‹ La Sainteté de PascalChapitre 32 sur 56 · Aujourd'hui Bibliothèque Nationale · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Bibliothèque Nationale

sée et d'expression que les premiers éditeurs avaient eu l'audace d'y introduire. Ce défi fut relevé par M. Faugère qui, malheureusement, ne recourut pas au manuscrit autographe ; il travailla sur un exemplaire privé lui appartenant en propre, mais franchement défectueux. En 1851 Ernest Havet rendit un signalé service en publiant sur les Pensées un commentaire qu'aucun érudit n'est en droit de négliger. Mais il laissait intact le problème critique, et ce n'est pas avant 1877 que l'erreur de Faugère commença d'être redressée. Cette année-là, Auguste Molinier publia un fort beau volume, fondé sur le manuscrit original, et remarquable, entre autres détails, pour sa fidélité à l'orthographe de Pascal. Puis en 1897, M. Léon Brunschvicg publia tous les fragments en une édition qui reste la plus pratique et qu'il réédita en 1908, sous une forme plus somptueuse '.

Toutes ces éditions classent les fragments selon leurs affinités électives, les groupant dans l'ordre qui se recommande plus particulièrement à leurs éditeurs respectifs. Et il demeure loisible à quiconque d'imaginer un nouvel ar-

1. Edition qui forme les vols. X1I-XIV des Œuvres de Pascal de la collection des « Grands Ecrivains Français ».

rangement à son goût. M. Gustave Michaut a eu l'heureuse idée, qui ne paraît s'être présentée à personne avant lui, de reproduire les Pensées dans Tordre du manuscrit, avec un appareil critique complet. Et M. Brunschvicg a rendu à la cause de Pascal le suprême service de nous donner une reproduction phototypique des précieux documents, fac-similé sur lequel le lecteur peut suivre les variations d'humeur de l'écrivain, et noter les correspondances entre le caractère de l'écriture et les mouvements de son esprit l.

Mais sous quelque aspect que les Pensées s'offrent à nous, étant donné Tétat de désordre absolu du manuscrit, elles évoquent l'idée de tout ce qu'on voudra plutôt que d'un système. Pascal, cependant, avait son système ; et nous en possédons un double témoignage. L'un, plutôt sec et gourmé, de la plume de son neveu ; l'autre, pittoresque et vivant, mais tout aussi digne de foi (sinon même plus digne, en raison de sa vie et de son mouvement), celui de Filleau de

1. Voir dans le Biaise Pascal de V. Giraud, un beau passage (p. 109 et sqq.)se terminant par ces mots : «Assurément il ne suffit pas, pour bien parler de Pascal, d'avoir vu et étudié son écriture ; mais il semble pourtant qu'à contempler ses brouillons, on entre mieux dans la familiarité de son génie et dans l'intimité de son âme. »

la Chaise, qui avait fait partie du petit comité chargé de trier les papiers et qui ne fut pas aussi bien traité qu'il le méritait l. Nous sommes heureux de trouver chez lui un récit de la mémorable occasion où Pascal exposa son plan. Gardons-nous toutefois de recourir à son aide avant d'avoir entendu ce que Pascal confiait à son confesseur six semaines seulement avant de mourir.

Dans la conversation à laquelle j'ai déjà fait allusion avec le Père Beurrier, curé de Saint- Étienne-du-Mont, sa paroisse, Pascal mourant déclara que « il y avoit deux ans qu'il avoit fait « une retraite spirituelle... et avoit entièrement « changé de vie et pris resolution de fuir toutes « les compagnies pour ne plus songer qu'à son « salut, et à combattre fortement les impies et les « athées qui estoient en grand nombre à Paris « comme pareillement les véritables hérétiques ; « qu'il aVoit desja ramassé des matériaux et des

1. C'est à lui qu'avait été confié le soin de composer la Préface au volume. Pour une raison ou une autre elle ne plut pas aux Périers qui la supprimèrent sans rien dire, et en substituèrent une rédigée par Etienne. Voir Sainte-Beuve op. cit., t. III, pp. 386 sqq. Néanmoins le récit de Filleau fut publié en 1672 sous le titre : Discours sur les Pensées de M. Pascal où l'on essaie de faire voir quel était son dessein, par M. Dubois de la Cour.

« armes très puissantes pour les convaincre de « la vérité de la religion catholique ; qu'il sçavoit « par expérience, ayant conversé et conféré au- « trefois avec les plus opiniâtres, leur fort et leur « faible ; qu'ils avoient croyance en lui, et qu'il « sçavoit comment il falloit les prendre et les « convaincre ; que ces matériaux estoient diverses « pensées, argumens et raisons qu'il avoit cou- « ché par escrit en peu de mots, en divers temps « et sans ordre, mais selon qu'il les avoit formés « dans son esprit, dans le dessein qu'il avoit « d'en faire un livre entier en les exposant par « ordre et les expliquant fort clairement, et leur « donnant toute la force qu'il pourroit ; espérant « que ce livre seroit très utile, et que Dieu y « donneroit sa bénédiction, veu la pureté de ses « intentions, qui n'estoient autres que de rame- « ner au bercail de l'Eglise tant de brebis éga- « rées, et ainsi étendre le royaume de Jesus- « Christ, et de procurer la gloire de Dieu et le « salut des âmes.

« Il me dit que, depuis deux ans, il avoit com- « mencé à mettre par escrit ses pensées pour « combattre toutes sortes d'impies et pour mon- « trer clairement la vérité de la religion catholi- « que, apostolique et romaine, pour les estendre « au long dans le livre qu'il avoit dessein de

« composer, si Dieu lui rendoit, et lui prolonge geoitla vie à laquelle il n'avoit point d'attache « qu'autant qu'il plairoit à Dieu, et dans cette « seule veiïc de travailler à la conversion des « impies, si Dieu Tagréeoit, en le priant de vou- « loir appaiser ces contestations fâcheuses entre « des personnes doctes et de probité pour se « joindre ensemble dans son même dessein de € détruire l'infidélité et l'hérésie 4 ».

Un ou deux points sont à noter dans cet important passage qui ne nous a été révélé que tout récemment. Le premier, c'est l'exposé net des intentions de Pascal. Il voulait confondre l'athéisme, persuader les « libertins » ou librepenseurs. L'autre, c'est la valeur que prend pour lui cette expérience du monde, dont nous nous sommes naguère occupés si longuement. Il connaissait de prèsles hommes à qui il s'adressait ; il était écouté d'eux. Un seul petit point demande un mot d'éclaircissement. Mme Périer dans la Vie de son frère, nous apprend que ce qui suggéra à celui-ci l'idée de l'Apologie du Christianisme, ce fut le miracle de la Sainte- Epine survenu en mars 1656, où sa petite Margot fut guérie d'une fistule lacrymale par l'appli-

1. Mémoire du Père Beurrier. Dans Pascal Inédit, E. Jovy, t. II, p. 491.

cation d'une relique de la Couronne du Christ r. Il paraît plus exact de dire que ce miracle fit prendre corps à une intention en germe dans l'esprit de Pascal depuis sa seconde conversion, en 1654. Ceci ne contredit pas effectivement ses déclarations ^u P. Beurrier ; d'abord, qu'il avait noté ses pensées à divers moments ; et plus tard, qu'il les avait écrites pendant les deux dernières années. « Il avoit accoutumé, quand il travaillait, de former dans sa teste tout ce qu'il vouloit escrire sans presque en faire de projet sur le papier ; et il avoit pour cela une qualité extraordinaire, qui est qu'il n'oublioit jamais rien, et il disoit luy-mesme qu'il n'avoit jamais rien oublié de ce qu'il avoit voulu retenir \ » Il gardait ses idées « dans sa tête » jusqu'à ce qu'elles fussent mûres, et ensuite seulement il les rédigeait. Il s'y reprenait, comme on le sait, jusqu'à douze fois ; mais ce n'est pas là ce qui s'appelle se servir de notes. Et le fait est que si la mort l'avait saisi dans la plénitude de ses forces physiques, nous n'aurions même pas eu de fragments. Mais quand les infirmités s'accu-

1. Pour l'histoire de la Sainte-Épine, voir Sainte-Beuve, op. cit., t. III, pp. 76, 174, 180.

2. Mémoire sur la vie de M. Pascal écrit par M11* Marguerite Périer sa nièce. Pascal, Œuvres, t. i, pp. 125, 136.

mulèrent sur lui, que sa mémoire se mit à faiblir, et qu'il n'eut plus la force de retenir les éclairs de son intuition, il transforma en habitude, afin de soulager son esprit accablé, ce qu'il n'avait encore pratiqué qu'à l'occasion, et nota toutes ses idées, au fur et à mesure qu'elles lui venaient, en quelques mots et parfois à demi-mots. Mais pendant tout ce temps-là, il avait son plan, et c'est à ce plan et au récit de son exposé devant ses amis qu'il nous faut maintenant revenir.

Filleau de la Chaise, qui relate ce qui se passa en 1057 ou en 1659 (je penche pour cette dernière date), raconte en termes frappants comment la compagnie fut tenue sous le charme durant les deux heures ou plus que Pascal formula son dessein avec son incomparable logique, le fixant au feu de son éloquence \

Après avoir écarté, au début, toutes les preuves ordinairement invoquées, ontologiques et métaphysiques, qu'il tenait pour impropres à satisfaire, les unes, l'esprit humain, et les autres, le

1. Voir plus haut, note 10, p. 97. — M. Brunschvicg accorde au Discours de Filleau de la Chaise un crédit plus limité que ne fait M. Strowski. Voir Œuvres, t. XII, pp. liii sqq. ; et Strowski, op. cit., t. III, 286 sqq. Je me risque à suivre M. Strowski en considérant ce discours comme un récit véridique de l'exposé que fit Pascal.

cœur, Pascal déclara qu'il n'accepterait que des preuves morales et historiques, et qu'elles devaient reposer sur le sentiment naturel et l'expérience personnelle. Ces paroles produisirent un étonnement et, on peut l'imaginer, une déception chez ses auditeurs. Ils eussent volontiers admis, en fervents des mathématiques qu'ils étaient, une preuve de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Fâme, fondée sur des principes géométriques, conduisant de proposition en proposition à la démonstration finale. Ou bien encore s'attendaient-ils à quelque raisonnement abstrait, car la plupart avaient l'esprit métaphysique.

Ce que Pascal, rejetant la méthode unilatérale, leur promet, c'est « une accumulation de probabilités, indépendantes les unes des autres, issues de la nature et des circonstances de l'affaire — probabilités trop minces pour valoir séparément, trop subtiles et complexes pour être converties en syllogisme, trop nombreuses et variées pour une telle conversion, même si elles étaient convertissables x ». Ces mots du cardinal Newman rendent si exactement ce que Pas-

1. Cardinal Newman. Grammar of Assent, p. 281. Traduction française : Grammaire de l'Assentiment 190") par Mœe Gaston Paris.

cal veut dire que je n'hésite pas à les adopter. Une masse de preuves convergentes, destinées à convaincre l'homme moyen de la vérité du christianisme par un processus intangible, semblable à celui qui l'amène à croire à l'existence actuelle de Rome, à celle de Mahomet dans le passé, à la réalité de la Révolution française, c'est là ce que Pascal se proposait d'établir dans son Apologie.

Il part des faits les plus universellement familiers, ceux de la nature humaine. Il prend un mondain — le chevalier de Méré, ou Mitton — et le contraint à se regarder dans la glace. Ce n'est point un spectacle agréable. Jamais, dit Filleau de la Chaise, jamais ceux qui ont le plus méprisé l'homme (il pense à Montaigne, et c'est sans doute à lui que Pascal pensait aussi) n'ont autant insisté sur son imbécillité, sa corruption et son ignorance.

Pascal donc, commence par « démonter » son ami. Quand celui-ci est complètement «effrayé» de ce qu'il voit, alors et pas avant, Pascal lui montre un autre spectacle : la beauté de l'homme et sa noblesse essentielles, depuis longtemps perdues ; ses hautes pensées, sa soif de vertu. La conséquence est une extrême perplexité. Chacun de nous est un « assemblage nions-

trueux de parties incompatibles » — l'amour indéracinable de la vérité uni à l'incapacité absolue d'y atteindre ; l'orgueil inextinguible se pavanant dans la bassesse et la misère ; le sentiment obscur que quelque chose nous manque sans qu'on sache quoi ; les remords de conscience alors même que nous sommes le plus vertueux — toutes ces < contrariétés » d'une nature « double et unique tout ensemble » nous fait « douter qu'elle... puisse être une simple production du hasard, ou être sortie telle des mains de son auteur * ».

L'autre est sincèrement troublé et prêt à s'enquérir. A qui va-t-il s'adresser ? Pascal l'envoie aux philosophes, et éprouve peu de difficulté à convaincre son homme que ceux-ci ne détiennent pas le mot de l'énigme, avec leurs contradictions, leurs assertions et leurs conclusions fausses. Après la philosophie, voici la religion dans ses variétés infinies à travers les siècles. Aucune d'elles n'est capable de l'émouvoir. S'il existe un Gouverneur de l'Univers qui condescende à se révéler, il est nécessaire qu'il ait un culte approprié, et qu'il proclame une doctrine digne de Lui. Mais, en fait, que « trouvons-nous

Page 1