Voir Appendice 1. Mémoire du P. Beurrier
libre accès à la Sainte Table. Comment Pascal se comporte-t-il en l'espèce ? Il éprouve à coup sûr la crainte de Dieu, mais il distingue entre « la crainte [qui] vient de la foy, et la fausse crainte [qui] vient du doute. La bonne crainte, jointe à l'espérance, parce qu'elle naist de la foy et que Ton espère au Dieu que Ton croit ; la mauvaise, jointe au désespoir, parce qu'on craint le Dieu auquel on n'a point de foy. Les uns craignent de le perdre, les autres craignent de le trouver » {Pensée 262). Il est clair, je pense, que la plupart des cris de détresse qui retentissent çà et là dans ces Pensées, sont destinés à exprimer les sentiments de la seconde catégorie, représentée par l'homme dont Pascal s'efforce d'apaiser les doutes. La « bonne crainte » donne le ton au Mystère de Jésus ; mais elle s'y trouve mêlée à l'espoir et à la confiance, comme elle l'est, en vérité, toutes les fois qu'un chrétien entre en possession de son héritage de liberté, certain du fait mais ne s'en réjouissant qu'avec appréhension. Une Pensée (530) illustre ce sentiment : « Une personne me disoit un jour qu'il avoit une grande joye et confiance en sortant de confession. L'autre me disoit qu'il restoit en crainte. Je pensay sur cela, que de ces deux on en feroit un bon, et^
que chacun manquoit en ce qu'il n'avoit pas le sentiment de l'autre. »
La crainte, et les « tremblements » étaient constamment en jeu chez les prédicateurs jansénistes. Leurs sourcils demeurent froncés ; le mot « terrible » est en permanence sur leurs lèvres. Dieu est terrible ; la Vierge est terrible ; le sacerdoce est un terrible mystère, la prédication est un mystère aussi terrible que l'Eucharistie, et Saint-Cyran le jugeait même plus terrible encore \ Mais ce que réclame Pascal ce n'est pas la terreur, c'est la religion. « La conduite de Dieu qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la Grâce. Mais de la vouloir mettre dans l'esprit et dans le cœur par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur : terrorempotius quant religionem » (Pensée 585). De
1. Cf. « C'est une des choses dont il faut dire maintenant ce que saint Augustin dit de certains autres points... qu'il n'y a rien de si grand dans l'Eglise de Dieu, et il n'y a rien de si avili... Car on croit bien faire de parler des vérités divines dans une chaire, quand on a étudié et qu'on a le talent, comme on dit, de prêcher, c'est-à-dire de parler facilement, et en orateur. Car pour le moins il y a peu de personnes qui communient dans certaines imperfections, qui ne reconnoissent qu'ils n'ont pas toute la préparation qu'il faudroit pour recevoir le Corps du Fils de Dieu. » Lettres Chrétiennes, t. II, p. 743."
telles paroles ne rendent pas le son d'un Jansénisme de bon aloi ». En même temps, les passages ne manquent pas où se montre l'adhésion aux principes énoncés dans le Traité de la Fréquente Communion \ Pascal avait la plus profonde vénération pour l'Eucharistie, sous les Espèces de laquelle il trouvait la « manne cachée » de l'Apocalypse, et contemplait la secrète demeure du « Dieu caché » 3. Mais aurait-il jamais souscrit à l'éloge que fit Arnauld de la communion différée ? Venez à son lit de mort, et jugez ! L'effroi janséniste d'une participation indigne ne s'est jamais mieux étalée — ni plus péniblement — que chez ceux qui l'entouraient
1. Voir Appendice VI :« Terror potius quam religio »,p.207 sqq.
2. Sur l'opinion de Pascal, cf. les Pensées 904 et 923. Voir également la Comparaison des Chrétiens, etc., écrite sous l'influence manifeste de la Fréquente Communion. Par ex. : « On fréquente les Sacrements, et on jouit des plaisirs de ce monde, etc.. Et ainsy, au lieu qu'autrefois on voyoit une distinction essentielle entre l'un et l'autre, on les voit maintenant confondus et meslez, en sorte qu'on ne les discerne quasi plus. » Œuvres, t. X, p. 413 ; Pensées et Opuscules, p. 202.
3. « Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses Apostres de demeurer avec les hommes jusques à son dernier avènement, il a choisy d'y demeurer dans le plus estrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l'Eucharistie. C'est ce sacrement que saint Jean appelle dans l'Apocalypse une manne cachée ; et je crois qu'Isaïe le voyoit en cet estât, lorsqu'il dit en esprit de prophétie : Véritablement tu es un Dieu caché. » Pascal à Mlle de Roannez, octobre 1656. Œuvres, t. VI, p. 88 ; Pensées et Opuscules, p. 214.
à ce moment-là. « Il se savait mourant, et à maintes reprises il supplia qu'on le fit communier. Les médecins assuraient qu'il n'y avoit aucun péril, se servant même des mots : « Il n'y a pas la moindre ombre de danger. » Ses amis soutenaient les médecins, lui affirmant qu'il allait bien mieux, « que ce n'était que la vapeur des eaux et pouvait fort bien différer » pour aller à l'église en bonne et due forme. « Cette résistance le fâchait, mais il était contraint d'y céder. » Une idée, idée infiniment touchante s'empara de lui : « Puisqu'on ne veut pas m'accorder « cette grâce... de communier dans le Chef, je « voudrais bien communier dans ses membres, « et pour cela j'ai pensé d'avoir céans un pauvre « malade à qui on rende les mêmes services « comme à moi, qu'on prenne une garde exprès, « et qu'enfin il n'y ait aucune différence de lui « à moi, afin que j'ai cette consolation de savoir « qu'il y a un pauvre aussi bien traité que « moi... Qu'on aille, je vous prie, en demander « un à Monsieur le Curé. » Celui-ci manda qu'il n'y en avait point qui fut en état d'être transporté, mais qu'il lui donnerait aussitôt qu'il serait guéri, un moyen d'exercer la charité, en le chargeant d'un vieil homme dont il prendroit soin le reste de ses jours.
Pascal savait qu'il ne guérirait pas. « Il pria donc qu'on le portât aux Incurables, parce qu'il avait un grand désir de mourir en la compagnie des pauvres. » Ainsi le temps se passait en confessions fréquentes, et en douces protestations de la part de Pascal, sans que jamais il se plaignît. A la fin pourtant, Muld Périer « trouva son frère si mal qu'elle donna ordre d'apprêter les cierges et tout ce qu'il fallait pour communier». Et elle fit appeler le curé de Saint-Etienne du Mont, M. Beurrier. « M. le Curé, entrant dans la chambre avec le Saint Sacrement, lui cria : « Voici Celui que vous avez tant désiré. » Ces paroles achevèrent d'éveiller Pascal ; et M. le Curé l'ayant interrogé, il répondit dévotement à tout : « Oui monsieur, je crois tout cela, et de tout mon cœur. » Ensuite il reçut le Saint Viatique et l'Extrême-Onction, avec des sentiments si tendres qu'i) en versait des larmes... Il répondit à tout, remercia même M. le Curé et lorsqu'il le bénit avec le Saint Ciboire, il dit : « Que Dieu ne m'abandonne jamais ! » qui furent comme ses dernières paroles »...
Un seul commentaire est possible à ce spectacle. « Ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient !... »
Qu'est-ce donc que cet homme a pu nous enseigner, par ses variations, ses controverses, fet ses extravagances ? D'abord, et avant tout, il nous apprend à regarder en face les faits: à nous débarrasser du « cant » (du ton hypocrite) comme disait Samuel Johnson l. Il porte ses regards sur le monde et en lui-même, et s'efforce de voiries hommes et les choses comme ils sont dans la réalité. Ses yeux, vers où qu'il les tourne, ne rencontrent que contradictions apparentes, mais il ne veut point se laisser décourager ni égarer. Il continue de regarder fixement les choses ; il essaye sous un nouvel angle, d'un autre point de vue ; et avec le changement de perspective, ce qui paraissait être un agglomérat se résoud *en une série de points. Il saisit des deux mains les deux bouts de la chaîne, quoique les chaînons intermédiaires lui demeurent cachés. Il tient les contraires en balance s, et recherche patiemment le principe supérieur qui doit les expliquer et
1. Dr Johnson (1709-1784) polygraphe anglais, lexicologue, critique littéraire, écrivain politique, et moraliste — moraliste surtout, en tout, et partout. D'une religion solide et moyenne ; conservateur intransigeant ; doué d'un bon sens robuste, mêlé d'humour, Dr Johnson est le type de l'Anglais moyen du xviii* siècle, tout comme son contemporain Voltaire résume les aspirations du bourgeois intellectuel de la France d'alors. [Note du trad.]