Cf. Pensées, 684 et
les unifier. En un mot, il se montre véritablement homme de science, et refuse de prononcer un jugement avant d'avoir épuisé toutes les hypothèses, et si aucune ne lui paraît satisfaisante, il attend qu'il s'en présente une qui le soit.
Un coup d'œil le convainc que rien en ce monde n'est stable. Ilàvxa 'pëï. La vie se meut entre deux infinités, — l'infiniment grand et l'infiniment petit. Si grand que soit un nombre, si vaste que soit un espace, si longue que soit une durée, il faut toujours s'attendre à trouver un nombre plus grand, un espace plus vaste, une durée plus longue, et vice-versa. En d'autres termes, son infini est mathématique plutôt que métaphysique *.
Mais bien que tout soit instable, bien que nous ne puissions percevoir ni commencement ni fin, rien n'est en confusion. Les choses se meuvent, mais elles se meuvent en ordre, et toutes les
1. Cf. De l'Esprit Géométrique, Œuvres, t. IX, pp. 225-599 ; Pensées et Opuscules, p. 174. « Ainsy,il y a des proprietez communes à toutes choses, dont la connoissance ouvre l'esprit aux plus grandes merveilles de la nature. La principale comprend es deux infinitez qui se rencontrent dans toutes. L'une de grandeur, l'autre de petitesse... En un mot... quelque mouvement, quelque nombre, quelque espace, quelque temps que ce soit, i y en a toujours un plus grand et un moindre; de sorte qu'ils se soutiennent tous entre le néant et l'infiny, estant toujours éloignez de ces extrêmes. » Voir aussi la Pensée 232.
choses dans leur ordre respectif. Par « ordres » Pascal entend des groupes d'objets semblables^ des catégories naturelles dans lesquelles toutes les choses sensibles ou spirituelles peuvent se classer. Il y a un ordre du cœur, de l'esprit, de la chair. « La nature a mis toutes ses véritez chacune en soy mesme ; nostre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n'est pas naturel ; chacune tient sa place. » (Pensée 21)
Cette théorie des ordres domine tout son système, à dater de sa lettre à la Reine de Suède qui accompagna la machine arithmétique *. Elle est traitée avec conviction dans les instructions au jeune noble dont j'ai déjà parlé; elle reparaît à maintes reprises dans les Pensées, et de la façon la plus triomphante, dans celle destinée à réfuter les objections soulevées contre la Divinité du Christ en raison de son humble condition. Pascal montre que cet état est propre à Jésus parce qu'il fait partie deFOrdre Spirituel. Les rois, les riches et les capitaines dans leur ordre charnel ont leur grandeur propre — une
1. Cf. « Le pouvoir des roys sur les sujets n'est, ce me sem ble, qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui *eur sont inférieurs... Ce second empire me paroist mesme d'un ordre d'autant plus élevé, que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps, etc.. » Œuvres, t. III, p. 30 ; Pensées et Opuscules, p. 112.
« grandeur de chair » que nous devons tous admettre. « Les saints ont leur empire, leur « esclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul « besoin des grandeurs charnelles ou*spirituel- « les, où elles n'ont nul rapport, car elles n'y « ajoustent ny ostent... 11 est bien ridicule de « se scandaliser de la bassesse de J.-G. comme « si cette bassesse est du mesme ordre, duquel « est la grandeur qu'il venoist faire paroistre. « Tous les corps, le firmament, les estoiles, la « terre et ses royaumes, ne valent pas le moin- « dre des esprits. Car il connoist tout cela et « soy, et les corps rien. Tous les corps ensemble « et tous les esprits ensemble et toutes leurs « productions, ne vallent pas le moindre raou- « vement de charité. Cela est d'un ordre infî- « niment plus élevé. De tous les corps ensemble « on ne sçauroit en faire réussir une petite pen- « sée. Cela est impossible et d'un autre ordre. « De tous les corps et esprits, on n'en sçauroit « tirer un mouvement de vraye charité, cela est « impossible et d'un autre ordre surnaturel. » Aux riches leurs richesses, aux grands leur grandeur, aux sages leur sagesse, et à Jésus Sa Sainteté. « Il eust esté inutile à Notre-Seigneur Je- « sus-Christ pour esclatter dans son règne de « sainteté de venir en Roy, mais il y est bien
« venu avec l'esclat de son ordre. J.-C. sans « biens et sans aucune production au dehors de « science, est dans son ordre de Sainteté. Il « n'a point donné d'invention, il n'a point régné ; « mais il a esté humble, patient, saint, saint à « Dieu, terrible aux démons, sans aucun pesché. « 0 qu'il est venu en grande pompe et en une « prodigieuse magnificence aux yeux du cœur « qui voyent la sagesse !... » (Pensée 793)
Voilà des leçons que nous ferions bien de méditer. Non seulement dans les sublimes régions où ces mots de Pascal nous haussent, mais dans nos actes quotidiens, constamment nous mêlons les ordres. A notre incapacité à les distinguer sont imputables moitié de nos attributions de motifs erronés, et plus de la moitié des jalousies personnelles et des ambitions déçues dont nous tourmentons les autres et nousmêmes. Et le problème particulier qui inquiète en ce moment tant d'âmes ne provient-il pas en partie de cette incapacité à distinguer les ordres ? Les gros bataillons, les dreadnoughts, les « coques fumantes», appartiennent à un certain ordre : l'ordre de l'épée qu'on ne brandit pas en vain, ordre charnel, ordre vieillissant (nous voulons l'espérer) et prêt à disparaître, mais qui pourtant, de temps à autre, commande
notre respect, et s'impose à notre emploi pour le châtiment du vice et la défense de la vertu. Nous pouvons, à coup sûr, en user simultanément avec une arme d'un ordre autre et plus élevé, l'appel par la prière à Celui dont nous nous plaisons à croire que la cause est aussi la nôtre, mais dont nous acceptons la Volonté, quelles que soient ses décisions, à condition toujours de tenir les deux ordres séparés et de ne pas attendre d'eux, par superstition ou par vanité, des résultats qui ne leur appartiennent pas en propre.
Pascal présente sous une forme singulièrement frappante une apologétique singulièrement persuasive : L'expérience de l'âme témoignant Dieu ; l'aspiration à la Lumière preuve de l'existence de la Lumière ; l'affirmation que le cœur est déjà en possession de ce qu'il cherche, fondée, non sur un raisonnement discursif, mais sur une perception immédiate: « Dieu sensible au cœur, non à la raison. » (Pensée 278) « Tu ne me chercherois pas, si tu ne m'avois trouvé.» (Pensée 553) C'est cet argument de Pascal qui émeut le plus les modernes. Par cœur il entend l'amour, la foi, la volonté, l'instinct, le senti-
ment, la nature — l'intuition qui joue un rôle dans toutes les provinces de l'activité humaine. Il ne nous demande pas d'employer en religion une faculté qui nous est étrangère par ailleurs. L'intuition entre en jeu dans toute espèce de spéculation \ Quel savant osera nier cette vérité ? Le raisonnement discursif tient sa place, mais une place secondaire. Il est d'un autre ordre.
Certaines formules et certaines idées, nées de la contemplation mystique courante à l'époque de Pascal, avaient pu s'insinuer dans son cabinet. Sainte Thérèse avait conquis une portion de la société dévote française. Sa biographie était désignée par ceux qui se défiaient de ses
1. Cf. « Cœur, instinct, principes » (Pensée 281). — « Le malheur est que ces principes appartiennent plus au cœur qu'à l'esprit et que les hommes sont si peu accoutumez à étudier leur cœur qu'il n'y a rien qui leur soit plus inconnu. Ce n'est presque jamais là que se portent leurs méditations ; et quoiqu'ils ne fassent toute leur vie, et en toutes choses, que suivre j»es mouvements de leur cœur, ce n'est que comme les aveugles, etc. » Discours sur les Pensées.
« Non seulement les choses qu'il faut sentir dépendent du cœur, mais encore celles qui appartiennent à l'esprit, lorsque e cœur peut y avoir quelque part. » (ibid.)
« Nous connoissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur... Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont infinis... Ceux à qui Dieu a donné la Religion par sentiment de cœur sont bien heureux et bien légitimement persuadez. » (Pensée 282).
tendances sous le nom de « Bible des Bigots l. » Et elle avait parlé de « visions par Pœil de l'Ame » ; elle avait « tout bonnement senti le Christ tout près d'elle. » Dans un livre publié à Paris, en 1638, Campanella, Dominicain Calabrais, dont tortures ni oubliettes n'avaient pu troubler la vision spirituelle, avait enseigné comme personne encore, la connaissance de Dieu non par des syllogismes, non par l'autorité, mais par le contact intime — tactus intrinsecus *.
1. Le cardinal Bérulle introduisit en France, en 1604, son ordre des Carmélites Réformées. C'est Pierre de l'Estoile qui appelle sa vie « la Bible des Bigots ».Elle était tenue en grande faveur par les Port-Royalistes, et Arnauld d'Andilly traduisit (mais pas avant 1670) les trois premiers volumes de ses œuvres. Cf. Lancelot, op. cit., t. 1, p. 17.
2. Cf. : « Non enim per syllogismum sed per illuminationem interiorem aspiciunt veritatem, sicut interiores tenebrae et impuritas absque syllogismo inclinant hominem in falsitatem. . . qua propter novam condere metaphysicam statuimus post ubi a deo errantes per flagella reducti sumus ad viam salutis et cognitionem divinarum, non per syllogismum, qui est quasi sagitta, qua scopum attingimus a longe absque gustu, sed neque modo per auctoritatem, quod est tangere quasi per manum alienum, sed per tactum intrinsecum in magna suavitate quam abscondit Deus timentibus se : modo certi de metaphysicis rébus facti audemus hominibus vias ostendere duce deo, de quo in theologicis tanquam salvatore et révélante ea quae nesciabamus alia ratione considerabimus. » Metaphysica (Paris 1638). Proœmium, pp. 4-5.
Par tactus intrinsecus Campanella désigne quelque chose de plus que la conscience. Ce tact relève de sa théorie de la connaissance, et est le fondement de son ontologie et de son éthi-
Pascal était un mystique ; son Mémoire en porte tous les signes authentiques, et le langage que je viens de citer aurait trouvé un écho dans son cœur. Il n'est point douteux qu'il se soit promené dans le jardin enchanté. Ainsi, il paraît avoir très bien connu les œuvres de Nicolas de Cuse l. Mais il ne mentionne qu'une seule fois sainte Thérèse, et jamais Gampanella ; et il est peu probable qu'il ait subi leur influence. Après tout, point n'est besoin de se mettre en peine de rapports et d'affinités, plus ou moins obscurs, avec des auteurs que Pascal a pu lire, ou ne pas lire. S'il cherchait une confirmation à la vérité de son intuition, il avait saint Augustin
que. Son contenu moral est dû à la doctrine thomiste de l'origine morale des erreurs intellectuelles.
Sur Gampanella (1560-1639), consulter L. Amabile. Fra Tommaso Campanella (3 vols., Naples, 1882), et B.Spaventa, La filosofia italima nelle sue relazione con la filosofia europea(1909), pp. 86-95. Cf. aussi J. Kvaêala, Thomas Gampanella, Ein Reformer der ausgehender Renaissance (1909).
Après avoir subi de nombreuses persécutions, il s'enfuit en France, où il trouva un protecteur en Richelieu. Ses ouvrages furent approuvés par la Sorbonne, et il reçut une pension de Louis XIII. Il connut Gassendi et Descartes, bien que ce dernier ne le tînt pas en grande estime. Ses principales œuvres publiées en France sont : Aslrologica (1629). Medicinalia (1635), De prsedestinatione. . . Cento Thomisticus (1636), Atheismus Triumphalus (1636), Philosophia rationalis (163b), Philosophia universalis sen Metaphyslca (1638).
1. Voir Appendice VII : Pascal et Nicolas de Cuse, pp. 210 sqq.
et saint Paul. Il pouvait se rappeler « l'éclair d'un coup d'œil frémissant » par lequel l'esprit de saint Augustin « parvint à ce qui est », et sa description d'un état d'amour devant lequel les choses temporelles que Jésus a assumées pour notre compte, tombent à un rang secondaire comme moyen de connaissance l. Avant tout, il se rappelait comment saint Paul avait été gagné à Jésus non par l'histoire de Sa vie terrestre, mais par la vue du Seigneur en gloire après Son ascension, et par le son d'une voix issue de Ses lèvres ; Pascal savait qu'il avait lui-même vu quelque chose en cette nuit de novembre ! Et la joie, la certitude dont son cœur se trouvait rempli, le contraignaient à y faire appel comme à la meilleure preuve de l'Amour de Dieu, et à indiquer aux autres leur cœur comme siège de la Lumière et de la Grâce, à condition qu'ils veuillent bien y regarder.
1. Cf. « Pervenit [mens] ad id quod est in ictu trepidantis aspectus. » Confessions VII, 17.
« Ex quo intelligitur quam nulla res in via tenere nos debeat, quando nec ipse dominus, in quantum via nostra esse dignatus est, tenere nos voluerit, sed transire, ne rébus temporalibus, quamvis ab illo pro salute nostra susceptis et geslis,hœreamus infirmiter, sed per eas potius curramus alacriter, ut ad eum ipsum, qui nostram naturam a temporalibus liberavit et collocavit ad dexteram patris, provehi et pervehi mereamur. » De doctrin. Christ, I, c. 34. Cf., Harnack, Dogmengeschichte, (trad. angl.) vol. V, p. 99, note.
En un mot, pour emprunter les termes du jargon moderne, Pascal savait de première source ce que c'est que l'Immanence du Transcendant, et il est tout naturellement et à juste titre considéré comme leur chef par ceux qui fondent sur l'Immanence leur apologétique l.
Qu'est-ce que cette apologétique, cette méthode de l'Immanence ? Il existe d'autres méthodes : la méthode Transcendentale, par exemple. L'histoire chrétienne y est présentée comme une suite d'événements merveilleux, étayés de preuves historiques, dignes de créance, et menant qui les accepte à la connaissance du Sauveur et à la Foi en Lui. Cette méthode donne pour fruits d'heureux résultats, car de quelquefaçon qu'on le prêche, le Christ apporte la paix. Mais suivant ces principes, et selon toute apparence, le Christianisme est tout d'abord extérieur à l'homme, et ce dernier le fait pénétrer en lui. Cette méthode débute par un appel à la raison ; elle appuie ses conclusions sur des analogies, tantôt frappantes, tantôt faibles et surannées, quand la théologie est en retard sur la science.
1. Tout le paragraphe sur la Méthode de l'Immanence repose sur « L'apologétique et la méthode de Pascal » de L. Laberthonnière, dans ses Essais de Philosophie religieuse (1903) p. 193 sqq. Gf du même, « Réponse à Mgr Turinaz » dans les Annales de Philosophie Chrétienne, t. I, p. 398 sqq.
L'apologétique fondée sur l'Immanence a un point de départ tout différent. Elle redescend au désir et à l'obligation d'apprendre ce que nous "sommes et vers quoi nous tendons ; ce qu'est notre destinée et comment nous devons la remplir. Mus par cette nécessité et cette aspiration, nous cherchons une aide, et nous trouvons en Jésus la satisfaction de notre besoin et l'explication de notre existence :
« Seul, le désir ardent de mon cœur crie vers toi; Son besoin et son mal s'exhalant en tonnerre Lancent vers toi leur cri l. »
Le Christianisme n'est pas ici un fragment de surnaturel ajouté au naturel ; c'est le surnaturel imprégnant le naturel et l'interprétant. Nous avons évidemment tendance à nous exagérer la force de cet appel. Toujours subsiste le danger de l'auto-illusion, qui contraint la volonté à croire — le danger de ne trouver dans l'image du divin Consolateur que la projection de Fâme du croyant ; et dans l'expérience dont il se targue, le fait d'une émotion passagère 2. Il y a la tendance à abandonner l'idée de toute manifestation du surnaturel en dehors du natu-