait pas pour gagner le Ciel. Quelles récompenses l'attendent, Dieu seul en est juge. Cette Grâce suffisante est accordée à tous. A quelques âmes d'élite, pré-

destinées, Dieu accorde une seconde grâce qui est plus que suffisante, qui est efficace et irrésistible. Et même lorsque Dieu la retire (comme II le peut), cette Grâce laisse des traces. L'homme qu'elle a visité n'est plus le même qu'auparavant. Il lui reste un « pouvoir prochain » d'obéir aux commandements de Dieu, pouvoir qu'il est en sa volonté d'employer pour le bien ou pour le mal — pouvoir réel, quoiqu'incomplet \

Les Jésuites laissent à la volonté humaine un champ d'action encore plus étendu. De même que les Dominicains, ils admettent une Grâce suffisante préliminaire ; — Grâce suffisante, non pour assurer le salut, mais pour obtenir, par la prière et les bonnes actions, la seconde, la Grâce efficace. Le bon usage de la Grâce suffisante détermine, comme la cause produit l'effet, la Grâce efficace, qui, par conséquent, est efficace, non par elle seule, mais par la coopération de la volonté humaine. Il dépend de l'homme que la Grâce suffisante entraîne la Grâce efficace. Si cette Grâce efficace est retirée, il reste encore un pouvoir prochain, capable de susciter un nouveau don de la Grâce efficace. Dans tous

ces cas, la volonté humaine joue un rôle marqué et capital \

Il est clair que Jansénistes et Molinistes soutenaient des opinions extrêmes et contradictoires. A mi-chemin entre les deux, se trouvaient les Dominicains, rejoignant les Jansénistes d'une part en ce qui touche à la nature divinement arbitraire de la Grâce efficace» et rejoignant d'autre part les Jésuites, en ce qui regarde la Grâce suffisante préliminaire. Ils se séparaient des Jansénistes en ce que leur Grâce préliminaire libérait la volonté ; ils différaient des Jésuites par leur opinion sur la façon dont la Grâce suffisante était complétée par la Grâce efficace.

Les partis moyens laissent toujours prise aux partis extrêmes qui s'efforcent de les attirer à eux ; et l'antique querelle entre Dominicains et Jésuites sur la nature exacte de la volonté et le rôle qu'elle joue, encouragea les Jansénistes à exploiter de leur mieux les ressemblances entre le système des Dominicains et le leur

1. Tout cet essai de distinction entre les deux systèmes rivaux de la Grâce est fondé sur le chapitre admirablement clair de C.-L. Montagne (1687-1767), dans son Tractatns de Graiia (Migne, Theologise cursus completus, T. X) ; cf. en part. Pars dogmatica lib. 111. De gratia efficaci, col. 980-1062.

propre. La politique pratique des Jansénistes était de détacher les Dominicains des Jésuites. C'est ce que tente Pascal dans ses deux premières Lettres. Il veut montrer queDominicain et Jésuite sont d'accord sur un compromis purement verbal, mesurant Porthodoxie par l'expression de « pouvoir prochain » que chacun interprète à sa manière. Quand les Dominicains disent que le juste a le pouvoir prochain d'obéir aux commandements, ils entendent par là que rien, en ce qui le concerne, ne lui fait défaut. Un homme dans une chambre noire a le pouvoir prochain de voir ; et il voit dès que la lumière lui parvient. Les Jésuites considèrent le pouvoir prochain comme une réalité : un homme dans une chambre noire n'a pas le pouvoir prochain de voir. Pascal, le géomètre, éprouve peu de difficulté à démolir le fragile édifice d'une accusation fondée sur une simple équivoque l.

1. « C'est-à-dire, leur dis-je en les quittant [les Dominicains et les Molinistes], qu'il faut prononcer ce mot des lèvres de peur d'estre hérétique de nom. Car enfin est-ce que le mot es de l'Ecriture ? Non, me dirent-ils. Est-il donc des Pères, ou des Conciles, ou des Papes ? Non. Est-il donc de saint Thomas ? Non. Quelle nécessité y a-t-il donc de le dire, puisqu'il n'a ny autorité ny aucun sens de luy-mesme ? Vous estes opiniastres, me dirent-ils ; vous le direz, ou vous serez hérétique, et M. Arnauld aussi. Car nous sommes le plus grand

Dans sa seconde lettre, il traite d'un autre terme équivoque : la Grâce suffisante. Il établit l'accord essentiel entre l'opinion des Jansénistes et celle des Dominicains au sujet de l'efficacité d'une Grâce suffisante, et montre l'inconséquence de l'opinion des Jésuites qui exerce un funeste attrait sur les Dominicains, opinion qui soutient que la Grâce suffisante a besoin d'une seconde Grâce pour la rendre efficace ; si bien que la Grâce est à la fois suffisante et insuffisante, ce qui est absurde *.

Avant que fût écrite la troisième lettre, Arnauld avait été condamné sur la question de doctrine. Pascal commente cette censure. C'est une victoire personnelle, la victoire des Théologiens et non pas de la Théologie. « Nous qui ne

nombre, et s'il est besoin, nous ferons venir tant de Cordeliers que nous l'emporterons » ; I" Provinciale.

La flèche du Parthe que décoche Pascal est un calembour sur le précieux mot de passe. « Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot de prochain ou non ; car j'aime trop mon prochain pour le persécuter sous ce prétexte. »

1. « Mais après tout, mon Père [un Dominicain], à quoy avez-vous pensé de donner le nom de suffisante à une grâce que vous dites, qu'il est de foy de croire qu'elle est insuffisante en effet ? Vous en parlez, ditxil, bien à vostre aise. Vous estes libre et particulier : je suis religieux et en communauté. N'en sçavez-vous pas peser la différence ? Nous dépendons des Supérieurs. Ils despendent d'ailleurs. Ils ont promis nos suffrages : que voulez-vous que je devienne ? » IIe Provinciale.

sommes point docteurs n'avons que l'aire à leurs démeslez. » (IIIe Provinciale). Et sur ces mots, il laisse les Dominicains-.

La quatrième lettre nous amène sur un autre terrain. Pascal passe de la périphérie au centre. Il n'est plus question désormais d'indiquer adroitement des points de contact et des angles de divergence, mais de révéler une ligne de partage fondamentale entre certaines opinions sur la responsabilité humaine. Le Jésuite, considérant surtout l'acte coupable, prenait la connaissance et la volonté pour mesure de la culpabilité. Plus faible est la conscience du péché dans l'accomplissement de l'acte délictueux, et moindre est la responsabilité de l'agent. Plus l'état dans lequel l'acte a été commis est étranger au contrôle de la volonté — ignorance, inadvertance, passion, — plus l'homme peut à bon droit être lavé de toute imputation. L'acte isolé est arraché de la masse des antécédents, des pensées, des habitudes qui entrent dans la composition du caractère. Or c'est précisément le caractère, plutôt que la volonté et la science, qui retenait l'attention des Jansénistes. Nous ne sommes pas uniquement des volontés, nous sommes des natures, — et des natures corrompues ; et, provenant des sources empoisonnées de notre nature,

jaillissent constamment des pensées, des paroles et des actes coupables l. Ils sont nôtres, nous ne pouvons pas en éluder la responsabilité. Les « fautes secrètes » dont parle le psalmiste sont tout aussi réelles, et aussi réellement nôtres que des péchés volontaires et conscients. Le point de vue jésuite est exposé par la bouche d'un personnage de comédie, l'un de leurs directeurs mondains ; et désormais pendant douze lettres, c'est à la direction de conscience des Jésuites et à ses résultats que Pascal se confine. Pourquoi? Est-ce parce que le sujet était plus populaire ? Etait-ce pour obtenir un succès de scandale? On l'a prétendu ; comme aussi qu'il avait agi à l'instigation du Chevalier de Méré *. Port- Royal regrettait qu'il eût abandonné la question de la Grâce ; et nous de même, car il nous faut aujourd'hui restituer pièce à pièce au moyen des

i. Arnauld, Seconde ^Apologie de Jansenius, ch. XIV-XIX, dont le sujet est ainsi annoncé : « Que c'est une vérité indubitable dans la doctrine de saint Augustin ; que toutes les actions des Infidèles sont péchés; et qu'elle est principalement établie sur ces deux maximes. L'une : que nulle action ne peut être bonne, si elle n'est faite par un mouvement d'amour de Dieu. L'autre : que les Infidèles ne peuvent faire aucune action par un mouvement d'amour de Dieu. » Œuvres, t. XVII, p. 303.

2. Cf. Sainte-Beuve, op. cit. t. 111, p. 102. Strowski, op. cit. t. III, p. 85»

Pensées ce qui, en d'autres circonstances, serait apparu clairement à la lumière de son éloquente logique et de son éblouissant esprit. Mais le fait est qu'il avait entrepris de lire Escobar et les Casuistes, et qu'il se sentait en veine de discuter avec eux, ce qu'il lit très consciencieusement. 11 ne se laissa pas bousculer. Aucune de ses lettres, sauf peut-être les deux premières, n'est jetée à toute vitesse sur le papier l. L'une d'elles, la dix-huitième, fut refaite treize fois ; d'une autre, la seizième, il écrit qu'il « n'a pas eu le loisir de la faire plus courte», — excuse que les conférenciers et les prédicateurs ont parfois lieu d'invoquer !

La Casuistique n'est pas une innovation des

1. « A toute vitesse » n'est pas une expression exagérée pour ^allure à laquelle les deux premières lettres furent écrites. Mais c'est une erreur commune de supposer que la première fut prête le lendemain de la suggestion d'Arnauld. Ce que dit à ce sujet Nicole dans sa Préface à la troisième édition (1660) de sa traduction des Lettres, c'est que Pascal se mit au travai le lendemain même :

« Postridie cum eandem illam,quam promiserat, informationem vellet ordiri, primam epistolam, qualis typis vulgata cernitur, uno impetu ac tenore perfecit. » Nous tenons de Charles Perrault qu'il se passa une semaine avant qu'elle fût imprimée. (Mémoires, éd. Bonnefon, 1909, p. 29).

La seconde Lettre lui prit six jours, et la troisième, onze à préparer et à publier. Après cela, la durée de composition varie de dix jours [Lettre XH) à soixante (Lettre XVIIÏ).

Jésuites. Partout où des consciences troublées cherchent un conseil sur des points douteux, il faut des casuistes et une casuistique. Et la liste de ceux qui ont écrit sur le sujet, Juifs, Latins, Pères de l'Eglise, Humanistes, Réformateurs, Puritains, est aussi honorable que toute' autre en ce monde. Aucun membre de l'Université de William Perkins, de Joseph Hall, de Jeremy Taylor'ne leur jettera la pierre. Mais les Jésuites mirent leur cachet propre à la casuistique et s'en servirent, non point pour aggraver la difficulté au pénitent, mais pour lui faciliter les choses autant que le permettaient les règles de la conduite chrétienne. Je ne dis pas les principes, mais les règles. Car, tandis que les casuistes des Églises réformées se référaient toujours en dernier ressort au tribunal de l'Ecriture, les Jésuites, s'aventurant moins loin, se contentaient de la décision d'un « docteur grave » quelconque2.Une telle décision peut être regardée comme

1. Théologiens ayant tous trois fait leurs études à Cambridge (Note du ïrad.).

2. Cf : « Mais, mon Père, luy dis-je, on doit estre bien embarrassé à choisir alors! — Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. — Et quoy si l'autre est plus probable?— Il n'importe, me dit-il. — Et si l'autre est plus seur? — Il n'importe, me dit encore le Père : le voyci bien expliqué. C'est Emmanuel Sa de nostre Société. On peut faire ce qu'on pense estre permis selon une opinion probable, quoy\que le contraire

ayant une dose suffisante de Probabilité, et Ton peut s'y conformer en sécurité, quand même notre cœur nous condamnerait.

Les docteurs graves qui soutiennent des opinions différentes, n'ont jamais fait défaut ; et nombre d'entre eux avaient publié des ouvrages qui, bien que primitivement destinés à servir de manuels aux confesseurs, prirent, par leur vaste publicité, un caractère beaucoup plus populaire. Pascal, par exemple, avait entre les mains la trente-sixième édition de la Theologia Moralis d'Escobar. La Somme des Péchés de Bauny, obtint une vogue répondant à l'attrait de son titre ; tandis que la Medulla de Busenbaum a été réimprimée cinquante fois.

Le Probabilisme, résultante inévitable du confessionnal obligatoire et de la multitude des confesseurs, doctrine dont le germe apparut aussitôt que l'on se mit à écrire des livres de pénitence *, fleurit surtout vers la fin du moyen

soit plus seur. Or l'opinion d'un seul Docteur grave y suffit. » Ve Provinciale. La citation de Pascal est exacte. Cf. « Potest quis facere quod probabili ratione vel auctoritate putat licere, etiamsi oppositum tutius sit : sufficit autem opinio alicuius gra- * vis Doctoris, aut bonorum exemplum. » Emmanuel Sa (1530 — 1596) Aphorismi Confessoriorum (Douai 1618) p. 190 s. v. « Dubium »>.

l.La théorie connue sous le nom de Probabilisme fut posée pour la première fois en termes explicites par le Dominicain

âge et fut adopté avec empressement par la Société de Jésus. Il convenait à leur objet, qui était de conduire au ciel le plus d'âmes, et par le plus de voies possible. « Quand je vois, écrit Escobar,tant d'opinions différentes dans la Morale chrétienne, je constate l'éclat évident de la divine Providence, car au milieu de cette variété d'opinions, le joug de Jésus-Christ est plus aisé à porter. Ne vaut-il pas mieux pour un gentilhomme qui doit aller de Yalladolid à Madrid, d'avoir à choisir entre plusieurs routes, que s'il n'y en avait qu'une seule ? Car cette route unique serait nécessairement, ou trop

Espagnol Bartolomé de Médina (1528-1581) dans son Exposé de St-Thomas:

« Si opinio est probabilis, licet eam sequi, licet opposita probabilior sit ; nam opinio probabilis in speculativis ea est quam possumus sequi sine periculo erroris et deceptionis; ergo opinio probabilis in practicis ea est quam possumus sequi sine periculo peccandi. » hxpos. in I Secundse D. Thomœ (1580), qu.XlX art. VU.

Mais le « nihil nocet », constant refrain des livres de Pénitence, frayait clairement la voie à une théorie de ce genre, et à \\ne large extension du champ des àoiâ^opoc. Les Sommes casuistiques poussèrent la chose plus loin encore ; c'est ainsi que la Summa Angelica (14S6) d'Angelus de Glavasio, et la &umma Roçella (1495) de Baptista Trovamola sont des dictionnaires de problèmes moraux, auxquels sont jointes leurs diverses solutions et les autorités qui les ont fournies. Par exemple: «Joannes Andréa dicit quod quamquam haec opinio probabilis, tutîqs tamen istius (se. Papae) requiratur consilium. » S. Rosella, art. « Consilium ».

large, ou encombrée par la multitude des voyageurs, et il serait difficile d'y avancer *. » Pascal ne connaissait qu'un /seul chemin — encore était-il étroit. Et devant cette multiplicité de moyens faciles de salut toute son âme se soulevait d'indignation. Peut-on imaginer que, conscient de ce grand danger, il se soit arrêté pour se demander si les cas cités par Escobar et Bauny n'étaient destinés qu'à Fœil du prêtre-confesseur, n'étaient que «de subtiles ou excentriques spéculations de théologiens, » et rien d'autre 2 ? A son avis, ces ouvrages étaient pernicieux ; ils exhalaient des vapeurs qu'il fallait étouffer. C'est pourquoi, suivant l'exemple d'Arnauld, il parcourt Escobar, le crayon à la main, note tous les cas extravagants ou excessifs, les voue au mépris, montre comment ce recueil de faiblesses humaines, possibles ou impossibles, suggère les péchés qu'il prétend corriger et vide l'Evangile de sa vertu consolatrice. Et les lettres se succèdent, rinforzando. Dans la seizième, il revient à Port-Royal et à ses saintes en peine ; et dans les dix-septième et

1. Cf. Theologia Moralis, I. liv. 2, § 1, ch. I, cité par Nicole, Morale des Jésuites, I, 334.

2. Cf. Biaise Pascal, par le P. G. O'Neill, de la Société de Jésus (1902). Gatholic Truth Society.

dix-huitième, à Arnauld. Ces deux dernières lettres abordent un problème spécial ; nous les laisserons de côté pour le moment. Notre devoir présent est d'examiner si les attaques de Pascal étaient justifiées, si sa méthode fut loyale.

On admet généralement, du moins est-ce le cas chez les auteurs protestants, que Pascal est équitable lorsqu'il examine le point de vue des Jésuites, mais qu'il est parfois injuste dans le détail. Je crois que c'est le contraire qui est la vérité l. Pascal est exact, scrupuleusement exact, dans ses citations tirées d'ouvrages jésuites; mais il est injuste dans son interprétation de leurs motifs. Il ne les accuse pas de vouloir « corrompre les mœurs ». Il dit même expressément que « ce n'est pas leur dessein. Mais ils n'ont pas aussi pour unique but celuy de les réformer... Ils ont assez bonne opinion d'eux-mêmes pour croire qu'il est utile et comme nécessaire au bien de la Religion que leur crédit s'étende partout et qu'ils gouvernent toutes les consciences * ». Et ceci rappelle d'autres prétentions, plus réelles et plus récentes, à la domination du

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