‹ La Sainteté de PascalChapitre 38 sur 56 · Saint-Cyran. Lettres chrétiennes, t. II, p · texte numérisé non relu

Saint-Cyran. Lettres chrétiennes, t. II, p

permet de vérifier ensuite l;mais un artiste verbal, qui connaît la valeur des mots et leur force affective. Tout Fart de la rhétorique est résumé dans la définition qu'il donne de Féloquence : « Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre, et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre, et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. 11 faut se renfermer, le plus qu'il est possible, dans le simple naturel, ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet, qu'il n'y ait rien de trop ni rien de manque. » (Pensée 16) Et, docile à son instinct, Pascal est le plus grand et le premier maître de la prose française, l'instrument le plus délicat pour exprimer la pensée que le monde ait connu depuis le temps des Grecs.

Il réprimait les émotions d'une main impitoyable. Il ne pouvait souffrir de voir les enfants

1. Voir « L'invention mathématique ». chap. III de Science et Méthode de Henri Poincaré (1900) pp. 43 sqq. ; compte rendu par un savant du mécanisme de la découverte scientifique. Et surtout une page remarquable du discours de Heinrich von Helmholtz à l'occasion de son 70" anniversaire : Aussprachen und Reden... zu Ehren von H. von Helmholtz (1892) p. 55.

de sa sœur embrasser leur mère ; il ne tolérait pas qu'elle qualifiât une femme de jolie ; il la choquait par la froideur apparente avec laquelle il accueillait ses bons offices. Mais nous pouvons, autant qu'elle, nous sentir émus par la raison profonde de cette contrainte. Le jour où il mourut, Mme Périer apprit d'un ami que Biaise l'avait prié d'empêcher « qui que ce fust de l'ai- « mer avec trop d'attachement... C'estoit une « faute sur laquelle on ne s'examinoit pas assez, « qui avoit de grandes suittes, et qui estoit « d'autant plus à craindre qu'elle nous paroist « souvent moins dangereuse,... et qu'on ne « considéroit pas qu'en fomentant et en souf- « frant ces attachemens, on occupoit un cœur « qui, ne devant estre qu'à Dieu seul, c'estoit « lui faire un larcin de la chose du monde qui « lui estoit la plus précieuse l ».

A quel point cette immolation du sentiment lui était pénible, c'est ce que nous révèle le morceau de papier où il avait griffonné ces mots pour mémoire: «Il est injuste qu'on s'attache à

1. Vie de Biaise Pascal. Il convient de noter que l'extraordinaire définition du mariage, dans une de ses lettres à M°" Périer (1650) : « C'est une espèce d'homicide et comme un déicide » n'est pas de lui, mais de «ces Messieurs» - bien que citée, il est vrai, par lui et apparemment avec approbation. Voir Pensées et Opuscules, pp. 227-228.

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« moy, quoy qu'on le fasse avec plaisir et vo- « lontairement. Je tromperois ceux à qui j'en « ferois naistre le désir, car je ne suis la fin de « personne et n'ay pas de quoy les satisfaire. « Ne suis-je pas prest à mourir? et ainsi l'objet « de leur attachement mourra. Donc comme « je serois coupable de faire croire une faus- « seté,quoyque je le persuadasse doucement, et « qu'on la crût avec plaisir et qu'en cela on me « fit plaisir, de mesme, je suis coupable de me « faire aymer. Et si j'attire les gens à s'attacher « à moy, je dois avertir ceux qui seroient prêts « à consentir au mensonge, qu'ils ne doivent « pas croire, quelque avantage qui m'en revînt; « et de mesme, qu'ils ne doivent pas s'attacher « à moy, car il faut qu'ils passent leur vie et « leurs soings à plaire à Dieu ou à le chercher. » (Pensée 471) *.

Qu'en écrivant et en agissant ainsi, Pascal se soit fait violence, c'est ce qui ressort de nombreuses anecdotes familières qui nous sont par-

1. Ces paroles sont un touchant témoignage de la chaleur réelle des affections de Pascal, dont il craignait qu'elles ne rattachent à la terre et Fécartent de Dieu, qui réclamait tout son être. Il tenait cette leçon de Saint-Cyran qui, parlant de ses propres neveux, écrit : « Je ne tiens nullement aux hommes et ne veux pas que les hommes tiennent les uns aux autres ; je veux qu'ils tiennent à Dieu, et eux et moi, et que nous allions à yeux clos où il nous appelle. » Lettres Chrétiennes, t. II, p. 554.

venues. Il dut être irritable à l'excès le jour où il tança sa sœur au sujet des câlineries de ses enfants. Il fut un véritable père pour son neveu Etienne ; le prenant à demeure avec lui lorsque, à la fermeture des « Petites Écoles », l'enfant fut mis au Collège. Et voici son filleul, Biaise, qui, mourant en 1684, à l'âge de trente ans, demanda à être enterré près de lui ; et voici encore Louis, qui fut élevé par ses soins ; et Jacqueline ; et la petite héroïne du miracle de la Sainte Epine, Marguerite, qui nous a laissé d'intéressants mémoires sur sa famille, et sur son oncle plusieurs anecdotes pas toujours dignes de foi *.

Les enfants furent témoins de ces six dernières semaines de résignation chrétienne, car il les passa sous le toit de leur mère. La raison de sa présence dans la maison est un monument de sa charité. Il donnait l'hospitalité à un ménage de pauvres gens, uniquement pour qu'ils lui tinssent compagnie. Le fils contracta la petite vérole. Pascal, qui avait un besoin absolu des soins de sa sœur, ne voulut pas la laisser entrer chez lui,

1. Cf. Lettres, Opuscules, et Mémoires de Mm" Périer et de Jacqueline, sœurs de Pascal ; et de Marguerite Périer, sa nièce, publiés par P. Faugère (1845). Les anecdotes de Marguerite demandent à être sérieusement contrôlées. Voir F. Strowski, op. cit. t. I, p. 464, note.

à cause des enfants ; il se refusa d'autre part à mettre le petit malade à la porte. Il prit donc le parti de se retirer lui-même. « II y a moins de danger pour moi dans ce changement de demeure ; c'est pourquoi il faut que ce soit moi qui quitte. »

Sa profession d'amour pour les pauvres, au nom de Jésus, que j'ai citée au premier chapitre, n'était pas vaine vantardise. La maladie creusait en permanence un large trou dans sa bourse, mais il trouvait toujours de l'argent pour ses aumônes, même quand il devait en emprunter à ses banquiers l. Lorsqu'on lui reprochait son imprévoyance, « il en avoit de la peine et nous disoit : J'ay remarqué une chose, que quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant. » « Il avoit toujours eu un si grand amour pour la pauvreté (je cite sa sœur), qu'elle lui estoit continuellement présente ; de sorte que, dès qu'il vouloit entreprendre quelque chose, ou que quelqu'un lui demandoit conseil, la première pensée qui luy montoit du cœur à l'esprit, estoit de voir si la pauvreté pouvoit y estre pratiquée... Il disoit encore que la fréquentation des pauvres estoit extrêmement utile,

1. Cf. « 11 a este quelque fois si avant, qu'il a esté réduit de s'obliger pour vivre et de prendre de l'argent à rente, pour avoir donné aux pauvres tout ce qu'il avoit.» Vie de M. Pascal»

parce que, voiant continuellement la misère dont ils sont accablez, et que souvent mesme ils manquent des choses les plus nécessaires, il faudroit estre bien dur pour ne pas se priver volontairement des commoditez inutiles et des ajustemens superflus l. »

En conséquence, il réduisit son train aux proportions les plus modestes, et fut rabroué par sa sœur pour avoir mis « les balais au rang des meubles superflus s ». Son exemple et ses exhortations poussèrent ses amis à lui suggérer des méthodes de secours organisés ; mais il désapprouva le projet, disant « que nous n'estions pas « appelez au général, mais au particulier ; et « qu'il croyoit que la manière de servir les « pauvres la plus agréable à Dieu estoit de ser- « vir les pauvres pauvrement, c'est-à-dire selon « son pouvoir, sans se remplir de ces grands « desseins qui tiennent de cette excellence dont « il blamoit la recherche en toutes choses. Ce

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