‹ La Sainteté de PascalChapitre 50 sur 56 · LES CONTRADICTIONS DU PÈRE BEURRIER · texte numérisé non relu

LES CONTRADICTIONS DU PÈRE BEURRIER

Le 7 janvier 1665, deux ans et demi après la mort de Pascal, l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe,fit appeler le Père Beurrier, curé de Saint Etienne du Mont, et lui demanda s'il était vrai que Pascal fut mort dans sa paroisse et sans recevoir les sacrements. M. Beurrier répondit qu'il l'avait confessé et administré lui-même. « Comment l'avez-vouspu faire, reprit l'archevêque, sachant que c'était un Janséniste ? » Beurrier répliqua que « les sentiments de M. Pascal étaient toujours fort orthodoxes et soumis parfaitement à l'Eglise et à Notre Saint Père le Pape. De plus, il lui avait dit dans une conversation familière qu'on l'avait embarrassé dans le parti de ces Messieurs, mais que depuis deux ans il s'en était retiré parce qu'il avait remarqué qu'ils allaient trop avant dans les matières de la grâce et qu'ils paraissaient avoir moins de soumission qu'ils ne devaient pour Notre Saint-Père le Pape ». L'archevêque consigna sur-le-champ par écrit les déclarations du Père Beurrier, les lui fit signer, et les publia contre le gré du curé. Les Jésuites

tirèrent naturellement le meilleur parti possible de cette « rétractation ». Non moins naturellement les Jansénistes s'efforcèrent d'en diminuer la portée; après des efforts répétés et prolongés ils réussirent à arracher du Père Beurrier l'aveu que peut-être bien, après tout, il avait mal compris le moribond.

« J'ay bien reconnu que ces paroles pouvoient avoir un autre sens que celuy que je leur avois donné... » (Lettre à Mme Périer, 12 juin 1671).

Il accepte même tacitement cette interprétation que Pascal, loin de vouloir dire que «ces Messieurs allaient trop avant» en matière de grâce, voulut dire en réalité qu'ils n'allaient pas assez loin et ne montraient pas envers les principes Jansénistes le loyalisme qu'il attendait d'eux et dont il leur avait lui-même donné l'exemple.

On discutait encore le problème en 1701, soit quarante ans après la mort de Pascal et sept ans après celle du Père Beurrier. Depuis lors on a généralement admis que la palinodie de Beurrier réglait la question (Voir Sainte-Beuve, op. cit., t. III). Mais en 1908 M. Ernest Jovy découvrit dans les Mémoires inédits de Beurrier une relation sincère de ce qui s'était passé au lit de mort de Pascal. Ce document, reproduit intégralement dans Pascal Inédit (t. II, p. 487 sqq .) corrobore dans tous les détails essentiels la déclaration que Beurrier avait faite à l'archevêque. Il est d'une telle importance que je me risque à en citer les passages principaux.

« Je n'ay point connu M. Paschal que six semaines avant sa mort lorsqu'il... m'envoia quérir pour me consulter sur les affaires de sa conscience et, après le salut mutuel, il me dit qu'ayant toujours eu bien de l'amour pour l'ordre que Dieu avoit estably dans son église, il m'avoit fait prier de venir pour remettre son âme et sa conscience entre ses mains, puisque j'étois son pasteur... » Beurrier ne conseilla point une nouvelle confession générale à Pascal, dans l'état de santé physique et morale où celui-ci se trouvait.

« Il me repartit à cela qu'il y avoit deux ans qu'il avoit fait une retraitte spirituelle, et une confession générale fort exacte, en suitte de laquelle il avoit entièrement changé de vie, et pris résolution de fuir toutes les compagnies pour ne plus songer qu'à son salut...» et à préparer son apologie du Christianisme. (Cf. hic. chap. III).

« Il me mit en suitte sur les matières du temps qui faisoient tant de bruit entre les doctes catholiques sur la doctrine de la grâce, de la puissance et authorité du pape, sur les cas de conscience et la morale chrestienne, et me dit qu'il gémissait avec douleur de voir cette division entre les fidèles qui s'échauffoient si fort dans leurs disputes soit de vive voix, soit par escrit, qu'ils se décrioient mutuellement avec tant de chaleur que cela préiudicioit à l'union et à la charité qui les devoit porter plus tost à joindre leurs armes spirituelles contre les véritables infidèles et hérétiques que de se battre ainsy les uns les autres, m'adjoustant qu'on

l'avpit voulu engager dans ces disputes, mais que depuis deux ans il s'en étoit retiré prudemment, veu la grande difficulté de ces questions si difficiles de la grâce et de la prédestination, selon Tadveu même de Saint-Paul qui s'écrie : 0 allitudo, etc.

Et, pour la question de l'autorité du pape, il l'estimoit aussi de conséquence, et très difficile à vouloir cognoistre ses bornes, et qu'ainsy n'ayant point estudié la scolastique et n'ayant eu d'austre maistre, tant dans les humanités que dans la philosophie et dans la théologie que son propre père qui l'avoit instruit et dirigé dans la lecture de la Bible, des conciles, des Saints Pères, et de l'histoire ecclésiastique, il avoit jugé qu'il se devoit retirer de ces disputes et contestations qu'il croioit prœiudiciables et dangereuses, car il auroit pu errer en disant trop ou trop peu, et ainsy qu'il se tenoit au sentiment de l'Eglise touchant ces grandes questions, et qu'il vouloit avoir une parfaite soumission au vicaire de Jésus-Christ, qui est le Souverain Pontife...

Il adiousta que, pour ce qui est de la morale nouvelle et relâchée, qu'elle n'estoit point conforme à l'Evangile, aux canons de conciles, et aux sentiments des Pères de l'Eglise et qu'il la falloit asseurément condamner; qu'elle était très dangereuse parce qu'elle favorisoit la lâcheté, le vice, le libertinage et la corruption des mœurs, qu'elle étoit très préiudiciable à l'Eglise et qu'il en avoit une très grande horreur. »

On notera que l'expression « aller trop avant » ne

se retrouve pas dans ce récit, mais le sens y est bien.

Or il me paraît tout à fait possible de résoudre le conflit entre la formule et l'opinion, conflit soulevé par les Mémoires de Beurrier, et je me risque à en proposer l'explication suivante : Pascal, malade, las de toute controverse, et peiné par l'affaire du Formulaire, dit à Beurrier dans un mouvement de confidence ce qu'il n'aurait jamais avoué à ces messieurs: qu'il se sentait fatigué de toutes ces histoires; qu'il avait bien autre chose à faire ; qu'il ne comprenait rien aux subtilités de la discussion ; qu'il soumettait son jugement à l'Église. Mais ce soulagement de son âme ne modifia point ses relations extérieures avec ses anciens amis ; et eux-mêmes, au souvenir de ce que Pascal avait été à leur égard, en acte et en paroles, protestent contre l'expression rapportée par Beurrier à l'Archevêque, affirmant qu'elle ne représentait pas l'homme qu'ils avaient connu, qu'il n'avait pu s'exprimer ainsi ; que s'il avait vraiment dit « aller trop avant », il l'entendait, parlant de lui-même et non pas d'eux. Beurrier homme pacifique, qui ne connaissait pas intimement Pascal (jamais il ne le soupçonna d'avoir écrit les Provinciales), Beurrier en est réduit à se méfier de sa propre mémoire. 11 ne peut être certain des mots, ni de leur signification précise. « Si vous dites qu'il n'a pu dire cela, je suppose qu'il ne l'a pas dit. » Mais en réfléchissant à tête reposée, il se convainct de l'exactitude essentielle de sa déclaration et nous raconte à

nouveau l'histoire, non sans maintes répétitions et avec une naïveté qui témoigne de sa bonne foi.

C'est par une semblable restitution des circonstances, que l'on peut, croyons-nous, imaginer la façon dont la chose se passa et laver les Port-Royalistes ainsi que les Périer du reproche de mauvaise foi, tout en reconnaissant que Pascal s'était finalement éloigné d'eux bien plus que ceux-ci ne se souciaient de l'admettre ou même d'en convenir.

La question est discutée longuement et avec un résultat différent dans le Pascal Inédit de M. Ernest Jovy, t. II (1908), pp. 403-508, auquel sont empruntées les citations ci-dessus.

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