Vie de M. Pascal
quelque plaisir au lieu où il était l ; tout ceci n'était point une simple mortification de la chair, mais un véritable effort pour humilier et purifier son cœur et sa volonté; pour exprimer par le sacrifice et la souffrance sa gratitude envers le Seigneur qui s'était sacrifié et avait souffert pour lui ; pour se remémorer avec force qu'il était un homme, et un homme plein d'impulsions coupables. Si c'est là une folie, c'est la folie de la Croix. Jamais homme n'a eu religion plus intensément individuelle, plus profondément personnelle; nul n'a jamais attribué plus d'importance à la félicité d'un commerce direct avec Dieu ; nul n'a été plus impatient de tout ce qui offusquait la vision immédiate ; nul n'a respiré avec plus de difficulté l'atmosphère de l'obéissance passive à l'autorité. L'histoire de la bataille autour du Formulaire nous apprend
1. On cite cette réflexion de Condorcet : « Qu'il y a loin de là au traité de la Roulette ! » Mais il faut admettre que dans son Éloge de Pascal, précédant le Choix des Pensées. Condorcet parle de la ceinture de fer avec plus de sérieux qu'on ne s'y serait attendu. Il invoque « la longue mélancolie de Pascal » contre ceux qui seraient tentés de se moquer de lui, et il ajoute : « D'ailleurs il n'y a rien d'extraordinaire, d'absurde même, dans les opinions ou dans la conduite qu'on ne trouvât à justifier par l'exemple de quelques grands hommes. »
On trouvera une conception plus sympathique de la fonction de la ceinture dans A. Vinet. Etudes sur Pascal (1853), pp. 6 et 7.
tout cela. Mais il s'élevait également contre l'exaltation du Moi : « Le moy est haïssable... Si je le hay parce qu'il est injuste, qu'il se fait centre de tout, je le hairay toujours. » {Pensée 455) « Chacun est un tout à soi-même; car, luy mort, le tout est mort pour soy. Et de là vient que chacun croit estre tout à tous. » {Pensée 457) Son ironie retourne la phrase de saint Paul ; l'homme non régénéré se regarde comme la fin de tous les autres êtres. A Ténormité de cette disproportion, Pascal oppose l'organisme parfaitement équilibré de l'Eglise, où chaque petit « moi » a sa place et sa fonction. C'est le corps du Christ « par ses jointures et ses ligaments, tirant accroissement et substance de son chef divin ». «Jeté suis présent — lui dit Jésus — par ma parolle dans l'Escriture, par mon esprit dans TEglise et par les inspirations, par ma puissance dans les prestres, par ma prière dans les fidelles. » {Pensée 553. Le Mystère de Jésus). Le salut qui lui a été accordé par la Grâce de Dieu est à lui, c'est un don personnel précieux, mais non pas dans l'isolement; non pas séparé des autres. L'Eglise est l'instrument élu de Dieu, visiblement protégée de la corruption; « les véritables pasteurs de l'Eglise, qui sont les véritables dépositaires de la parolle divine, l'ont
conservée immuablement contre les efforts de ceux qui ont entrepris de la ruiner » {Pensée 889). « L'histoire de l'Eglise doit estre proprement appelée l'histoire de la vérité » (Pensée 858).
Pascal et ses amis travaillaient dans cet esprit qui a toujours animé l'Eglise (en dépit de ses échecs, et de ses changements de conduite) *, afin de retrouver et de défendre sa pureté primitive contre la morale relâchée qui s'y insinuait. Il était dans un mauvais pas. Il voyait, à son épouvante, le chef de cette hiérarchie à laquelle était liée l'existence même de l'Eglise, placé à la merci des fauteurs du relâchement : « Le Pape est tres-aisé à estre surpris à cause de ses affaires et de la créance qu'il a aux Jésuites; et les Jésuites sont très-capables de le surprendre à cause de la calomnie » (Pensée 882). Et cependant, fortement convaincu du besoin d'unité, il ne pouvait fermer les yeux devant sa personnification visible. C'est ce qui explique les vacillations désordonnées de l'aiguille avant qu'elle se fixe, comme elle le fait indubitablement, dans la direction de Rome. Au Père Beur-
1. « Elle [l'Église] n'a pas changé d'esprit, quoiqu'elle ait changé de conduite. » Comparaison des Chrétiens des premiers temps avec ceux d'aujourd'hui. Pensées et Opuscules, p. 202; Œuvres, t. X, p. 418.
rier, Pascal dit que « pour la question de l'authorité du Pape, il l'estimoit aussi de conséquence, et très difficile à vouloir cognoistre ses bornes, etqu'ainsy n'ayant pointestudié la scolastique... il avaitjugé qu'il se devoit retirer de ces disputes et contestations qu'il croyoit prœjudiciables et dangereuses... et ainsy qu'il se tenoit au sentiment de l'Eglise touchant ces grandes questions [de la Grâce et de la Prédestination], et qu'il vouloit avoir une parfaite soumission au vicaire de Jésus-Christ qui est le Souverain- Pontife 1 ».
Mais le front qui, sur ses derniers jours s'inclinait avec tant d'humilité, s'était orgueilleusement dressé contre Rome, deux ans auparavant. « Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appelle*. » (Pensée 920)
Toute la page du manuscrit où se trouve cette invocation solennelle à un ordre et à une autorité supérieurs à ceux de Rome, renfermant, comme c'est le cas, d'autres pensées du même